David King s’occupe de tout, de Joshua Cohen, raconte les déboires du propriétaire d’un business, Moving Kings, dans la métropole new-yorkaise. La vie de ce quinquagénaire originaire du New Jersey bascule lorsqu’il embauche un cousin et un camarade de celui-ci, tous deux récemment démobilisés après leur service militaire en Israël. EaN a pu s’entretenir par courriel avec l’auteur culte pendant son confinement chez lui à Brooklyn. Nous l’avons interrogé sur son roman, sa carrière, son New Jersey natal et sa vision de la littérature, à l’aune de notre lecture de ses articles rassemblés dans le recueil Attention(inédit en français).

Joshua Cohen, David King s’occupe de tout. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Vanderhaeghe. Grasset, 336 p., 20,90 €

Propos recueillis par Steven Sampson 

Joshua Cohen, ancien correspondant du Jewish Daily Forward en Europe et autrefois critique littéraire au magazine Harper’s, est célébré aux États-Unis pour ses articles, ses nouvelles et ses romans, dont deux pavés, Witz et Book of Numbers. Jeune, beau, prolifique, polyglotte et cosmopolite – il travaille entre Berlin, Israël et Brooklyn –, s’il se suicidait aujourd’hui (on ne le souhaite pas), il pourrait devenir le prochain David Foster Wallace.

David King s’occupe de tout, son deuxième roman traduit en français, a pour héros un homme autodestructeur. Sa vie est un enfer, le reflet de ce qu’il crée pour ses femmes, sa fille et ses clients : Moving Kings, son business (et le titre original du roman), fournit non seulement des services de déménagement et d’entreposage, mais confisque les biens des clients endettés. C’est donc une sale affaire que rejoignent les deux anciens soldats israéliens, impatients d’oublier la Cisjordanie, mais occupés de nouveau à occuper.

Quelle a été la genèse de ce roman ?

À l’origine, je voulais décrire des Israéliens dans le monde, suivre une unité entière pendant leur année à l’étranger, à la fin de leur service. Certains d’entre eux iraient en Asie, d’autres en Europe, d’autres encore en Afrique, etc. L’ampleur de cette dispersion aurait constitué une légère exagération. Après que j’ai travaillé sur ce schéma, les soldats que j’avais amenés en Amérique ont pris le dessus. L’histoire de la littérature juive est celle de la diaspora : je me suis dit qu’il était temps de décrire celle d’Israël, ces garçons qui partent de leur propre gré, et dont certains ne reviennent jamais.

Vous êtes américain et vous écrivez en anglais. Pourquoi parler des Israéliens ? Pour quel public ?

Pour qui j’écris ? Je n’en sais rien. Probablement pour les morts. Je crois que j’écris soit pour eux, soit pour la phrase elle-même : pour plaire à la phrase. Lorsque celle-ci est satisfaite, le paragraphe l’est aussi. Et ensuite la page, des pages, et le monde.

Cela me rappelle le personnage d’E. I. Lonoff dans L’écrivain fantôme de Philip Roth. On demandait souvent à Roth s’il se considérait comme un écrivain juif américain. Et vous ?

Je ne me soucie pas de cela, de cette idée d’Américains ou de Juifs : l’obligation de définir et de codifier les contours de leurs littératures respectives est ridicule. Imaginez si on posait ces questions sur quelque chose qui compte vraiment, par exemple la nourriture. Ce que j’appelle les « French fries » sont-elles vraiment françaises ? Un hamburger vient-il de Hambourg? Un frankfurter de Francfort ? Doivent-ils être préparés et consommés uniquement par des Hambourgeois et des Francfortois ? Je ne me suis jamais préoccupé de la race, de l’ethnie, de la religion, du genre ou de l’orientation sexuelle d’un chef. Les gens feraient mieux de consommer la littérature – même de manger cru un livre – plutôt que d’interroger l’identité d’un auteur.

La première phrase de votre roman a une sonorité biblique : « Vous les reconnaîtrez à leurs véhicules… ». Par cet incipit, s’inscrit-il dans la tradition juive ?

