Heitor VILLA-LOBOS (1887-1959) : Danças caracteristicas africanas W 085 ; Bachianas Brasileiras n° 4 W 264 ; Ciclo Brasileira n° 2 et 3 W 374 ; Chôros n° 1 tipico W 161 ; Carnaval das Criancas Brasileiras W 157 ; Cirandas W 220. Flavio Varani, piano. 2020. Livret en français et en anglais. 56.21. Azur Classical AZC 175.

Écrit par Jean Lacroix

Le Centre International Albert-Roussel, installé au cœur des Flandres Françaises, à Bavinchove, commune située à 25 kilomètres de Dunkerque, se consacre depuis 1997 au rayonnement de la musique d’Albert Roussel (1869-1937) et de ses contemporains. Parmi ses activités, on trouve une collection de disques où figurent, en plus de compositions de Roussel, des œuvres de Louis Aubert, Florent Nagel, Claude Delvincourt, Albert Markov, Francis Thomé, René de Castéra ou Paul Paray, le tout sous le label Azur Classical. Un autre créateur vient s’ajouter à cette liste, le Brésilien Heitor Villa-Lobos.

Né à Rio de Janeiro, Villa-Lobos, vite reconnu et apprécié dans son pays où il fait la connaissance d’Artur Rubinstein pour lequel il composera son Rudepoema, obtient une bourse de son gouvernement en 1923 et se rend à Paris où il donne des concerts et devient vite populaire. Pendant ce séjour, il retourne plusieurs fois au Brésil et y révèle des œuvres de musiciens français. Il rentre définitivement dans son pays en 1930, mais revient souvent dans l’Hexagone pour des prestations. Il écrit en 1929, pour la pianiste franco-brésilienne Magda Tagliaferro (1893-1986), une partition pour piano et orchestre, Mômo precoce (il en existe un enregistrement qu’ils ont effectué ensemble pour Angel Records).

Au cours de la décennie 1950, Magda Tagliaferro, qui a été l’élève d’Alfred Cortot, enseigne à l’École Normale Supérieure de Paris. Elle y reçoit pour élève un jeune Brésilien né à Sao Paulo : Flavio Varani. Ce dernier, concertiste dès l’âge de sept ans pour la radio et la télévision de son pays, joue deux ans plus tard avec orchestre. Il reçoit une bourse du gouvernement français pour se perfectionner et arrive à Paris à l’âge de treize ans. Il va travailler avec Magda Tagliaferro pendant sept ans (deux photographies avec elle illustrent le CD). Au cours de cette période, Varani rencontre Villa-Lobos devant lequel il interprète le Mômo precoce à la Salle Wagram. À la manière d’un passage de flambeau de Magda à Flavio ? En tout cas, avec une assurance de continuité pour s’attacher à l’œuvre de Villa-Lobos. Varani donne des concerts en Europe pendant son adolescence et remporte le 1er Prix du Concours Chopin à Majorque à 18 ans. Il poursuit ensuite ses études aux États-Unis avec Rosa Lhevinne et Artur Balsam. Au cours de sa carrière, il se produit dans le monde entier, en récital ou en concertos (le Japon l’accueille pour deux mois en 2015), et revient en France à plusieurs reprises.

Le présent CD de la Collection du Festival Albert-Roussel a été enregistré au Conservatoire de Musique et de Danse de Châtenay-Malabry du 2 au 4 septembre 2017. Vingt ans auparavant, Varani avait gravé un autre CD Villa-Lobos qui semble aujourd’hui indisponible, Cartas à Posteridade, pour le label Paulinas COMEP. Ce disque a reçu en 1999 la distinction « Outstanding Classical Recording » de la Detroit Music Foundation. Des enregistrements de compositeurs français sont à mettre aussi à son actif : Poulenc, Debussy (les Études), Ravel (Miroirs), les œuvres pour piano de Paul Paray… Le programme Villa-Lobos ici proposé consiste en une série de pièces descriptives de courte durée (une seule dépasse les six minutes) représentatives de sa production. Il n’est pas inutile de rappeler que ce compositeur prolifique a inscrit à son catalogue près de deux mille œuvres couvrant tous les genres musicaux et qu’il s’est fortement imprégné de l’héritage musical de son Brésil natal au cœur duquel il a beaucoup voyagé, récoltant airs locaux et chants indiens.

