Le « mythe al-Andalus » allègue la coexistence pacifique interreligieuse – juifs, chrétiens, musulmans – sous domination islamique dont l’Andalousie, conquise par des envahisseurs musulmans, serait l’exemple idéal, admirable. De nombreux manuels scolaires et documentaires, dont « Al-Andalus, une civilisation légendaire » (Die goldene Zeit in Andalusien) de Michael Schwarz, véhiculent ce mythe, qui perdure, occulte la dhimmitude, et demeure source de problèmes graves à ce jour. Le 30 décembre 1066 (3 Tevet 4827), des musulmans assaillent le palais royal de Grenade, alors en al-Andalus (sud de l’Espagne sous domination islamique), et y crucifient Joseph ibn Nagrela, le vizir du roi berbère et chef des Juifs de la ville. Ils massacrent la plupart des Juifs de Grenade, soit « 1 500 familles juives, représentant environ 4 000 personnes qui disparaissent en un jour » selon la Jewish Encyclopedia. 
Publié par Véronique Chemla
L’Histoire est écrite par les vainqueurs. Et parfois instillée par les vaincus. Le « mythe al-Andalus » véhicule l’idée de la coexistence pacifique interconfessionnelle – juifs, chrétiens, musulmans – sous la domination islamique, dont l’Andalousie conquise par des envahisseurs musulmans et dénommée al-Andalus serait l’exemple parfait, et jamais égalé.
Malgré tous les ouvrages d’historiens réputés, généralement étrangers, démythifiant al-Andalus, nombre de manuels scolaires français d’histoire « politiquement corrects » présentent ce mythe al-Andalus comme fait avéré.

Ce mythe est véhiculé contre l’État d’Israël : occultant les pogroms notamment sous l’Empire ottoman, certains allèguent que la refondation de l’État juif aurait brisé une coexistence interconfessionnelle millénaire harmonieuse.

Il perdure dans l’enseignement, dans les discours politiques et communautaires, et est partie intégrante du « politiquement correct ».

Des faits historiques, dont le pogrom à Grenade en 1066, sont ainsi occultés. Le 30 décembre 1066 (3 Tevet 4827), des musulmans assaillent le palais royal de Grenade, alors en al-Andalus (sud de l’Espagne sous domination islamique), et y crucifient Joseph ibn Nagrela, le vizir du roi Berbère et chef des Juifs de la ville. Ils massacrent la plupart des Juifs de Grenade, soit « 1 500 familles juives, représentant environ 4 000 personnes qui disparaissent en un jour », selon la Jewish Encyclopedia. « Ce nombre est supérieur au nombre des Juifs qui ont été tués, pendant la première Croisade, dans l’ensemble des villes et villages de Rhénanie. C’est pourtant cette dernière tragédie que l’on ne cesse de nous rappeler, en oubliant que trente ans auparavant, dans la seule ville de Grenade. il n’y eut pas moins de victimes » (David Littman). Les éditions Provinciales ont republié Le Dhimmi, de Bat Ye’or.

« Al-Andalus, une civilisation légendaire » (Die goldene Zeit in Andalusien) est un documentaire partial de Michael Schwarz.

« Le récit d’un mythe étudié par de nombreux historiens, celui de la coexistence pacifique interreligieuse sous domination islamique. Ce mythe, qui occulte la dhimmitude, est source de problèmes graves à ce jour.

« Pendant huit siècles, juifs, chrétiens et musulmans ont partagé une civilisation commune en Espagne médiévale. Al-Andalus, territoire ibérique ainsi désigné pendant sa domination musulmane du début du VIIIe à la fin du XVe siècle, est souvent considéré comme un paradis perdu, un lieu paisible du vivre ensemble entre les croyants des trois religions monothéistes ».

« Si une cohabitation fut possible, elle n’empêcha toutefois pas nombre de persécutions, de décapitations et de conversions forcées ».
« Cette société multiconfessionnelle reste toutefois unique dans l’histoire européenne et a donné naissance à une culture flamboyante dont les objets d’art, les œuvres littéraires, les monuments et les pièces musicales forcent aujourd’hui encore l’admiration ».
« Historiens et spécialistes de l’art islamique analysent ce riche héritage culturel et le mettent en perspective avec les étapes majeures de ces huit siècles d’histoire, en s’attachant à évoquer les plus grandes figures de cette foisonnante période ».

« Voyage en Al-Andalus, territoire ibérique sous domination musulmane du VIIIe au XVe siècle et point de rencontre des trois religions monothéistes ».