Ce livre fait partie de la tradition juive de la même manière que la source de cette citation, l’évangile selon saint Matthieu : « C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » Le christianisme et le judaïsme font-ils une seule religion ? Jésus était-il sioniste ? Ma réponse : oui, le christianisme et le judaïsme sont la même religion, comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye sont essentiellement le même pays que la France.

Ce roman a-t-il été influencé par votre enfance et votre adolescence dans le New Jersey ? Que pensez-vous d’autres représentations littéraires ou cinématographiques de cet État ?

C’est la rive de l’autre côté du fleuve, la terre non promise. Mais j’insiste sur le fait que je suis du sud : Atlantic City, le Jersey Shore. En termes new-jerseyesques, c’est le plus éloigné possible. C’est là où l’influence de la ville s’écroule dans le sable, vaincue par la mer. Cette partie de l’état a été négligée par la littérature – on la voit dans Atlantic City de Louis Malle, oui, et dans The King of Marvin Gardens de Bob Rafelson, mais pas en littérature. Je crois que l’isolement de l’endroit s’oppose au langage : l’Atlantique emporte le langage et nous interdit de réfléchir, de narrer, d’élaborer des intrigues.

Dans Woody et les robots de Woody Allen, le héros dit : « Je crois qu’il y a de l’intelligence dans l’Univers, excepté dans certaines parties du New Jersey. » Votre portrait de cet état, ici et dans Attention, a quelque chose d’infernal. Et puis ce roman s’achève dans un incendie.

Je ne crois pas à l’enfer. Et je n’arrive pas à imaginer ce à quoi je ne crois pas. À mes yeux, l’eschatologie se résume à une fuite – de haut niveau – devant la réalité. Le New Jersey que je décris est celui que je connais, il n’est pas dépourvu de qualités rédemptrices. Walt Whitman était un enfant du New Jersey, ainsi qu’Allen Ginsberg. Quant à Atlantic City, pendant presque deux décennies, l’été, Johnny Hodges et Wild Bill Davis jouaient régulièrement chez Grace’s Little Belmont sur la Kentucky Avenue. Là où Johnny Hodges et Wild Bill Davis jouent, on est sûr de ne pas être en enfer.

David King a grandi dans le New Jersey. A-t-il été éduqué comme vous, dans une « académie hébraïque » avant d’aller dans un lycée public ?

Jusqu’à ma bar mitzvah, j’étais à la Hebrew Academy du comté d’Atlantic. Anecdote amusante : les écoles à Atlantic City étaient si mauvaises – ou considérées comme telles par les riches – que la jeune Ivanka Trump a fait l’école maternelle chez nous. Cela serait-il à l’origine de son philosémitisme ? On faisait une demi-journée d’études juives – TanachMishnaGemara – et une demi-journée pour le reste. L’idéologie était sioniste, orthodoxe. Il fallait porter la kippa et éviter les filles. Je m’attirais pas mal d’ennuis. L’éducation de David King est moins formelle, c’est celle d’une génération plus ancienne : le fondement est essentiellement yiddish, alors que le mien est hébraïque. Chaque vendredi, il fallait écrire une lettre à Gorbatchev en lui demandant de libérer les Juifs soviétiques, pour qu’ils puissent émigrer en Israël : « Cher Gorbatchev, laissez mon peuple partir ! »

Comment voyez-vous ce déplacement du yiddish vers l’hébreu ?

David King est de la génération de mes parents, mais américain. Yoav et Uri sont plus proches de mon âge, mais israéliens. Je suis entre les deux, et c’est un endroit puissant pour l’écriture, qui me permet de les faire converser, de jouer le rôle du traducteur.

Vous avez étudié la composition musicale au conservatoire. Book of Numbers et Witz se lisent comme de longs poèmes. Votre vocation repose-t-elle sur la musique ?

Enfant, j’étais très musicien, passion approfondie par des études formelles, oui, avant mon effondrement mental, émotionnel et psychologique. Ce qui me reste de cette époque est un attachement pour le contrepoint, la polyphonie vocale, ainsi qu’un intérêt un peu abstrait pour la manière dont l’art peut structurer le temps. Cela dit, je me suis toujours méfié de la musique, même si je ne l’ai pas avoué avant de l’abandonner. Pour sa capacité de nous inonder d’émotion, de nous influencer jusqu’à tuer la pensée. Je suis trop sensible à cela : j’ai trop envie de « me rendre ».