Comme le rappelle la notice de Damien Top, cet autodidacte de génie a beaucoup écrit pour le piano qu’il a appris avec son épouse, la concertiste Lucilia Guimaraes (1886-1966). Ses Dansas caracteristicas africanas de 1914-15 s’inspirent des Indiens du Mato Grosso, tribu métissée des Noirs d’Afrique et évoquent les trois âges de l’homme : l’or, le bronze et le cristal. Rythmes syncopés, couleurs très contrastées et frénésie traduisent avec éloquence ce rappel du folklore brésilien. Parmi les neuf Bachianas Brasileiras, suites composées entre 1930 et 1945 pour diverses formations, la n° 4 est réservée au piano (elle connaîtra une orchestration en 1942). Pour cette série d’airs populaires, Villa-Lobos ne cherche pas la complication : les harmonies sont simples et accessibles. Le compositeur glisse dans le deuxième mouvement, Coral (Canto do Sertao), l’imitation du cri aigu d’un passereau des Guyanes. Dans un climat global qui se voudrait quelque peu baroquisant, la dernière pièce, Dança (Miudinho), utilise une mélodie traditionnelle à la manière d’un mouvement perpétuel.

Suivent deux extraits (n° 2 et 4) du Ciclo brasileiro de 1936-37 qui décrit la vie modeste du paysan pauvre : une valse aux accents nostalgiques contraste avec une fête du rythme et de la couleur au cours de laquelle on retrouve les martèlements alternés que Villa Lobos aimait utiliser. Le climat se rapproche des romantiques. Retour à une partition antérieure, de 1920, avec le numéro 1 du cycle des Chôros (dans une transcription d’Odmar Amaral Gurgel) avec son rondo chaloupé, sur un morceau typique de Rio, apparu dans les années 1870, et souvent dansé en couple.

Flavio Varani est à l’aise dans ce florilège aux aspects protéiformes exprimant aussi bien la joie que la tristesse, l’empathie pour la condition humaine difficile ou une forme d’exubérance qui ne dit pas toujours son nom, mais s’exalte dans une liberté expressive qui se veut claire et flexible. Le pianiste ajoute encore les huit pièces du Carnaval das Criancas Brasileiras de 1919-1920. C’est dans ce recueil que Villa-Lobos puisera dix ans plus tard le contenu de sa fantaisie avec orchestre Mômo precoce destinée à Magda Tagliaferro. En un peu plus de dix-sept minutes, il brosse une délicate fresque de l’enfance à la fois insouciante, gaie, malicieuse et communicative, dans un contexte de lignes simples où s’inscrivent des chansons populaires distillées avec rythmes variés et couleurs bariolées. Un ensemble enchanteur où l’on relève modulations, thèmes gracieux, rengaines, marches ou motifs décoratifs. La pièce n° 8 de Cirandas (1926), autre recueil de chansons enfantines, clôture ce récital, d’après l’air Vamos atras de serra (Allons de l’autre côté de la montagne), de manière symbolique, comme pour faire la synthèse d’un univers souvent jubilatoire, élégant, brillant, où le piano déploie régulièrement des sonorités orchestrales. Cette pièce vive, très spontanée, met un terme à ces facettes de la riche palette stylistique d’un compositeur dont l’exotisme nous parle avec un charme sans cesse renouvelé.

Ce très beau disque de Flavio Varani montre à quel point sa complicité avec l’univers de Villa-Lobos est réelle. Sur le plan discographique, il se place aisément aux côtés des autres transmetteurs de qualité que sont Cristina Ortiz, Luiz de Moura Castro, Anna Stella Schic, Roberto Szido ou Nelson Freire, sans oublier celle qui fut son professeur, Magda Tagliaferro.

Son : 9  – livret : 9  – répertoire : 9  – interprétation : 10

 

[Source : http://www.crescendo-magazine.be]