Des décennies après son émergence, la salsa suscite toujours autant d’engouement. Cette musique festive, indissociable de sa danse, enchante les pistes de danse du monde entier. Pourtant, celle qui charme et fait « tourner » jusqu’au bout de la nuit trouve son origine dans les traditions et les rythmes africains que les esclaves ont apportés en Amérique latine. 

AFP/Dimitar Dilkoff

Écrit par Corinne Binesti

Adi, est une danseuse professionnelle. Elle pratique tous les styles de salsa. Pour elle, cette danse lui offre un grand espace de liberté : « j’ai vraiment la place pour m’exprimer. Je ne me sens pas écrasée par le danseur. C’est une discipline qui me permet d’élaborer un certain styling et qui laisse la place à ma féminité ».

La salsa. Un tempo que l’on danse et qui d’entrée prend dans les jambes, s’agrippe au bassin et se répand dans tout le corps. Un chant métissé né à Cuba et qui s’est déployé dans toute la Caraïbe avant d’être popularisé dans le monde entier. Cette musique « aux reins cambrés au bon endroit », comme le chante Bernard Lavilliers est « une frangine portoricaine qui vit dans le Spanish Harlem, elle est superbe c’est la salsa !! »  (La salsa)

La « salsa », traduisez la « sauce ». Un mélange de rythmes festifs qui pourtant puise ses origines dans un cri, celui d’un peuple esclave voué au travail forcé, celui des captifs venant des côtes africaines et arrivés en grand nombre à Cuba à bord des navires des marchands d’esclaves espagnols pendant la traite négrière.

Ces hommes et ces femmes, les Yorubas, originaires d’Afrique occidentale qui étaient entassés dans les ports d’Amérique du Sud et des îles des Caraïbes, formaient un grand groupe ethnique (Nigeria, Bénin, Ghana, Togo, Burkina Faso et Côte d’Ivoire). Aussi, du XVIe jusqu’au XIXe siècle, plus d’un million d’Africains ont été amenés à Cuba dans le cadre de la traite transatlantique des esclaves.

Un genre musical aux rythmes sacrés

À l’époque des missionnaires espagnols, les esclaves étaient baptisés par leurs maîtres et forcés de prier leurs saints. Mais en secret, ils attribuaient à ces saints, les noms de leurs propres dieux et continuaient de jouer leur rythme sacré. Plus tard, c’est à ces dieux et à ces rythmes que des musiciens cubains consacrèrent leur musique appelée le son, né à Santiago de Cuba et qui n’est autre que l’origine même de la salsa.

Ce son était joué avec des instruments bénis et les mélodies étaient dédiées aux Orishas, des divinités afro-américaines originaires d’Afrique. Un système de divination nommé, la santeria. Aussi, à Cuba, catholicisme et santeria ont toujours dû composer.

Puis, au fil du temps, la musique cubaine se métissa en fonction des différents flux migratoires. Avant la révolution, dans les années 1950, des orchestres de la Caraïbe et des big bang américains s’inspiraient mutuellement… Mais le son cubain continua de constituer la base de ce qui se nommera, dans les années 1960, la salsa.

Une fusion d’artistes 

Le célèbre orchestre du musicien Juan Formell, Los Van Van, fondé en 1969 en est l’incarnation : « On a pris des éléments musicaux issus de toute la Caraïbe ainsi que du sud des États-Unis, de La Nouvelle-Orléans à dominante rhythm and blues et on les a greffés sur la musique cubaine », explique Juan Formell dans un documentaire dédié à cette musique.

Car même si la salsa est un peu différente de la musique traditionnelle qu’est le son, elle en a conservé le socle : « Nous n’avons jamais coupé nos liens avec les bases du son« , précise le musicien.

Mais c’est à New York, dans les années 1970 que la salsa s’affirme, grâce à TheFania All Starsorchestre mythique cofondé par le musicien Johnny Pacheco, un Américain d’origine dominicaine, découvreur de talent.

L’artiste va réunir les meilleurs musiciens et organiser des tournées mémorables qui comptent : Alfredo de la Fé, Ruben Blades, Hector Lavoe, respectivement originaires de Cuba, du Panama et de Porto-Rico.  Et des « guest stars » comme Tito Puente, Ray Baretto, Eddie Palmieri, Richie Ray, Bobby Cruz seront de la partie. Fania Records deviendra ainsi le label majeur de la salsa.

