Bonsoir, m’sieur dame. Z’auriez pas une pièce ou deux ? C’est pour manger.

J’suis l’homme trottoir, posé comme ça, comme une verrue sur ta vie sage.

J’suis l’homme trop boire, celui qu’tu vois pas mais pourtant qu’tu dévisages.

J’suis l’homme goudron, celui qui s’fond entre le mur et le passant : un parasite dans ton béton, un rat des villes au ras des gens.

Ne me juge pas, toi, l’homme costume, car cette chute-là ne prévient pas. Avant qu’mon sang d’vienne du bitume, j’avais autant de veine que toi. J’te parl’rai pas d’ma vie d’avant j’veux l’oublier une fois pour toute

Mais j’étais pas si différent de tous ces gens là qui m’écoutent.

Mais moi, mes emmerdes ont fini par me déposer au coin d’une rue.

J’me suis assis sur un « trop tard »…et puis j’me suis endormi d’sus. Aujourd’hui j’vis sur ton passage, piéton pressé qui passe en bref. L’indifférence dans le sillage, tu engoudronnes les SDF.

Mais, alors, toi, tu crois qu’c’est quoi d’être SDF hein ?

Qu’c’est l’mal de vivre presque glamour dont on te parle sur TF1 ?

Que c’est la liberté grand L, qu’on r’grette un peu quand vient l’hiver ?

Si tu crois qu’on crève que quand il gèle, passe un été le cul par terre.

Être SDF c’est l’âme et l’corps assis toute une vie sur trois lettres.

J’ai des escarres plein les remords et des hémorroïdes au « peut-être ».

Mais tu m’comprends pas ; toi, tu préfères croire que j’parle seul ou qu’je suis fou, mais quand j’suis saoul j’parle à la rue et puis j’écoute toute ses histoires…

Pendu aux lèvres d’une bouche d’égout.

Car plus t’es seul, plus tu parles fort

Moi j’crie quand j’parle et j’pleure quand j’crie, Je hurle quand j’prie ou quand j’implore.

La rue d’me rendre un vieil ami.

Mais tes amis et ta famille font comme tes fringues : ils s’effilochent. Avec le temps, t’as plus qu’des trous au fond des proches.

Les souvenirs se font fantômes et les fantômes résidus. Des résidus d’oubli qui s’entassent et pourrissent dans les rues.

Mais cette pourriture là est d’utilité publique ! Parce que tu rêves de liberté quand tu t’emmerdes au boulot.

Et parc’que t’aim’rais t’envoler la société te fabrique.

Des épouvantails à paresse plantés sur le ch’min du bureau.

Parc’qu’il faut qu’t’es peur de dev’nir moi ! Je suis ce que l’Etat a trouvé d’mieux pour que t’acceptes ta situation : « Ne te plains pas, tu es précaire mais t’as un toit ! » C’est son message sublivernal, et c’est dans ta télévision.

Car chaque année les journalistes viennent et nous polluent l’air, nous filment en gros plan pour mieux susciter ton effroi. Ils arrivent comme un ch’veu sur la soupe populaire. Et chaque hiver ils surfent sur la grande vague de froid.

Alors on crie « scandale », planté devant l’écran ; la fourchette à la bouche et la larme à l’œil.

Mais le pays se rendort vite, et au printemps suivant, Il fermera les yeux…et un centre d’accueil.

Et tout ça, ça s’passe là, dans nos rues, nos quartiers, et ça nous choque même plus. Il y’a des gens qui meurent quasiment à nos pieds, et ça nous choque même plus, et ça nous choque même plus… et ça nous choque même plus.