Vous vous rendez moins dans ce roman, non ?

Chaque livre a ses exigences propres. Certains demandent de l’ampleur, d’autres de la concision. Ce qui importe, ce qui relève de la musique, c’est d’écouter ce que demande le matériau.

Book of Numbers et Moving Kings concernent des business, thème généralement absent dans la fiction contemporaine, selon Chris Kraus. Êtes-vous d’accord ?

J’aime le travail, c’est quelque chose d’important. Comment on fabrique, comment on gagne sa vie, la fierté ou la honte qui va avec, les familles alternatives dans lesquelles on s’emmêle. Le travail est une partie importante de la vie, c’est alarmant de constater à quel point sa présence est rare dans les romans. Le lecteur cherche-t-il à lui échapper ? Les écrivains ont-ils peu d’expérience du travail ? Ou est-ce qu’ils ne conçoivent pas leurs propres efforts comme du travail ? C’est mon cas, quand ça avance bien.

Y a-t-il une différence entre le travail en général et celui de l’écrivain ?

Je comprends que certains lecteurs s’intéressent au travail du romancier et qu’ils se dirigent donc vers l’autofiction. Pour ma part, je m’intéresse à d’autres métiers : lire sur les difficultés qu’il y a à enchaîner des mots m’ennuie à mourir (c’est quelque chose que j’ai essayé de transmettre et de ridiculiser dans Book of Numbers). En revanche, je suis capable de lire à l’infini sur des médecins, des avocats, des gantiers, des cordonniers, des charpentiers, des soldats, des membres du clergé, et, enfin, sur n’importe qui travaillant avec des chevaux.

En même temps, vous êtes fasciné par les mots, dont ceux de l’hébreu. Ce texte est-il un roman israélien écrit en anglais ?

Le casting est global, donc je dirais que c’est un roman new-yorkais. Alors que les New-Yorkais trouveraient peut-être que c’est un livre du New Jersey. Il y a des thèmes juifs, mais l’écriture est celle de la langue de la Bible du roi Jacques et de Monty Python. Le monde est suffisamment compliqué sans ajouter des étiquettes.

Pourtant, vous écrivez : « Mais les soldats […] n’étaient pas juifs, ou pas seulement juifs, – ils étaient, avant toute chose, israéliens ». Quelle différence entre le Juif et l’Israélien ?

Je laisserai cette question aux rabbins, qui ont tendance à répondre horriblement. Encore une fois, je ne crois pas aux étiquettes, mais plutôt au narcissisme des petites différences – ce qui explique pourquoi je ne m’« identifierais » pas comme freudien. Toute la vie est une lutte entre les identités qu’on revendique pour soi et celles qu’on nous impose. Ensuite on meurt. Mais les autres continuent pour l’éternité.

Selon le critique Harold Bloom, mort en 2019, Book of Numbers est l’un des quatre meilleurs romans juifs américains : « David King s’occupe de tout est un livre fort et plutôt blessant, ce qui aide à le valider. Book of Numbers est d’une puissance bouleversante. »

Bloom a été très gentil, et s’il a été blessé par ce roman, c’est parce qu’il y a trouvé certaines vérités : le judaïsme dans lequel il a grandi devenait méconnaissable. Cela dit, le judaïsme n’était qu’un cas limite, parce que toute la culture de sa jeunesse devenait méconnaissable. C’était un homme qui respirait la littérature ; pendant les dernières décennies de sa vie, il sentait que le philistinisme contre lequel il s’était toujours battu avait pris le dessus. Les nécrologies horribles qu’il a eues le confirment : on s’est moqué de lui, on l’a tourné en dérision, on l’a sorti comme les poubelles. Mais c’était un ange.

En quoi le judaïsme est-il un « cas limite » ? Quel a été le judaïsme de Harold Bloom ?