Chacun sa danse et son style 

Si la musique salsa ne se dissocie pas de la danse, au fil du temps différents styles de pratique ont fait leur apparition. Et c’est encore à New York, grâce à l’apport culturel des différentes populations originaires de Porto Rico, du Mexique, de Cuba et de la Dominique, que la danse salsa s’est vraiment développée.

Aussi, les Cubains de Miami ont perpétué la tradition du style « Casino » des années 1950, telle que pratiquée dans les chorégraphies du Tropicana, le fameux club de La Havane. Puis, la « Rueda de casino », une variante qui consiste en des rondes de couples où un meneur (la Madre) annonce les passes à venir.

Mais c’est aussi salsa portoricaine, qui au passage ne vient pas de Porto Rico. Cette appellation lui a été attribuée, suite à un congrès mondial de salsa qui s’est déroulé en 1996 à Porto Rico. Cette salsa pratiquée en ligne porte en elle une certaine élégance. Elle laisse aussi une grande liberté aux danseuses et aux danseurs et se danse avec des variantes : le style de Los Angeles, le style new-yorkais, le style palladium…

Aussi, le danseur Eddie Torres, considéré aussi comme l’un des fondateurs du style new-yorkais est surnommé The Mambo King. Il demeure toujours l’un des plus célèbres danseurs de salsa au monde. Des milliers de danseurs sont passés entre ses mains : « Pour moi c’est le porte-avions de l’enseignement de la salsa portoricaine, lance Julien Cogordan, danseur et directeur de l’école de danse Salsa Nueva à Paris. Il a transmis sa pratique à des générations de danseurs. C’est le Johnny Hallyday de la salsa ». Julien ajoute sans prétention que tous les professeurs de salsa d’un bon niveau ont fait leurs classes chez Eddie Torres.

Une histoire de sensation

C’est notamment le cas de Théo Dersion Simax, danseur autodidacte passé chez Eddie Torres et qui fut aussi l’un des deux chorégraphes de la compagnie Uforia. Une compagnie qui se produisait un peu partout dans les années 2000, lors de congrès de salsa.

Issu d’une famille de musiciens, le danseur assure que la salsa s’inscrit d’abord dans un encrage musical : « Tout part de la musique. Le corps s’exprime en fonction de son propre ressenti. C’est d’abord la structure rythmique qui va te parler. C’est elle qui va te permettre de retranscrire, en dansant, ta façon de la ressentir ». 

Il précise « J’ai démarré par la salsa cubaine, puis je suis passé à la portoricaine. Ça me parlait davantage. Et puis c’est aussi mon côté puriste… » 

Car, sur les 8 temps que compte cette danse, en salsa portoricaine, les danseurs marquent le temps fort sur le deuxième temps puis démarrent avec le pied droit, contrairement à ladite salsa cubaine ou encore le style Los Angeles qui elles démarrent avec le pied gauche.

Et pourtant, à l’origine le fameux son cubain démarrait bien la danse par le pied droit : « Au fond, qu’importe le style de salsa, dit Théo. C’est d’abord ta propre sensibilité qui compte. Car finalement, c’est grâce à ça aussi qu’on danse le mieux ». C’est aussi l’avis de Julien : « tout est une question de ressenti. La salsa porto et la salsa cubaine sont deux énergies et deux sensations différentes… ». 

Aussi, quelle soie « terrienne » comme la cubaine, plus en ligne comme la portoricaine, plus rapide comme la salsa colombienne, reconnaissable notamment à sa multitude de petits pas, la danse salsa s’inscrit d’abord dans des mouvements de bassin signe de l’héritage africain.

Et sa structure rythmique reste scindée par des percussions, les instruments incontournables. Clave, congas, tambours en sont ses fondations. Pour l’heure, le musicien cubain Ramon Garcia, assure ne pas concevoir ni composer une musique sans ce « boom boom boom » indispensable. Un rythme essentiel, un battement de cœur « vital » pour pouvoir créer sa musique. Et puis aussi parce cette « métisse », cette « sauce », lui vient de l’intérieur….

* Le son est un genre musical cubain apparu entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle.

Cours de danse salsa. FI/Corinne Binesti

 

[Source : http://www.rfi.fr]