Avec un culot, voire une inconscience absolue, le Parisien Cyril Mokaiesh tente le dialogue entre Léo Ferré et Noir Désir. Et ça passe, en tempête et en force. Critique et écoute.     

Écrit par Christophe Conte

Cyril Mokaiesh – Du rouge et des passions

Des éloquents, on en a vu défiler. Des baby Brel, des orgueilleux qui pensaient emprunter la voie Léo Ferré et débouchaient la plupart du temps dans l’impasse Francis Lalanne. Car pour un Cantat, combien de Saez à écluser ? Combien de salive et d’électricité gâchées à gueuler dans le vent sur fond de guitares en pétard ? Cyril Mokaiesh a bien failli être de ceux-là.

À entendre le premier album du groupe qui portait alors son nom, il y a trois ans, on pouvait le soupçonner d’avoir profité de ce qu’on appellera pudiquement la “trêve de Vilnius” pour essayer le costume de révolté national. Le résultat manquait moins de panache et de bonnes intentions que de personnalité, notamment en regard des Luke ou Deportivo déjà dans la place. Et l’étincelle publique, malgré un solide noyau d’admirateurs(trices), ne vint jamais embraser les Va savoir et autres Comme elle est belle, hymnes possiblement générationnels qui n’ont pas trouvé leur génération.

Fatalement, les liens ne tardèrent pas à craquer entre un chanteur qui pensait obstinément Ferré ou Brel et un groupe qui se rêvait Rage Against The Machine. Cyril, 23 ans à l’époque et une plume qui n’a nullement besoin de plomb pour affirmer sa puissance, ramasse alors ses billes et s’en va chercher ailleurs l’espace vital que ses camarades lui refusent. Le jeune et beau gosse, ancien champion de France junior de tennis à 18 ans, qui a brutalement déserté les courts pour les salles de répétition, a conservé de la joute sportive une détermination à toute épreuve.

Il repart donc de zéro, songe à un repli guitare/voix plus réaliste en temps de crise, mais autour de lui on se rend vite compte que ses chansons réclament naturellement de l’amplitude et de l’altitude. On l’engage ainsi à rencontrer Philippe Uminski, musicien et arrangeur français aux compétences élastiques, à la fois guitariste chez Johnny et connaisseur méticuleux du langage pop tel qu’on le parlait à la fin des années 60 des deux côtés de la Manche.

Les deux garçons se flairent sur un ou deux titres, Philippe emballe les textes convulsifs et orageux de Cyril dans un écrin orchestral plus proche de Divine Comedy que de Noir Désir, et l’alchimie prend corps comme par magie sur Communiste. Un morceau coup-de-poing rangé dans un gant de velours, au sujet forcément culotté par les temps qui courent, même si on devine le “communiste” Mokaiesh plus sensible à Che Guevara qu’à Robert Hue. “Même si j’ai moins de rage en apparence aujourd’hui qu’à l’époque du premier album, je n’ai pas envie de renoncer à être un peu idéaliste. Je viens d’un milieu plutôt aisé et ce que je déteste le plus dans la bourgeoisie, c’est ce cynisme qui consiste à penser que si tout va bien pour soi, les autres n’ont qu’à faire des efforts pour mériter la même chose. Quand je me révoltais contre ce discours au milieu de certains de mes potes, on me traitait soit de Bisounours, soit de communiste.”

Une chanson intitulée “Bisounours” aurait certes eu moins de gueule. Malgré son calibre de tube évident et son finale glissant vers l’autodérision, la peur du bolchevique semble avoir refroidi les ardeurs des programmateurs radio, pour qui un bon chanteur communiste est un chanteur communiste mort (Jean Ferrat). Ils y viendront tôt ou tard, peut-être avec l’emballant Des jours inouïs et sa générosité débordante, qui demande “c’est par où l’extase” et en apporte de fait la réponse.

Du rouge et des passions, l’album, est partagé comme le suggère son titre entre saine colère et hyper romantisme stendhalien, avec un goût assumé pour l’exaltation que les tourbillonnantes orchestrations montent en neige sans (trop) rajouter de chantilly. Cyril Mokaiesh n’a probablement jamais posé une oreille sur l’album Scott Walker Sings Jacques Brel (à la différence de Philippe Uminski), mais on ne peut s’empêcher d’y songer en écoutant les somptueux Mon époque ou Tes airs de rien, qui envoient à leur tour valser le roi des chanteurs belges dans la voie lactée pop.

Lui, plus prudent, cite Belle & Sebastian, qu’il ne connaissait cependant pas avant que quelqu’un ne lui en parle. “Je n’ai pas une très grande culture musicale, j’ai très tôt bloqué sur les grands noms de la chanson française et j’assume complètement cet héritage, sans trop la ramener non plus. Il y a un côté fleur bleue dans mes chansons que je revendique sans problème. Si on me dit que ça ressemble à du Julien Clerc des années 70, ça me va parfaitement.” Sur la dernière plage de cet album décidément très gonflé, il enfièvre même une bluette de Marc Lavoine. C’est dire si ce garçon, dans tous les sens du terme, peut aller loin.

[Source : http://www.lesinrocks.com]