Bloom croyait que la politique avait saboté la tradition : contre les beautés de celle-ci, on épinglait les péchés du passé. Les Juifs, par ailleurs, n’ont jamais réagi comme ça, pas de manière sérieuse : ma grand-mère, bien que toute sa famille ait été assassinée par les nazis, aimait toujours la culture allemande. Je me sens plus à l’aise en parlant pour ma grand-mère que pour Bloom, donc je me limiterai à dire qu’ils ont partagé l’idée que l’assimilation pouvait être une force corrosive, si l’identité majoritaire prétendait remplacer, plutôt qu’accompagner, celles des minorités. Ma grand-mère pensait ceci de l’Allemagne : on a fait sentir au Juif qu’il devait quitter le judaïsme afin de devenir pleinement allemand. Et Bloom pensait ceci de l’Amérique : on a fait sentir au Juif qu’il devait quitter le judaïsme afin de devenir pleinement américain.

Quelles sont les manifestations contemporaines de ce « philistinisme » ?

Ouvrir votre fenêtre, sortir votre tête : voilà.

Vivian Gornick affirme que le roman juif américain est mort, parce qu’il dépendait d’un sentiment d’exclusion maintenant dépassé. Cela expliquerait-il le changement d’ambiance, du yiddish vers l’hébreu ?

Vivian Gornick, qui, la dernière fois que je l’ai vérifié, était plus vivante que sa conception du roman, ne se sent-elle pas exclue ? Pour une nouvelle, c’en est une ! Pense-t-elle que son style de critique et même son style de féminisme prospèrent ? Il n’y a pas de roman juif américain, il n’y a que des romans : ils ne mourront que quand les romanciers mourront, et non les derniers critiques ou les derniers lecteurs. Ce qui m’amuse, c’est que sa critique quasi gauchiste rejoint celle des sionistes de droite qui ont prononcé l’acte de décès de l’art de la diaspora juive à cause de la naissance d’Israël. La dernière fois qu’on a émis ce jugement avec la moindre conviction, ce fut dans les années 1950, même si des écrivains israéliens tels que A. B. Yehoshua continuaient à le répéter machinalement pendant les carrières de Bellow, Roth, Malamud et Ozick, pour ne pas évoquer Woody Allen (est-il permis d’évoquer Woody Allen ?) ou les frères Coen – aucun lien familial. On a dit la même chose lorsque I. B. Singer est parti à Stockholm recevoir son Nobel et pérorer en yiddish, et c’est étonnant que ce raisonnement existe encore, après que l’académie suédoise a honoré Dylan. C’est Idiot WindTangled up in its own blueness [jeux de mots d’après les titres de deux chansons de Dylan]. Pas Gornick, mais gornisht [« rien », en yiddish].

David King s’occupe des déménagements. Est-ce un commentaire sur le Juif errant ? Avez-vous fait des recherches ?

Oui. Comme vous le suggérez, la résonance est probablement trop évidente : errer ; être sans foyer ; dépossession ; perte ; vos seules possessions sont vos souvenirs. Moving Kings était basé sur plusieurs business, dont tous risquent un jour de me faire un procès.

David King passe beaucoup de temps dans le Queens. Dans la même veine, la citation mise en exergue au début du roman, tirée du psaume 32, sert-elle à évoquer le roi David ?

Oui, j’ai voulu intégrer la légende du roi David et Batchéva, Yoav et Uriah, selon le schéma d’une certaine possessivité juive. Mais allez ! C’est le travail du critique de porter les cartons et de les déballer.

La description d’Israël est convaincante. C’est du vécu ?

