Artiom Malykh au festival Echkolot de Moscou

Écrit par RuNet Echo, Rising Voices – traduit par Johann Bihr

Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais.

L’oudmourte est une langue ouralienne principalement parlée dans la république autonome russe d’Oudmourtie, où elle jouit d’un statut officiel aux côtés de la langue russe. On retrouve aussi ses locuteurs et locutrices dans un vaste espace compris entre la Volga et les monts Oural, comme dans les régions de Perm et de Kirov, ou encore dans les républiques autonomes des Maris, du Tatarstan et de Bachkirie. L’oudmourte est apparenté à d’autres langues ouraliennes parlées dans les environs, comme le mari, l’erzya, le mokcha et le komi.

Le recensement de 2010 dénombrait 324 338 locuteur·rice·s oudmourtes en Russie, un chiffre qui a sans doute largement diminué depuis lors. D’après l’Atlas UNESCO des langues menacées dans le monde [1], l’oudmourte est « en danger ». Mais de jeunes activistes se mobilisent contre ce déclin programmé, notamment sur Internet. Global Voices a rencontré l’un d’eux, Artiom Malykh, pour parler de la préservation des langues, de l’activisme en ligne et de ses espoirs pour l’avenir de l’oudmourte.

Global Voices (GV) : L’an dernier, le Kremlin a promulgué une loi [2] supprimant l’obligation d’apprendre d’autres langues que le russe à l’école. En pratique, de nombreux établissements sous-dotés ont pu tout simplement arrêter de proposer des cours dans les langues autochtones. Comment cela a-t-il été vécu par les locuteur·rice·s oudmourtes ? Comment les activistes font-ils pour promouvoir l’usage de cette langue ?

Artiom Malykh (AM) : Le nouveau système s’est traduit par encore plus d’enseignement en russe. Mais il faut avoir à l’esprit que malgré son statut officiel, l’oudmourte n’a jamais été une matière obligatoire dans toutes les écoles de la région. En fait, il n’a jamais été enseigné qu’aux élèves d’origine oudmourte dans les zones rurales, où cette population est majoritaire. C’est-à-dire, dans 30 % des écoles de la région.

Depuis l’adoption de la loi, l’enseignement de l’oudmourte est réduit à une ou deux heures par semaine, et les parents doivent désormais indiquer que c’est la langue maternelle de leurs enfants pour s’assurer que ceux-ci puissent en bénéficier. Mais à certains endroits, les parents choisissent le russe, dont la maîtrise est indispensable pour l’examen de fin d’études. Pour la plupart, les gens ont bien vu que la loi allait nuire au statut de l’oudmourte. Mais il occupait déjà une place si négligeable au niveau des institutions que cette atteinte n’a pas été ressentie aussi durement que dans les régions voisines, comme au Tatarstan ou en Mordovie, où les langues autochtones sont mieux protégées. Des intellectuels comme Albert Razine ont bien essayé de pousser la classe politique locale à prendre position contre les nouveaux amendements, une demande relayée par des pétitions en ligne. Mais malheureusement, les politiques n’y ont prêté aucune attention.

GV : Le suicide du linguiste oudmourte Albert Razine [3] [fr], en 2019, a attiré l’attention du monde entier sur le sort des langues autochtones en Russie. Près d’un an plus tard, comment sa mort a-t-elle fait évoluer les discours ?

AM : Sa mort a produit des réactions contrastées. Les nationalistes russes et certains leaders d’opinion ont tenté de faire passer son immolation pour un coup de folie. De manière générale, les gens ont été choqués, mais aussi surpris, d’apprendre que c’était le sort de la langue oudmourte qui l’avait poussé au suicide. La question linguistique n’a jamais été traitée comme un problème politique : en Oudmourtie, la plupart des gens sont conscients que la langue est en train de disparaître, sans toutefois faire le lien avec les institutions et l’État. Selon eux, cette vulnérabilité est uniquement due à l’incapacité et au manque d’entrain des Oudmourtes à protéger leur langue.

