L’ordinateur n’est pas seulement l’une des inventions les plus révolutionnaires du XXe siècle, c’est aussi un terme extraordinaire. D’abord, parce qu’il ne devrait pas exister. Ensuite, parce que l’on peut dater très précisément son acte de naissance. Enfin, parce qu’il montre la voie à suivre si la France veut résister aux anglicismes.
Écrit par Michel Feltin-Palas
1955. IBM France s’apprête à lancer dans l’Hexagone sa très révolutionnaire « machine électronique destinée au traitement de l’information ». Reste à savoir comment l’appeler. Aux États-Unis, on parle d‘electronic data processing system ou de computer. Mais la firme américaine préférerait un terme français.
Pour le trouver, le patron de la pub, François Girard, décide de se tourner vers son ancien professeur de philologie latine de la Sorbonne. Jacques Perret lui répond le 11 avril de la même année dans une lettre qui a été conservée et dont les extraits sont savoureux : « Que diriez-vous d’ordinateur ? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde (…) Combinateur, ajoute l’universitaire, a l’inconvénient du sens péjoratif de combine (…) Congesteur, digesteur évoquent trop congestion et digestion. »
Va donc pour ordinateur, un vocable que « les Français adoptent facilement dans la mesure où IBM était un prescripteur crédible », souligne Loïc Depecker, lexicographe et ancien délégué général à la langue française et aux langues de France. Le succès est d’autant plus éclatant qu’il contraste avec la situation de certains nos voisins européens qui, eux, emploient computer.
Cet exemple le montre : le recours à la langue de Shakespeare dans le domaine technique n’a rien d’inéluctable (logiciel s’est lui aussi imposé face à software). Mais à condition de suivre certaines règles. « Le succès d’un terme nouveau dépend de trois facteurs, reprend Loïc Depecker. Le plus important, c’est l’habitude. Quand on entend régulièrement un mot, on l’utilise, selon la loi du moindre effort. Il faut ensuite veiller à sa simplicité (il s’impose plus aisément s’il est court et facile à prononcer) et à son caractère euphonique (agréable à entendre). »
C’est pourquoi, en la matière, mieux vaut intervenir le plus en amont possible. Car lorsqu’un anglicisme est installé, il devient difficile à déloger. C’est précisément la raison d’être des commissions de terminologie implantées dans les ministères, dont les membres – bénévoles – ont pour tâche d’enrichir notre vocabulaire. Souvent moquées par le petit monde de la publicité, elles ont pourtant de multiples réussites à faire valoir. Grâce à elles, personne n’aurait aujourd’hui l’idée de parler de small supermarket, de close up, de car-pooling ou de minivan. Pourtant, superette, gros plan, covoiturage et monospace avaient été jugés « ringards » et « ridicules » lors de leurs premières apparitions. Comme le serait sans doute « ordinateur » si les communicants d’alors nous avaient imposé computer depuis 1955…

 

[Source : http://www.lexpress.fr]