J’ai grandi en allant régulièrement en Israël, pour rendre visite à ma famille, ou pour mes études. J’y vais encore chaque année, s’il n’y a pas de confinement. Mais ma connaissance d’Israël a moins compté pour ce livre que mon expérience avec les Israéliens à l’étranger, à New York, dans le New Jersey, et surtout en Europe. J’ai quitté les États-Unis à vingt ans, juste avant ce qu’on appelle en Europe le « 11-Septembre » (tout est inversé !). J’habitais un autre siècle : traverser l’ancien bloc de l’Est, des Balkans à la Baltique, faire des reportages pour le Jewish Daily Forward, qui, malgré son nom, était un hebdomadaire. C’était une époque solitaire, très solitaire. « SAD », comme dirait Trump. J’étais un « LOSER » ! Mais je savais ce que je faisais : j’améliorais mon écriture en aggravant ma vie. Je m’obligeais à devenir romancier. Loin des pairs. Loin de l’industrie. Dans les villes et les fosses septiques qui ont nourri mes ancêtres et par conséquent la culture dans laquelle j’ai été élevé. Je devais écrire deux articles par mois pour The Forward – deux articles qui payaient mon loyer. C’est-à-dire, jusqu’à ce que l’UE se soit levée et que tout devienne propre, cher et luisant. La plupart de mes amis étaient israéliens, surtout à Berlin, qui était à l’époque la ville où il y avait le plus d’Israéliens (en pourcentage) en dehors d’Israël. Il s’agissait de garçons tout juste sortis de l’armée, jeunes, fauchés, drogués et libidineux. L’un d’entre eux prétendait avoir été dans un club de strip-tease à Prague avec Mohammed Atta : « Un gars sympa ».

Votre portrait d’Israéliens fait penser à Opération Shylock et à Portnoy. Dans ce dernier livre, le héros se fait humilier sexuellement par deux soldates. Dans la scène avec Yoav et Tammy, vous inversez l’équation. L’érotisme met-il en lumière la différence entre Juif et Israélien ?

Le sexe est l’une des façons les plus agréables de se naturaliser en pays étranger, bien sûr. Le sexe, et être chauffeur de taxi.

Imamu Nabi, le musulman (converti) sans abri, fonctionne ici comme une sorte de deus ex machina. Là aussi, on pense à Roth, au personnage de Lester Farley dans La tache. Roth vous a-t-il influencé ? Comment avez-vous conçu ce personnage ?

Roth est incontournable. C’est un peu votre oncle préféré que vous auriez voulu avoir comme père, jusqu’à un certain âge… Puis vous arrivez à vraiment apprécier votre père. Quant à Imamu Nabi, j’avais travaillé avec quelqu’un comme lui dans les casinos, au Resort’s, à Atlantic City, la ville où il y avait le plus de propriétés saisies pendant quelques années après la crise de 2008. Je n’avais pas entendu parler de lui pendant très longtemps, puis, en 2010 à peu près, je l’ai vu dans le journal : la banque avait saisi la maison de sa mère et il l’avait incendiée.

Vous avez écrit qu’on est tous écrivains à cause d’Internet, qui crée « un excès de distraction ». En 2018, au MAHJ, on a présenté un texte, PCKWCK, que vous avez écrit en quarante-huit heures en échangeant avec des internautes. Que cherchiez-vous à réaliser ?

Comme prévu, ça m’a rendu fou. Ce fut une première mondiale pour un roman écrit en live. J’ai été étonné que les gens croient que j’étais sérieux, que je ne me moquais pas d’Internet, de sa vanité artistique, induite par son appétit implacable de « contenu ».

Quels écrivains ont compté pour vous ? Lisez-vous le yiddish ou l’hébreu ?

Yoram Kaniuk a été important pour moi, comme romancier et comme ami. Je lis l’hébreu, pas le yiddish. Et j’ai fait des traductions depuis l’hébreu, plutôt de la poésie, dont les poèmes de Yitzhak Laor.

Selon vous, les modernistes ont cherché à imposer forme et structure à leurs personnages et donc destin, plutôt que de laisser celui-ci naître de leur « nature » essentielle.

