Dans un nouveau roman très ambitieux, Boualem Sansal couvre les conflits qui se sont succédé de 1916 à nos jours par l’intermédiaire d’Abraham. Il expose sa vision du Moyen-Orient à travers un constat historique désastreux associé à un faisceau d’interrogations fertiles sur le rapport aux textes religieux.


Boualem Sansal, Abraham ou la cinquième Alliance. Gallimard, 284 p., 21 €

Boualem Sansal, Abraham ou la cinquième Alliance

Boualem Sansal

Écrit par Jean-Paul Champseix

Et si Abraham revenait pour fonder une nouvelle Alliance ? C’est à lui que Dieu avait dit : « Quitte ton pays, ta parenté, et la maison de ton père, et va dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai ». Au début du XXe siècle, un clan arabe, habitant Ur, se sent appelé par Dieu. L’un de ses membres, Brahim, appelé Abram, va devenir la réincarnation de l’antique prophète, et refaire pendant une trentaine d’années le parcours de son prédécesseur.

Abraham ou la cinquième Alliance s’ouvre sur un meeting politique que mène le père d’Abram, dans l’ancienne Ur chaldéenne devenue une modeste bourgade. Il brosse « un tableau apocalyptique » de l’avenir de l’Empire ottoman. Il prévient également contre les agissements du colonialisme anglais et français car le dépeçage est effectivement programmé par les accords Sykes-Picot. Abram, bien que jeune, est fort lucide : « La fringante Europe venait s’installer dans notre Orient vermoulu et le refaire à neuf ». C’est donc toute l’histoire de la région que la tribu nomade va affronter dans son quotidien, tout en s’interrogeant sur ce que peut être le nouveau message que Dieu veut adresser aux hommes à travers elle.

Terah, le père, est convaincu que son fils est la réincarnation d’Abraham. Ce nouvel avatar, toutefois, est sans illusion. S’il n’ignore pas la soif de pétrole des Européens, il évoque un Moyen-Orient « dangereusement fascinant » et « diaboliquement retors ». Jérusalem et la Mecque lui inspirent un jugement mitigé : « On distinguait mal le vrai du faux, après des siècles d’incubation, la foi humble et douce, la bigoterie, le marchandage oblique, l’avarice et la folie avaient fait jonction ». On devine aisément quel message Boualem Sansal cherche à faire passer lorsque cette nouvelle figure du prophète soutient : « Il en était ainsi, l’amour de Dieu voulait la haine de l’homme et la division du monde ».

Terah est consterné lorsqu’il voit son fils bâiller d’ennui, à Hébron, devant les tombeaux des patriarches. Abram n’est pas convaincu de la réalité de sa mission et ne ressent rien devant la sépulture d’« Ibrahim ». Loin d’être un illuminé, il redoute la potence pour usurpation de sainteté mais se rassure en songeant qu’Abraham est mort de vieillesse ! Il se demande également si Dieu est toujours le même et si les connaissances touchant la protohistoire sont bien fondées, « les scribes malins » n’hésitant pas à « inventer des récits du commencement antidatés ». Dieu ne serait peut-être qu’un alibi pour faire d’un fou un prophète… Et d’abord, pourquoi refaire ce qui a déjà été fait ? Il se convainc toutefois que « la Révélation est un phénomène itératif » et que « c’était à notre tour de l’actualiser ». À moins qu’une révélation identique dans un monde qui a changé ne soit reçue différemment… Devant obéir à la prédestination, la tribu délaisse l’islam pour retrouver « l’innocence génésiaque » et contracter une nouvelle Alliance avec Dieu. La cinquième, comme l’indique le titre, après Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet. Abram en vient donc à se considérer comme juif, chrétien et musulman tout à la fois, à la tête d’un clan devenu de plus en plus cosmopolite.

Sansal se plaît à énumérer la multitude de peuples anciens, aux religions diverses, qui se sont succédé dans la région puis se sont effacés, ne laissant que quelques traces. Alors, pourquoi tant d’intolérance ? Abram remarque que le trajet de son prédécesseur le conduit de ruines en ruines, témoignages des guerres mais aussi vestiges du temps. Comment expliquer aussi cette indifférence au passé lorsqu’on traverse Ur, Babylone, Palmyre, Sichem ?

Avec son cortège de lourds chariots, la tribu commence par traverser Nadjaf, la ville sainte du chiisme « où les occasions de s’exterminer en toute sainteté n’avaient jamais manqué ». L’armée turque assiège la ville… « Nous avions peur des Ottomans et des Anglais, les Ottomans avaient peur des Arabes et des Anglais mais les Anglais n’avaient peur de rien. » Toutefois, ils apprendront que l’Orient « n’est pas une terre à prendre, il est une pensée archaïque peuplée de prophètes et de dieux jaloux, on ne vient pas troubler leur insondable méditation sans le payer de sa vie et faire peser d’horribles et irrévocables malédictions sur ses descendants ».

