Il existe une région du monde où les femmes ont toujours joué un rôle majeur : l’Amazonie. Ce sont elles en effet qui ont fait resurgir le glorieux passé de ce territoire vaste de sept millions de kilomètres carrés, révélant les connaissances en ingénierie et le savoir scientifique exceptionnel des tribus de la forêt.

Stephen Rostain, archéologue et grand spécialiste de l’Amazonie, offre une galerie de portraits de ces pionnières dans son livre « Amazonie, l’archéologie au féminin » sorti aux Éditions Belin. Nous vous en proposons ici un extrait, dans lequel l’auteur plante le décor en revenant sur le mythe des Amazones.

Dans cette fiction du XIXᵉ siècle, la valeureuse Amérindienne Tikuna défend son infortuné mari d’un jaguar, acquérant ainsi le statut de « descendante des Amazones » (gravure Riou 1875).


Le mythe des Amazones remonte à l’antiquité, quand les philosophes grecs décrivaient et dissertaient sur des pays qu’ils n’avaient pas vus. Homère lança la première salve littéraire sur le sujet, au VIIIe siècle avant J.-C. On situait la patrie de ces femmes guerrières sur les rives de la mer Noire, parfois également en Turquie, en Asie Mineure ou en Lybie. Tous les auteurs s’accordaient à les décrire comme belliqueuses, adroites cavalières et habiles au maniement des armes, essentiellement l’arc et les flèches, la lance, un petit bouclier en demi-lune et même la hache. Leur autre caractéristique était de vivre sans hommes, ceux-ci étant asservis ou utilisés occasionnellement comme procréateurs, pour ne garder que les enfants filles.

C’est en référence aux femmes guerrières des textes classiques, représentées sur ce cratère antique se battant contre des Grecs, que l’Amazonie fut baptisée.

 

La geste hellène était riche de leurs aventures, souvent belligérantes, avec les hommes. Nombreux étaient les héros grecs – Héraclès, Achille, Thésée, Bellérophon, Priam, Alexandre le Grand, etc. – qui tombèrent sous leurs charmes. Dans ces relations de haine/amour, l’Amazone, généralement une reine, finissait souvent par mourir. En effet, le récit de ces femmes indépendantes et périlleuses visait surtout à condamner cette puissance matriarcale et devait donc obligatoirement s’achever par la défaite et la mort de la protagoniste excentrique (même si on ne peut nier qu’elles étaient parfois présentées sous un jour plus positif). Tout héros qui se respectait devait avoir combattu les Amazones, dont le sort était de toutes les façons scellé puisqu’elles étaient systématiquement vaincues dans les mythes.

De telles hérésies sociétales étaient hautement condamnables dans le monde égéen classique. Dans cette civilisation antique misogyne, les Amazones étaient surtout vues comme des guerrières avant d’être considérées en tant que femmes, l’association des deux qualités étant de toute façon inacceptable. Cette utopie inversée représentait l’aspect le plus barbare de l’humanité. Impossible d’échapper à la fatalité pour ces filles du dieu de la guerre Arès et d’une nymphe.

Alors, les Amazones antiques n’étaient-elles qu’un mythe déclamé par de vieux philosophes avinés ? Peut-être pas, car de fastueuses tombes de femmes archères et cavalières, datées entre 600 et 200 avant J.-C., ont été mises au jour par les archéologues en 2012 à la frontière entre la Russie et le Kazakhstan. Les cimetières sauromates contiennent jusqu’à 20 % de tombes féminines avec des armes. Plus à l’ouest, cette proportion monte à 27-29 % chez les Scythes. Les femmes guerrières ont bien existé. En outre, des fémurs déformés prouvent la pratique intensive de l’équitation. Pas de doute, sous l’impulsion de l’archéologie, la mythologie occidentale a rencontré la réalité orientale dans les steppes russes.

La naissance du mythe équatorial

C’est donc nourris de textes classique et religieux que s’engagèrent les conquistadors vers les basses terres orientales d’Équateur en février 1541. Face à la réalité tropicale sylvicole, ils déchantèrent. Épuisés, perdus et affamés, les survivants s’interrogèrent. Un commando fut alors envoyé en pirogue en aval sous l’autorité de Francisco de Orellana. Emportés par le courant et harcelés par les Amérindiens, ils ne purent revenir à leur point de départ et poursuivirent leur navigation pendant près de neuf mois, jusqu’à atteindre l’embouchure de l’Amazone.

Une des premières gravures des Amazones tropicales, bien armées comme il se doit.

 

Les détails de cette épopée furent retranscrits par le Père Gaspar de Carvajal, qui donna un vernis brillant à son texte. Ce lascar de prêtre avait certes une imagination fertile, qu’il mit au service d’une narration arrangée pour faire passer ce qui s’assimile à une désertion pour un haut fait d’abnégation et de découverte. Pour cela, il prit des libertés certaines avec les chiffres et les faits. Ainsi, fit-il scintiller une lamentable fuite clochardesque en tentant de vendre des vessies pour des lanternes. Une douzaine de femmes accompagnant les hommes en bataille, une foi inébranlable dans les déclarations d’un autochtone parlant une langue inconnue mais pressé de répondre par les Espagnols, quelques réminiscences un peu trop fidèles à un fameux mythe grec, des contradictions vite balayées, un zest d’extrapolation, et ça y est, un nouveau peuple féminin tropical était né, acté et baptisé. Il était une « foi » une histoire écrite à l’eau bénite. La fructueuse recette hollywoodienne « sexe + violence + fortune » fonctionnait déjà à merveille.