Cela relève des années 1960 et 1970, de la « contre-culture », la génération en Amérique qui cherchait un plan secret ou un schéma – la génération de la paranoïa et de la conspiration. Aujourd’hui, tout cela me semble pittoresque. Tellement vieillot. Parce que, soyons honnêtes, à l’époque du piratage, qu’est-ce qui est caché ? Qu’est-ce qui est encore suspect ? Pour le dire autrement : si pour Pynchon, la question était : « est-ce vrai ? », pour moi, la question aujourd’hui est : « comment le vivre ? » Mon objection principale à propos de certains romans importants des années 1960 et 1970 concerne la netteté et la logique de leurs cabales : on part toujours en quête d’une source, d’une explication, d’une intention, d’un but. C’est presque religieux, comiquement religieux, cette chasse pour savoir qui ou quoi nous contrôle. Ce n’est qu’une façon d’éviter, de nier le désordre fondamental du monde. Et sa stupidité. Pensez à ce concept américain de l’État profond, ou aux émotions et aux attentes que les Américains sous Trump y ont investies. C’est poignant. C’est « triste », comme Trump le dirait lui-même. Qu’autant de gens, même des gens qui se définissent comme des « libertaires », espèrent publiquement être protégés par le FBI ou la CIA ou la NSA – que le FBI ou la CIA ou le NSA organisent un coup d’État. Ou cette idée selon laquelle les militaires seraient suffisamment « responsables » et « professionnels » pour empêcher Trump de faire quelque chose de catastrophique. Cette notion idiote des « adultes présents dans la pièce ». Chaque jour, il me paraît plus évident qu’il n’y a pas d’« adultes », il n’y a même pas de « pièce ». Il n’y a que du chaos. Pour revenir aux livres, je dirais que, dans cette génération, c’est DeLillo qui a le mieux compris tout cela. Il sait que ses phrases doivent fournir le galbe et la clarté formelle dont manque notre gouvernance.

En quoi les phrases de DeLillo sont-elles meilleures ? 

J’entends ses rythmes, sa musique. C’est du pur parler new-yorkais, de la rue, pas mâché. Et ses virgules sont aussi efficaces pour interrompre la signification que le sont des klaxons.

Et DeLillo, contrairement aux autres, ne verse pas dans la paranoïa ?

Au début, il était préoccupé par la paranoïa et les complots, mais jamais en soi : il s’intéressait à leurs effets sur les gens. Chez lui, cela prend un aspect religieux : qu’est-ce que cela signifie qu’on vous cache la vérité ? Et lorsqu’on arrête d’y croire, pour quelle raison devrait-on vivre ?

Donc, les destins des personnages ici ne dépendent pas de forces cachées et mystérieuses.

Dans David King s’occupe de tout, j’ai cherché à éviter tout secret. Je ne voulais même pas cacher une métaphore. Au contraire, je voulais tout étaler. Avec un homme ayant servi dans l’armée occupante en Palestine – qu’il n’aurait jamais appelée « Palestine », bien entendu –, qui déménage à New York, y trouvant un nouveau métier comme déménageur, voire déménageur/expulseur dans les arrondissements extérieurs. La métaphore est là non seulement pour le lecteur – même le mec, mon héros, la pige. C’est lui qui entend la rime entre les deux situations, les deux contextes de la – disons – dépossession. C’est lui qui doit vivre cette rime. C’est juste devant sa gueule. C’est quotidien. Et donc il doit faire face – il doit interroger ses certitudes, peser ses actions. Savoir pourquoi une personne se politise, comment, où et quand, lorsqu’elle commence à affronter les implications morales et éthiques de son travail, cela me semblera toujours plus intéressant, parce que plus familier, que de me demander : « Puis-je identifier les systèmes manipulateurs et globaux à l’œuvre dans les coulisses ? »

Vous dites qu’Israël est le seul sujet juif contemporain, le seul qui ne soit pas kitsch. Pourquoi?

Parce que c’est une entreprise viable. Ce n’est pas fini. Ce n’est pas historique. C’est maintenant et c’est vivant.

Dans Attention, vous évoquez la réitération, un aspect de l’hébreu et d’autres langues sémites, engendrée par la narration du Déluge, celle-ci composée de sources multiples ou de multiples strates d’une source. Visez-vous cet effet dans votre écriture ?

J’ai toujours admiré les romans qui racontent en redisant, à travers des voix multiples. Seul le roman peut le faire : la polysémie ; la création de personnages par les seuls dialogues, via des récits conflictuels, des mondes en concurrence. Le lecteur est l’unique gagnant.

Votre parcours professionnel paraît démodé : au lieu de faire une école d’écriture créative, vous avez travaillé comme journaliste et critique. Quel effet cela a-t-il eu sur votre fiction ? 