Cela dit, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la politisation de la question linguistique, consécutive au suicide de M. Razine. Ces personnes craignent que les Oudmourtes ne soient davantage surveillé·e·s, ce qui mettrait en difficulté les institutions et projets liés à la minorité. Les intellectuel·le·s et chercheur·e·s rattaché·e·s aux universités publiques n’ont généralement pas été autorisé·e·s à faire entendre leur position ou à fournir des informations de contexte sur la situation linguistique de l’oudmourte. Des activistes ont quand même lancé une pétition demandant au gouvernement régional de soutenir cette langue. Tout ce qu’elles et ils se sont vu répondre, c’est qu’il n’y avait pas de problème.

Nous avons reçu beaucoup de soutien et d’empathie de la part d’activistes issu·e·s d’autres peuples autochtones de Russie, dont de nombreuses langues affrontent la même crise existentielle. Leurs organisations ont transmis des condoléances officielles au peuple oudmourte, faisant valoir que le geste d’Albert Razine embrassait toutes les langues autochtones de Russie et que la politique linguistique des autorités devait changer.

GV : Comment décririez-vous l’usage de l’oudmourte, en ligne et hors ligne ?

AM : L’oudmourte est avant tout utilisé dans la communication privée et informelle. Dans les contextes formels, on recourt généralement au russe. Certains médias locaux sont en langue oudmourte, que ce soit des journaux, des radios ou des télévisions. Mais ils sont tous financés par l’État, leur lectorat et leur distribution sont en chute libre. En revanche, l’usage de l’oudmourte se développe sur Internet, en particulier sur les réseaux sociaux. Les blogueurs de langue oudmourte sont de plus en plus populaires. On compte aussi quelques sites internet, essentiellement les versions en ligne des journaux en langue oudmourte (Udmurt Dunne [4]Udmurt.media [5]Oshmes [6]) ou des sites qui traitent de la langue elle-même (comme le corpus de la langue oudmourte [7]l’encyclopédie régionale [8] ou le site de la journée de la langue oudmourte [9]). Il y a même une version oudmourte de Wikipedia [10], et VKontakte, le principal réseau social russe, a ouvert une interface en oudmourte en 2010. Quelques applications mobiles pour apprendre l’oudmourte ont été développées.

GV : Qu’est-ce qui vous pousse à promouvoir l’usage de l’oudmourte au quotidien ?

AM : Ce qui me pousse, c’est d’abord la volonté de maintenir en vie la langue de ma communauté. Pour assurer la survie de l’oudmourte, il faut qu’il soit utilisé dans tous les contextes possibles. Mais outre Internet, la vitalité d’une langue repose beaucoup sur les médias traditionnels et une présence institutionnelle. Il est impossible de transmettre une langue si elle n’est pas enseignée à l’école et si elle n’a pas sa place dans les interactions quotidiennes avec l’État.

GV : Qu’est-ce qui vous a amené à vous servir d’Internet pour promouvoir l’usage de l’oudmourte ?

AM : Dès que je me suis familiarisé avec Internet, je l’ai mis au service de mon activisme linguistique. En 2009, j’ai fondé le premier réseau social pour les peuples ouraliens, Uralistica. Pendant plusieurs années, il a vraiment fait de la concurrence à Facebook et VKontakte auprès de ce public cible. En 2013, nous avons lancé un concours de néologismes pour traduire en oudmourte de nouveaux concepts, comme ceux de l’informatique et du marketing. Une façon collaborative de forger les nouveaux mots requis par la vie moderne.

GV : Quels sont les principaux obstacles techniques, linguistiques ou socio-culturels à l’usage de l’oudmourte sur Internet ? Et comment travaillez-vous, avec d’autres, pour les surmonter ?

AM : Le principal obstacle est que l’alphabet oudmourte est absent de l’écosystème numérique russe. La disposition de clavier oudmourte n’est pas disponible par défaut sur Windows : les personnes qui souhaitent l’utiliser doivent l’installer eux-mêmes, alors qu’il existe déjà des claviers oudmourtes pour PC et systèmes d’exploitation mobiles. Sur Internet, la plupart des locuteur·rice·s oudmourtes se servent de l’alphabet russe, ce qui favorise une orthographe incorrecte et changeante. En outre, les moteurs de recherche les plus utilisés, comme Yandex ou Google, ne reconnaissent pas l’oudmourte ni les autres langues autochtones de Russie : ils produisent de médiocres résultats de recherche et prennent souvent les mots oudmourtes pour des mots russes mal orthographiés.