Alors, un récit exagéré, probablement ; un texte machiavélique, certainement. L’homme de Dieu a su mettre en scène son témoignage jouant sur la fascination érotique des Amazones : la femme s’oppose à l’homme, la barbarie à la civilisation. Pourtant, il ne faut pas jeter le texte du curé avec l’eau du bénitier car, nous le verrons plus loin, il contient des informations exceptionnelles, en partie confirmées par les recherches récentes.

On n’a pas pardonné à Gaspar de Carvajal et, à travers lui, à Francisco de Orellana, de s’être écarté du chemin si pratique du mythe pour témoigner de ses observations. Le merveilleux est évidemment plus séduisant que le réel. C’est un peu comme le paradoxe d’aujourd’hui, où de moins en moins de personnes acceptent l’existence en Dieu alors qu’elles sont toujours plus nombreuses à croire au Diable. Dès les premières lectures de la chronique du scribe de cette aventure amazonienne, l’Espagne du XVIe siècle mettait déjà en doute la véracité de la chronique. Pour beaucoup, il était évident que le prêtre cherchait avant tout à sauver sa tête et celle de ses compagnons pour leur faute, celle d’avoir abandonné leur chef en territoire hostile sur le Napo, en Équateur. Comment croire en l’existence de villages entiers de « Sauvages », de cette force militaire redoutable qu’ils représentaient et de cette abondance dans laquelle ils vivaient.

Bien que ce rite hystérique d’humiliation de la tête des vaincus chez les Chiriguanos se passe en Amazonie bolivienne près de 350 ans après l’expédition de Francisco de Orellana, la dramatisation de cette scène d’une douzaine de femmes en furie n’est pas sans faire penser au témoignage de Gaspar de Carvajal sur les Amazones. A. Thouars, 1884.

Tout simplement inimaginable lorsque considérait encore que l’Amazonie pouvait être un avatar du Paradis ou de l’Enfer terrestres. Si l’éventualité du dynamisme humain et culturel de ces Tropiques était sujette à caution, personne en revanche ne songeait à contester la possibilité d’existence de femmes guerrières.

Parfaitement congrues dans la continuité d’une conception d’un Nouveau Monde conjuguant la tradition classique grecque et l’idéal chrétien, la présence d’Amazones était tout aussi logique que celle de monstres de tout poil : hommes-chien, Indiens Longues-oreilles, Acéphales, Cannibales, Sirènes, etc. Bien qu’horrifiée par l’hérésie d’une société matriarcale extrême, l’Europe ne doutait pas de leur réalité, là-bas, dans ces terres inconnues lointaines. Il faut dire que Christophe Colomb lui-même en avait parlé. Il écrivait dans son Journal de bord le 6 janvier 1493, qu’un Amérindien lui rapporta que « là, vers l’est, il y avait une île habitée seulement par des femmes », appelée Martinino (l’actuelle Martinique).

« Rivière des Amazones », détail de la carte de l’Atlantique. P. de Vaulx, 1613.

Malgré la faiblesse du témoignage, confortant les dires de Marco Polo sur l’Asie, l’esprit de l’Amiral de la mer Océane s’enflamma et sa plume s’envola. Il ressortit alors comme certitudes les poncifs habituels : activité guerrière, armement d’arc et de flèches, armure de lames de cuivre, etc. Avec un tel adoubement, pas étonnant que ses successeurs s’attendissent à rencontrer es Amazones dans la grande forêt pluviale. Ils pressaient d’ailleurs de questions à leur sujet les Amérindiens qui, prompts à complaire ces envahissants envahisseurs tout en s’en débarrassant, leur confirmaient leur existence en les localisant au plus loin.

Prisonnier au XVᵉ siècle des Tupinambas cannibales de la côte du Brésil, Hans Staden est confié aux mains des femmes du village. Ce genre d’image issu du livre qu’il publia après s’être échappé a pu alimenter la légende de sauvagerie des Amazones dans les récits ultérieurs. H. Staden 1557.

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Après le retour

Que devinrent les inventeurs – pris évidemment ici dans le respect du sens étymologique de découvreurs – des Amazones tropicales : le chef de la troupe et le scribe religieux ?

Après son aventure fluviale, Francisco de Orellana rentra en Espagne où il fut accusé de trahison par Pizarro. Grâce au témoignage bienveillant du prêtre, il échappa au courroux de la couronne espagnole et fut absout. Il organisa une nouvelle expédition vers l’Amazone, mais manquant de fonds, il se lança dans la piraterie pour compléter son petit pécule. Il mourut sur l’Amazone en 1546, comme presque tout son équipage d’alors.

L’ouvrage est paru aux éditions Belin. Éditions Belin

Gaspar de Carvajal fut plus chanceux. De retour au Pérou, on le nomma vice-prieur du couvent de San Rosario, à Lima. En 1550, il fut envoyé à Tucuman, en Argentine, en qualité de « protecteur des Indiens » et revint au Pérou en 1557 pour devenir le supérieur de son ordre religieux. Il se dédia alors à plaider auprès du roi d’Espagne la cause des Amérindiens maltraités dans les mines et cela jusqu’à sa mort à Lima en 1584, à l’âge canonique de 84 ans.

Toutefois, dans les siècles suivants, ses écrits sur les Amazones allaient faire des émules, tout aussi imaginatifs que lui, qui firent vivre encore longtemps le mythe des Amazones.

 

[Source : http://www.theconversation.com]