J’étais idiot, et je le suis encore. J’ai cru à tout ce que j’ai lu : que l’Histoire était le meilleur guide pour le présent et l’avenir. Si les romanciers du passé avaient produit de la non-fiction pour subvenir à l’écriture de leurs romans, alors je ferais pareil. C’était du travail de « la main gauche », qui a rapidement requis ma main droite. Et qui a éventuellement pris en charge ma vie. Pour l’écrivain de fiction, la non-fiction est l’endroit où vous allez pour enterrer le self, pour cacher vos secrets comme s’ils étaient des os ; pour les écrivains de non-fiction, c’est le contraire. Et j’en ai toujours eu honte. Parce que, même si tout dans ma non-fiction est vrai et vérifié, l’impulsion est fausse. On doit obscurcir l’impulsion, la motivation.

Après Witz et Book of Numbers, il me semble qu’avec David King vous délaissez le « roman de systèmes », pour citer Tom LeClair. Comptez-vous continuer dans ce sens ?

Je ne suis pas d’accord : s’il y a un problème avec David King s’occupe de tout, c’est qu’il est trop « systémique ». Quant à l’avenir, je n’ai pas de projets, si ce n’est d’écrire des livres de la manière dont ils doivent être écrits.

Pour revenir à Pynchon, il y a quand même un truc : la musique. Quelles que soient vos réserves, votre prosodie ressemble à la sienne.

J’admire Pynchon, absolument, mais je ne souhaite pas qu’on nous range ensemble, et encore moins avec Foster Wallace : la longueur ne veut pas dire l’affinité et, contrairement à eux, j’ai aussi écrit quelques livres plus courts.

Selon l’un de vos articles, L’arc-en-ciel de la gravité a été écrit sur du papier quadrillé, des cigarettes Kool, avec du café et des cheeseburgers à Manhattan Beach. Comment et où avez-vous écrit ce roman ?

De la même manière que j’écris tout : je l’ai rédigé à la main avec une plume, sur des feuilles volantes dans un classeur. Je l’ai écrit à New York, à Berlin et à Tel Aviv. Cela m’a pris environ six mois. Cigarettes, oui, café, oui, pas de cheeseburgers. Peut-être des sandwiches au fromage fondu.

J’insiste : dans Attention, le chapitre sur Pynchon est passionnant. On y voit votre fascination pour le projet moderniste (mouvement essentiellement non juif). Dans ce roman sur un roi (« King »), auriez-vous cherché à réconcilier deux traditions, l’une et l’autre aristocrates ?

Vraiment, je ne suis pas en train d’esquiver vos questions sur Pynchon. C’est juste que je ne l’ai pas lu depuis un moment. Si nous avons quelque chose en commun, à part du superficiel, je suppose qu’on peut le trouver chez Nabokov [Pynchon a apparemment eu Nabokov comme professeur à l’université de Cornell]. Voilà une aristocratie que je pourrais appuyer, d’autant plus qu’elle serait essentiellement auto-inventée et volontaire.

L’un des chapitres d’Attention – intitulé « Israel Diary » – se termine par la phrase suivante : « Je suis oncle. » Tel David King, qui semble un oncle par rapport à son jeune cousin. Ce roman avunculaire rappelle la Genèse et la figure d’Abraham.

J’aime la figure avunculaire, aussi bien que celle du sandak, le parrain juif, celui qui tient l’enfant mâle pendant la bris [la cérémonie de la circoncision] et qui est responsable de son éducation religieuse. Je dois confondre les deux figures parce que mon oncle Danny était mon sandak. Il est mort juste après la publication de David King s’occupe de tout. Il gérait un quai de pêche et travaillait sans cesse : les poissons ne dorment jamais. Il y a un peu de lui, c’est-à-dire plus qu’il n’aurait voulu, dans David King.

À part DeLillo et Nabokov, y a-t-il des écrivains anglophones qui ont compté pour vous ?

Je déteste les listes. Est-ce Borges qui a dit qu’une liste n’est intéressante que par ce qu’elle omet ? Pour les seuls Américains, disons Nathaniel West et Henry Roth, et restons-en là.

[Photo : Beowulf Sheehan – source :www.en-attendant-nadeau.fr]