Histoires des temps passés et à venir : le titre n’est pas de Peretz lui-même, mais il est bien à l’image du projet des éditions de L’Antilope d’englober la littérature yiddish dans une tradition juive multilingue, polycentrée et dépoussiérée, en nous livrant aujourd’hui un choix succinct mais varié de six nouvelles du plus européen des trois grands classiques yiddish : Yitskhok Leybush Peretz (1852-1915), né en Pologne, est celui qui a véritablement fondé la littérature yiddish moderne, en pliant la langue vernaculaire à la torsion fusionnelle de l’hybridité stylistique et générique.

Yitskhok Leybush Peretz, Histoires des temps passés et à venir. Trad. du yiddish par Batia Baum. L’Antilope, 160 p., 17 €

Écrit par Carole Ksiazenicer-Matheron

La traductrice, Batia Baum, nourrit une familiarité de longue date avec la langue des classiques, dont elle a récemment publié aux éditions de la Maison de la culture yiddish-Bibliothèque Medem deux œuvres canoniques : le chef-d’œuvre de Mendele Moykher Sforim, L’anneau magique, évocation insurpassable de la transition historique au sein de la bourgade juive, et la pièce-monstre de Peretz lui-même (au sens où Wedekind nommait Lulu une « tragédie-monstre »), La nuit sur le vieux marché, baroque « songe d’une nuit de fièvre », tissé d’ombres et de revenances, à mi-chemin entre symbolisme et expressionnisme.

Ce recueil de six récits constitue quant à lui un extrait quintessencié de thèmes, de styles et d’inspirations en constante évolution chez l’auteur yiddish, mais leur tonalité générale, induite par les choix de la traductrice, est imprégnée d’inquiétante étrangeté, puisant à la fois aux sources d’un fantastique traditionnel et aux vacillements de la subjectivité moderne au tournant du siècle. Les textes originaux, composés entre 1891 et 1906, témoignent de l’activité fondatrice de Peretz en ce qui concerne l’art de la nouvelle, du récit bref empruntant à des influences multiples mais relevant avant tout de la créativité inquiète de l’auteur.

Peretz est né à Zamosc, dans la province de Lublin, dans une famille assez aisée, traditionaliste mais ouverte à l’esprit de la Haskala (les Lumières) ; enfant prodige en matière d’études religieuses mais s’initiant très tôt aux littératures étrangères par la découverte, chez un particulier, d’une riche bibliothèque d’auteurs européens ; marié une première fois selon le système du mariage arrangé mais divorçant au bout de cinq ans pour épouser la femme qu’il a librement choisie ; socialiste, auteur de poèmes mis en musique  par le Bund (le parti ouvrier juif) mais écrivant certaines de ses nouvelles « à la façon hassidique », en disciple ambivalent du Baal Shem Tov ou de Nahman de Braslav ; épris du yiddish qu’il défend à la conférence de Czernowitz en 1908 mais écrivant également en hébreu et usant du polonais dans sa vie quotidienne, Peretz semble exacerber les polarités du monde juif ashkénaze pour les faire fusionner au sein du verbe et de l’invention narrative.

Sa carrière littéraire en yiddish, après quelques tentatives en polonais et en hébreu, débute en 1888 par la publication d’un long poème narratif d’inspiration néo-romantique, consacré au thème de l’amour interdit, dans une revue publiée en Russie par Sholem Aleykhem. Il s’inscrit dans l’effort des classiques de fonder l’identité collective sur une littérature qui doit s’inventer en même temps que sa langue, afin de se constituer en socle idéologique face aux incertitudes du présent. Il s’agit aussi de reformuler le riche support de la tradition, toujours prêt à sourdre à la surface du vécu contemporain, opérant la réappropriation langagière et symbolique de la discrimination minoritaire. Cependant, Peretz avouera lui-même confondre à cette époque Sholem Aleykhem et Mendele Moykher Sforim qu’il ne connaît en outre que par des traductions en polonais ; aussi, tel un rabbi hassidique fondant sa propre école, va-t-il lui falloir frayer sa voie à l’écart des centres russes (Kiev et Odessa), en s’enracinant dans le paysage culturel juif polonais, relativement plus perméable aux influences européennes. Empêché d’exercer sa charge d’avocat à cause d’une dénonciation, il s’installe à Varsovie où sa demeure devient la plaque tournante de la modernité au tournant du siècle, influençant pour de longues années, et ce bien après sa mort, toute une génération d’auteurs, de Lamed Shapiro à Dovid Pinski,  Sholem Asch, Hersch Dovid Nomberg, et bien d’autres.

