Les Editions Bartillat publient des textes inédits en français de l’écrivain autrichien, hanté par la dérive de son continent dans l’entre-deux-guerres. Depuis son exil outre-Atlantique, il ose encore croire à la mesure face au bruit et à la fureur

Stefan Zweig au travail sur un manuscrit, vers 1930.

Écrit par Samuel Brussell

Les réflexions de Stefan Zweig recueillies dans ce livre sur son époque – le monde de l’entre-deux-guerres –, sur la situation de l’Europe, sur le sens de la politique sont – hélas! – d’une actualité criante: l’incertitude et la fragilité d’un monde qui fait peu de cas de la tradition humaniste suscitent l’angoisse chez les pauvres mortels. Zweig convainc son lecteur par la force du doute qui l’habite, à la différence des «combattants militants» qui, s’ils peuvent avoir parfois une part de raison, assomment vite par l’emphase de leurs discours. Il est plus proche d’un Joseph Roth, reporter poète, que d’un Egon Erwin Kisch – «reporter enragé».

La solidité de sa pensée tient à l’équilibre de son scepticisme. Et c’est dans des pages aussi variées que celles sur Marie Stuart ou sur Erasme, comme le note Jacques Le Rider, à qui l’on doit cette lumineuse traduction, que transparaît l’esprit de Stefan Zweig. «De tout temps, la politique a été la science de l’absurdité […] opposée aux solutions simples, naturelles et raisonnables», écrit Zweig dans son Marie Stuart. Il y a chez l’Autrichien une méfiance, voire un dégoût caractérisés à l’égard de la politique.

L’apolitisme, un idéal

Dans l’un de ses articles, publié à l’occasion du vingtième anniversaire de la révolution russe, Le Verdict de l’Histoire, n’écrit-il pas: «Je suis convaincu que l’histoire, dans cent ans et peut-être dans cinquante ans déjà, une fois que les rideaux de fumée de la propagande et de la contre-propagande se seront dissipés et qu’une perspective complètement apolitique sera rendue à nouveau possible…»

On pressent que l’apolitisme est chez lui un idéal afin de garder raison. Ce n’est pas un hasard si l’exemple d’Erasme – l’un de ses héros – vient naturellement aux lèvres de Zweig dans son entretien avec André Rousseaux en 1934: «Aujourd’hui, se confie l’écrivain au journaliste de Candide, l’Europe est broyée entre le fascisme et la démocratie. Au temps d’Erasme, du fait de Luther, le protestantisme et le catholicisme mettaient en pièces l’Église, ce dernier État européen. Il n’y avait pas de choix pour l’individu. Il devait se prononcer. Mais Erasme haïssait l’exagération de part et d’autre; il détestait le fanatisme d’où qu’il vînt. Aujourd’hui, conclut-il, un homme comme Erasme, ce premier Européen, cet ami passionné de la paix, serait on ne peut plus nécessaire.» Son interlocuteur, Rousseaux, voit en lui «un Européen en détresse, mais un Européen qui n’a pas perdu la foi».

Parlant, lors d’une conférence de presse tenue en 1935 dans les bureaux de son éditeur à New York, de son projet de revue, Zweig exaspère certains journalistes américains présents en se refusant à condamner ouvertement le régime national-socialiste allemand, de crainte que ses propos pussent être interprétés contre l’Allemagne elle-même. Généreuse prudence de la part de Zweig de ne pas renoncer à son amour de la grande Allemagne qu’il a tant chérie, un amour partagé; de son refus de voir condamnée l’Allemagne tout entière.

Refus de la haine

Henry Levy, dans le Daily Jewish Bulletin, donne le ton des sentiments philosophiques de l’écrivain en citant ses propos d’alors: «Les intellectuels ne devraient pas prétendre à diriger les affaires du monde parce que c’est une trop grande responsabilité et qu’aucun intellectuel, dans l’histoire universelle, n’a jamais eu l’outillage qu’il faut à un dirigeant populaire.» Le refus de la violence et de la haine du Viennois universel se manifeste dans cette déclaration: «Je ne peux écrire que des choses positives: je suis incapable d’attaquer. Toute mon énergie poétique provient de choses positives. Je ne peux pas écrire à partir d’un sentiment de haine; mais je ne peux pas non plus écrire sans perspectives.»

L’un des textes les plus beaux, les plus émouvants, les plus éclairants sur la personnalité bienveillante de Zweig est l’hommage qu’il écrivit à la mort de son compatriote et ami, l’écrivain Joseph Roth qui, à la fin de sa vie, se convertit au catholicisme et au légitimisme par fidélité aux Habsbourg. La voix de Zweig fait ici un étrange écho à L’Autodafé de l’esprit de Roth: «Nous ne savons pas encore clairement, même à l’heure actuelle (1939), quel est le sens intime de notre tâche. Peut-être n’avons-nous, en tenant ce bastion, qu’à dissimuler au monde le fait que […] la littérature a subi à l’intérieur de l’Allemagne la plus déplorable défaite de l’histoire et qu’elle est en train de disparaître complètement de l’horizon européen. Mais peut-être […] n’avons-nous qu’à tenir ce bastion jusqu’à ce que […] le peuple allemand et sa littérature aient retrouvé la liberté, et qu’ils forment à nouveau une unité créatrice au service de l’esprit.»

C’est une voix implorant la sagesse et la mesure que l’on entend, une voix qui donne la parole à tous les témoins raisonnables de l’histoire. Et peu importe ses faiblesses ou ses erreurs occasionnelles: elles valident l’honnêteté d’un écrivain dont la parole nous est aujourd’hui infiniment proche.


Stefan Zweig

L’Esprit européen en exil. Essais, discours, entretiens, 1933-1942
Édition établie par Jacques Le Rider et Clemens Renoldner
Traduction de l’allemand par Jacques Le Rider
Bartillat, 416 p.

 

 

 

[Photo : Three Lions/Hulton Archive/Getty Images – source : http://www.letemps.ch]