Au Moyen-Orient, en 1918, « la paix n’a jamais signifié la fin de la guerre, mais son accentuation ». Le clan, devant respecter le trajet antique, louvoie pour éviter les champs de bataille des conflits qui s’enchaînent inexorablement. Arrive la Seconde Guerre mondiale avec le peuple allemand qui a trouvé son prophète, ce qui ne mécontente pas ceux qui souhaitent une revanche de l’Empire ottoman sur les Anglais et les Français. Sansal relate avec précision le combat sanglant et peu évoqué qui opposa le régime de Vichy, dans la Grande Syrie, aux forces du Royaume-Uni et de la France libre. Il rappelle que, lorsque celle-ci s’imposera, elle restera sourde aux revendications d’indépendance. Au passage, Sansal égratigne la bureaucratie française qui exige sans cesse des « papiers » nécessaires pour toutes les actions de l’existence ! Puis surviennent la guerre froide, le conflit israélo-palestinien et les menées des Frères musulmans qui prônent l’épuration religieuse, avec comme principe de « se déguiser, guetter, frapper à mort ».

Pour échapper à tous ces dangers, les décisions ne sont pas prises par le seul patriarche, dans la solitude. Terah puis Abram convoquent régulièrement une assemblée où interviennent les chefs qui portent les mêmes noms que dans la Genèse. Ces nombreuses réunions constituent les points d’orgue du livre, les délibérations offrant une véritable polyphonie. Les avis divergent car les caractères sont dissemblables. Nahor, raisonnable et idéaliste, est effaré par les désastres de l’Histoire. Seroug, humble, matérialiste et désillusionné, se retrouve au bord du nihilisme. Naïm, pragmatique et conscient des dangers, ose remettre en cause l’existence même d’Abraham dans la Genèse qu’il qualifie de « chronique romancée ». Sekkal, politique prudent et avisé, fait remarquer que la croyance en un Dieu unique, associé à des territoires, a créé une intolérance telle que « le Moyen-Orient possède ses religions comme les religions le possèdent ». Il en conclut que personne n’écoutera le message de la nouvelle Alliance. Loth, lucide et frisant l’athéisme, pense que le clan est victime de « la maladie des ruines » qui fait délirer. Il est sensible au modernisme mais conscient des dommages causés à la nature. Eliezer, enfin, serviteur transcendant, est « l’ange gardien » qui ramène aux textes et affirme que, en dernière instance, c’est Dieu qui décide.

Le lecteur sceptique s’attend à une ambiguïté narrative concernant l’apparition de Dieu : rêve, hallucination, illusion, subterfuge… Il n’en est rien, Là où Dieu est apparu à Abraham, il apparaît derechef à Abram qui alors devient vraiment Abraham. Le Livre III – car l’ouvrage est, non sans humour, divisé en « livres » – nous fait part des méditations dernières d’Abraham après les révélations…

Le roman de Boualem Sansal n’a rien de blasphématoire ni de provocant. Certes, il est parfois désespéré. À propos de la Palestine, il est dit : « la situation est bien trop sombre pour qu’un Européen vivant y voie de la lumière. […] dans ce carrefour des mondes visibles et invisibles, l’histoire ne passe pas, elle s’enroule en pelote et se ferme en nœud, il n’y a pas de chemin pour avancer ». Ses interrogations sur le Moyen-Orient et sur l’usage que l’on peut faire des Écritures viennent naturellement au fil d’un récit « néo-biblique » convaincant, sans haine ni mépris.

Inévitablement, les divergences entre les personnages sont si fortes et les questions si foisonnantes que le roman ne satisfera personne. C’est justement ce qui fait son intérêt et cela correspond à l’intention de l’auteur. Il a le mérite de poser une multitude d’interrogations auxquelles il convient moins de répondre que de réfléchir : que signifie être façonné par un exemple qui a 4 000 ans ? Faut-il y changer quelque chose ? Dieu peut-il se faire entendre dans un monde en conflit perpétuel ? Combien de temps faudra-t-il encore attendre pour constater une amélioration ? Quoi qu’il en soit, une chose est à ne pas faire : chercher, « inconséquences juvéniles », à convertir en hurlant : « Sus aux mécréants ! » Dieu ne s’adresse qu’à quelques rares prophètes, et il faut se garder de se prendre pour l’un d’entre eux, lorsqu’on n’a pas été appelé.

 

[Photo : Jean-Luc Bertini – source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]