Cette reterritorialisation liée aussi à sa proximité avec le monde de son enfance, par-delà les ruptures de l’émancipation, il va la mettre en jeu symboliquement lors d’un moment de troublante immersion au cœur du monde juif polonais : en 1890, il participe à une enquête statistique sur le sort de la minorité juive dans sa province natale, la région de Tomaszow (plus tard le territoire « singérien » par excellence !) : commence ainsi à s’exercer chez lui cet art de la transfiguration souvent sublimée et pleine de compassion, parfois grotesque et d’une mordante ironie, de la précaire survie collective. Ces « oubliés du shtetl » (titre français des « Tableaux d’un voyage en province ») opèrent par leur évocation d’abord réaliste et documentaire, puis de plus en plus teintée d’onirisme et de dérision fantastique, la fusion des tendances antagonistes qui caractériseront constamment l’écriture de Peretz. De cette veine hybride découle la nouvelle « La ville morte » dans notre recueil :

« Un jour, au cours de mes pérégrinations en province pour l’enquête statistique sur la population juive, j’ai rencontré un Juif qui se traînait pas à pas dans le sable lourd de la route. L’homme avait l’air malade, à peine s’il pouvait marcher. Je l’ai pris en pitié et l’ai invité à monter en voiture. Le voilà donc qui grimpe, me salue et me pose toutes sortes de questions sur les nouvelles du monde.

Je réponds et, à la fin, lui demande :

– Et vous, l’ami, d’où êtes-vous ?

– De la ville morte, répond-il tranquillement.

Je crois qu’il blague.

– Où est-ce ? dis-je. Au-delà des monts des Ténèbres ?

– Oh que non ! sourit-il, tout juste en Pologne. »

Le souci de localisation s’avère cependant plein d’incertitude : la ville juive, sans existence légale, finit par être envahie par les morts-vivants, métaphore à la fois traditionnelle et folklorique mais aussi nimbée de nietzschéisme, les vivants s’avérant incapables de vivre pleinement et les morts qui sortent de leurs tombes reprenant leur vie passée sans en avoir vraiment conscience. Le message est bien celui d’un appel à la renaissance nationale, en contexte diasporique, et par le biais d’un court-circuit sémantique, électrochoc allégorique opérant à même le langage littéraire.

La nouvelle intitulée « Voyage en malle-poste » utilise le même genre de dispositif et de système narratif, plus proche de Maupassant que du Sholem Aleykhem des « contes ferroviaires ». Comme dans la nouvelle précédente, le narrateur principal s’assimile à Peretz lui-même, sans l’artifice du prête-nom, comme chez Mendele Moykher Sforim, où c’est la persona littéraire, par le biais du pseudonyme, qui prend la parole à la place de l’auteur. Mais cette fois, nul fantastique pour synthétiser l’expérience historique : toute la charge électrique du présent passe par deux dialogues en miroir, celui avec un juif ordinaire du shtetl et l’autre avec un Polonais, ancien ami d’enfance du narrateur. Dans les deux conversations, nimbées de l’atmosphère nocturne du voyage en malle-poste sans échappée sur l’extérieur, le tour d’écrou central implique à la fois le conflictuel rapport entre les sexes au sein de la société juive, et celui entre juifs et non-juifs dans le contexte de la société globale. Deux champs culturels et politiques où s’imposent, selon Peretz, la lutte contre la domination et l’auto-immunité contre les préjugés et le rejet de l’autre.

 

La nouvelle « Temps messianiques », de facture plus modeste mais ouvrant sur le renversement du rêve, fait partie, comme « La ville morte », d’un ensemble de récits regroupés par l’auteur sous le titre d’Écrits de la maison des fous ; la thématique, empruntée en partie au Gogol du Journal d’un fou, débouche plus largement sur des jeux carnavalesques permettant une critique sociale acerbe sous le déguisement du conte. Dans une ville fortifiée évoquant la ville natale de Peretz mais aussi le symbolisme déjà expressionniste d’un ghetto à la Meyrink, le narrateur rêve qu’il passe la nuit à l’air libre, loin des chaînes rouillées et des murailles oppressantes de la ville close sur elle-même, en compagnie du fou. Errant visionnaire, prophète discriminé par la communauté, ce dernier lui annonce la venue d’un Messie et d’une génération dotés d’ailes, afin d’échapper à la loi d’airain de la vie traditionnelle. Tissant le songe plus avant, le narrateur part à la rencontre du Messie et fait halte dans une auberge, lieu symbolique central, où se confrontent trois générations, trois conceptions de la vie juive et de ses valeurs essentielles, au moment où naît précisément un enfant infirme pourvu d’ailes. Las, la voix de l’aïeul résonne pour condamner cette génération trop éprise d’idéal, et qui se meut dans un ciel vidé de toute observance. Le dernier mot reste aux femmes et à la nécessité de la perpétuation de la vie et du sens, mais de façon subtilement ironique : « Stupides hommes ! À quoi ils pensent… Et le rabbin ? Le rabbin va-t-il permettre qu’il soit circoncis ? Va-t-il laisser faire une bénédiction sur un enfant avec des ailes ? »