Notre rêve serait de voir la configuration de clavier oudmourte intégrée à l’offre standard de Microsoft, Google et Apple. Nous aimerions aussi pouvoir adapter certains programmes et applications (inclure un dictionnaire oudmourte dans les logiciels de traitement de texte, par exemple). Cela dit, les choses avancent, essentiellement grâce à des amateurs dépourvu·e·s de tout soutien étatique. Il y a encore dix ans, on n’avait aucun dictionnaire en ligne. Aujourd’hui, on en compte plusieurs.

Un autre gros problème est la tolérance. Si beaucoup préfèrent utiliser le russe dans la plupart des cas, c’est parce que les locuteur·rice·s oudmourtes représentent une audience limitée, mais aussi parfois parce que les personnes qui ne parlent pas oudmourte leur demandent de passer au russe pour pouvoir participer à la discussion. Le manque de reconnaissance de notre langue fait qu’il est toujours difficile, pour la plupart des gens, de parler oudmourte en public.

GV : Quelles autres initiatives pourriez-vous recommander en matière d’activisme numérique oudmourte ?

AM : On peut citer IT Udmurtlyk [11], un groupe de passionné·e·s qui créent des claviers, des correcteurs orthographiques, des manuels scolaires en ligne, des applications en langue oudmourte. Ou encore un cours en ligne [12] [ru ; odm] lancé pendant le confinement par la professeure d’oudmourte Olga Ourassinova. Et puis il y a mon propre programme pédagogique, MAFUN Academy [13][en ; ru][13]Nous offrons des webinaires gratuits sur les langues ouraliennes et d’autres langues autochtones, sur la revitalisation de la langue, ou encore le bilinguisme. Nous avons donné deux conférences où l’oudmourte était la langue d’enseignement. Il faut dire aussi un mot du premier podcast en oudmourte, Olokin no Olomar no [14], produit par Loukeria Chikhova et Maxime Agafanov. Un autre beau projet, ce sont les petits cours en ligne sur la langue et la culture oudmourtes réalisés par l’association Kuara [15], avec le soutien de l’État. Enfin, il y a Daur TV [16], qui diffuse en oudmourte sur VKontakte.

GV : Qu’espérez-vous pour l’oudmourte d’ici dix ans ?

AM : J’espère que l’oudmourte sera davantage soutenu par l’État et que la société sera mieux disposée à l’égard de la langue et de l’identité oudmourtes. J’espère que les familles vont continuer à transmettre la langue de génération en génération.

Article publié sur Global Voices en Français: https://fr.globalvoices.org

URL de l’article : https://fr.globalvoices.org/2020/06/09/251502/

URLs dans ce post :

[1] l’Atlas UNESCO des langues menacées dans le monde: http://www.unesco.org/languages-atlas/index.php

[2] a promulgué une loi: https://theconversation.com/russia-is-cracking-down-on-minority-languages-but-a-resistance-movement-is-growing-101493

[3] suicide du linguiste oudmourte Albert Razine: https://fr.globalvoices.org/2019/10/09/240919/

[4] Udmurt Dunne: https://udmdunne.ru/

[5] Udmurt.media: https://udmurt.media/udm/

[6] Oshmes: https://oshmes.rbsmi.ru/

[7] Udmurt language corpus: http://udmcorpus.udman.ru/home

[8] regional encyclopedia: https://vorshud.unatlib.ru/index.php/%D0%97%D0%B0%D0%B3%D0%BB%D0%B0%D0%B2%D0%BD%D0%B0%D1%8F_%D1%81%D1%82%D1%80%D0%B0%D0%BD%D0%B8%D1%86%D0%B0

[9] Udmurt language day: http://udmurtkyl.ru/

[10] Udmurt version of Wikipedia: https://udm.wikipedia.org/wiki/%D0%9A%D1%83%D1%82%D1%81%D0%BA%D0%BE%D0%BD_%D0%B1%D0%B0%D0%BC

[11] IT Udmurtlyk: https://vk.com/it_udmurtlyk

[12] special online Udmurt course: https://youtu.be/0_UDApY20vk

[13] MAFUN Academy: https://www.youtube.com/channel/UCr5kCRMgk1V1Ifn2xOAMpig?view_as=subscriber

[14] Olokin no Olomar no: https://vk.com/olokinnoolomarno

[15] Kuara: https://vk.com/sharakuara

[16] Daur TV: https://vk.com/daurtv