Écrit par François Forestier

Elle traverse la littérature 1900, silhouette éthérée et languide, et reste une étrange déesse de la société lesbienne de la Belle Époque. Renée Vivien a provoqué des orages de passion, a couru le monde pour des aventures sentimentales exotiques, a été l’amante de Natalie Barney et a laissé quelques livres dont les titres sentent les fleurs séchées, l’absinthe et la poussière des dictionnaires.

« Les Kitharèdes », petit recueil de poèmes qui date de 1904 (et qui a été republié en 2008 chez ErosOnyx, maison d’édition sise à Cassaniouze dans le Cantal), est bien dans l’esprit de l’avant-guerre de 14 : est-ce vraiment une traduction des textes grecs de Sapho et de ses compagnes ? Ou bien est-ce un « à la manière de », comme « les Chansons de Bilitis » (1894) de Pierre Louÿs ?

Ces « Kitharèdes », dont le nom viendrait de l’instrument qui accompagnait la récitation des poèmes antiques – la cithare – (mais Jean Lorrain soutenait qu’il s’agissait des « clitarèdes ») auraient écrit des tonnes de poèmes dont Renée Vivien nous assure qu’il ne reste que des fragments. Pour prouver l’authenticité de sa démarche, elle accole, aux vers français, la v.o. en grec. C’est charmant, très style nouille, et c’est illisible. J’adore.

Le répertoire des obsédés de l’Antique

Voici la « marjolaine de Rhianos », le « virginal d’Erinna », le « soleil qui teinte de reflets roses les blonds cheveux des vierges », la « langueur du toucher rare », les « pâtres de belle race », les « coupes d’hypocras », l’« abeille qui butine les fleurs des Muses », les « nefs qui dardent leurs mats pointus » (une image de virilité ? Fi donc, ma chère !), les « pipeaux des satyres » (shocking !), la « myrrhe dans l’or des cassolettes », et mon alexandrin favori : « Les baromos se sont tus sous les acanthes ». Bref, tout le répertoire des obsédés de l’Antique est là, dans un bric-à-brac qu’on jurerait signé Montesquiou (que Lorrain nommait « Grotesquiou »).

Qu’il s’agisse de Praxilla, de Moïro, de Kléobulina, d’Anyté ou de Myrtis, poétesses qui enchantent Renée Vivien, toutes piochent dans le même coffret 1900, où les « lèvres fébriles » succèdent aux « aurores de cornaline ». Mais qu’est-ce qu’elles avaient, toutes ces moukères, à chanter « Pan au poil rude » et les « vierges aux bras blancs » ? Cinq siècles avant J.C., elles écrivaient déjà comme Renée Vivien, c’est bizarre. Celle-ci venait de publier, en 1902, deux recueils de poèmes chez Alphonse Lemerre, « Brumes de fjords » et « Cendres et poussières », où elle tartinait sur « l’agonie ardente des roses » et « la fleur vénéneuse au calice fané » (J’imagine comment Lorrain traduisait ça).

Une fleur du mal fin de siècle

Mais peu importe. On ne lit pas Renée Vivien pour son génie littéraire, mais pour ce qu’elle fut : une allumée de la bottine, une fleur du mal fin de siècle, une tribade pittoresque, une colleuse de timbres (le mot est d’époque) de la belle société décadente. Cette Anglaise adoptée par Paris eut une vie brève (morte à 32 ans), et des amitiés flamboyantes (avec Pierre Louÿs, Anna de Noailles, Lucie Delarue-Mardrus, Colette, Romaine Brooks, Emilienne d’Alençon, Elisabeth de Gramont). De son vrai nom Pauline Mary Tarn, elle eut le cœur brisé par Natalie Barney, vécut des années avec la baronne de Zuylen, s’éprit d’une femme turque, visita Hawaï et le Japon, s’adonna (dit-on) aux fumées de l’opium et aux délires de l’hydrate de chloral, et se suicida lentement par la faim. En 1909, à sa mort, elle ne pesait plus que trente kilos.

Lire « Les Kitharèdes », c’est un plaisir coupable. Sommet kitsch, amoncellement de « formes adorées », pudding gréco-lavabo, il convient de réciter ces poèmes à haute voix, avec de grands gestes lents et des émois dignes du Petit Châtelet. Ah, j’oubliais : « Les baromos se sont tus sous les acanthes » n’est pas un message de Paris-Londres. C’est une façon gourmée de dire : « Impossible de jouer de la guitare sous le cresson ». Enfin, je crois.Les Kitharèdes, par Renée Vivien, Editions ErosOnyx, 2008.

[Source : http://www.nouvelobs.com]