L’allégorie de la « maison de fer » est également au centre de la grandiose vision eschatologique contenue dans la nouvelle « L’errance dans le désert » ; cette dernière fait partie du corpus néo-hassidique forgé par Peretz en symbiose avec le style des récits hagiographiques, tissant la légende et les miracles des grands maîtres de la doctrine, ici en particulier des contes à la façon de Nahman de Braslav (1772-1811). Ce récit, qui fait partie dans la version originale du cycle des « récit de reb Nahmanke », reproduit avec une grande virtuosité poétique la concaténation allégorique et l’ouverture interprétative jamais achevée des contes de son illustre modèle. Les oiseaux, sautillant sur leurs pattes mécaniques avec leurs moignons d’ailes ressemblant plutôt à des nageoires, partent à la conquête d’une somnolente tradition repliée derrière d’anciennes défenses protectrices à moitié en ruines. Cette évocation transparente de la lutte entre tradition et modernité reprend le symbolisme du livre brûlé, attribué au pessimisme ontologique du maître braslavien. La mystique de l’ingestion magique du sens (« manger le livre »), ou au contraire de sa dissémination universelle (disperser les cendres), pourra-t-elle revivifier, par le biais de l’innutrition et de la diffusion littéraires, une vie collective marquée par « l’exil » et l’errance dans un « désert » privé de toute transcendance ? Comme chez Nahman de Braslav, le récit s’interrompt avant la fin de l’histoire : le sens appartient à tous mais, au fil de la narration, la pesante mélancolie du conteur s’est changée en allégresse et en ferveur.

Seul importerait donc en dernier ressort le geste du conteur ? C’est aussi, semble-t-il, la morale de ce récit rhapsodique tissé par le délire de la faim et de l’épuisement nerveux qu’est « Histoires », splendide nouvelle au centre du recueil : en apparence un récit « moderne », l’errance varsovienne d’un jeune écrivain juif famélique, épris d’une grisette polonaise qu’il captive grâce au pouvoir de ses histoires, malgré les préjugés raciaux dont elle n’est pas exempte. Au détour de la convention fictionnelle, des procédés à la Hoffmann ironisant à partir de la notion même de réflexivité (les recettes du « storytelling » débusquées par le conteur lui-même), se fixent deux scènes d’une étrangeté absolue : deux scènes de « miracle » face aux accusations de crime rituel, connotant une vieille « histoire » toujours menaçante : l’un grâce à l’ingestion du corps de la petite victime par l’assemblée des juifs réunis pour le seder, l’autre où c’est le Baal Shem Tov lui-même, le fondateur du hassidisme, qui ressuscite l’enfant chrétien pour le revêtir du châle de prière juif et l’intégrer à la célébration de la fête. Assimiler le corps de l’autre pour faire disparaître sa menace mortifère : salut ou danger plus grand encore de s’intégrer à une modernité cannibale ? La métaphore de l’anthropophagie comme la figure du zombie errant à la lisière de deux mondes laissent le lecteur en proie au trouble fantastique par excellence, hésitant lui aussi entre deux modèles : celui des récits traditionnels, toujours pleins de ressources vitales, souvent surnaturelles, face à la persécution ; mais aussi, déjà, celui des modernistes, d’un Lamed Shapiro, par exemple, auteur de nouvelles de pogroms, dont les titres (« Déverse ta colère », « Dans la ville morte », « La halla blanche »…) ainsi que l’inspiration sont autant de prolongements et de variations poussés à leur paroxysme à partir du versant le plus grotesque et grinçant de l’œuvre peretzienne.

Enfin, si on lit Peretz en comparatiste, sans rivage ni contexte, on pourra penser aussi à Lu Xun et à son Journal d’un fou, on y retrouve, quelques années après l’auteur juif, à la fois l’image d’une tradition sclérosée évoquant une « maison de fer » et l’obsession du cannibalisme comme métaphore culturelle. Mais c’est encore une autre histoire.

 

[Source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]