Curieusement, le film reprend l’idée selon laquelle le monde islamique aurait assuré la transmission du savoir antique grec et romain au christianisme médiéval qui l’aurait oublié. Une allégation réfutée par l’historien médiéviste Sylvain Gouguenheim dans son livre « Aristote au Mont-Saint-Michel » (2008) en démontrant le rôle de Constantinople dans cette transmission.

Ce film reprend, sans la critiquer, la version islamique de l’Histoire. Ainsi, il allègue sans le prouver que la condition juive en Europe médiévale chrétienne aurait été pire que celle sous domination islamique. En outre, elle impute à Joseph ibn Nagrela, fils de Samuel ibn Nagrela, vizir auprès du roi berbère Badis al-Muzaffar de Grenade, un orgueil ou une arrogance qui aurait suscité l’ire de la foule musulmane le tuant et massacrant quasiment tous les Juifs de Grenade en 1066. Or, divers historiens soulignent le rôle d’écrits anti-juifs d’Abou Ishaq ayant accru la haine des musulmans. Ainsi, Bernard Lewis a énoncé :

« Un ancien poème antisémite d’Abu Ishaq, écrit à Grenade en 1066, est particulièrement instructif à cet égard. Ce poème, qui se dit déterminant dans le déclenchement des émeutes anti-juives de cette année, contient ces lignes spécifiques :
– Ne considérez pas le fait de les tuer comme une violation de la foi. Le fait de les laisser en vie serait une violation de la foi.
– Ils ont violé le pacte que nous avions avec eux, aussi comment pouvez vous être tenus coupables contre les violateurs ?
– Comment peuvent-ils avoir un pacte, quand nous sommes insignifiants et eux prétentieux ?
– Maintenant nous sommes humbles, à côté d’eux, comme si nous avions tort et eux avaient raison ! »

Un documentaire qui édulcore la dhimmitude, « statut de soumission des indigènes non-musulmans – juifs, chrétiens, sabéens, zoroastriens, hindous, etc. – régis dans leur pays par la loi islamique. Corrélé au djihad, il est inhérent au fiqh (jurisprudence) et à la charîa (loi islamique). Les éléments constitutifs de la dhimmitude sont d’ordre territorial, religieux, politique et social. Le pays conquis s’intègre au dar al-islam (16) sur lequel s’applique la charîa. Celle-ci détermine en fonction des modalités de la conquête les droits et les devoirs des peuples conquis qui gardent leur religion à condition de payer une capitation mentionnée dans le Coran et donc obligatoire. Le Coran précise que cet impôt dénommé la jizya doit être perçue avec humiliation (Coran, 9, 29). Les éléments caractéristiques de ces infidèles conquis (dhimmis) sont leur infériorité dans tous les domaines par rapport aux musulmans, un statut d’humiliation et d’insécurité obligatoires et leur exploitation économique. Les dhimmis ne pouvaient construire de nouveaux lieux de culte et la restauration de ces lieux obéissait à des règles très sévères. Ils subissaient un apartheid social qui les obligeait à vivre dans des quartiers séparés [mellah au Maroc, Ndr], à se différencier des musulmans par des vêtements de couleur et de forme particulières, par leur coiffure, leurs selles en bois, leurs étriers et leurs ânes, seule monture autorisée. Ils étaient astreints à des corvées humiliantes, même les jours de fête, et à des rançons ruineuses extorquées souvent par des supplices. L’incapacité de les payer les condamnait à l’esclavage », a résumé l’essayiste Bat Ye’or.
Le mythe de la « coexistence pacifique inter-religieuse »
Le professeur Bernard Lewis fait remonter ce mythe, forgé par les « juifs pro-islamiques », au XIXe siècle :
« L’âge d’or de l’égalité des droits était un mythe, et si l’on y croyait, c’était la conséquence plutôt que la cause de la sympathie juive pour l’islam. Le mythe fut inventé par des juifs d’Europe au XIXe siècle comme un reproche adressé aux chrétiens – et repris par les musulmans de notre temps comme un reproche adressé aux juifs » (Islam, Gallimard, 2005).

Quant à Bat Ye’or, elle démontre « la fonctionnalité stratégique du mythe d’un islam tolérant et pluraliste inventé par la Grande-Bretagne au XIXe siècle… Né précisément en Bosnie-Herzégovine, ce mythe créé par la diplomatie britannique visait à protéger l’intégrité de l’Empire ottoman contre les ambitions de l’Autriche et de la Russie, qui – instrumentalisant les révoltes des chrétiens slaves catholiques et orthodoxes ou grecs – se taillaient des zones d’influence dans les provinces ottomanes d’Europe. Pour calmer une opinion publique anglaise indignée par les massacres des insurgés chrétiens perpétrés par les Ottomans, le Foreign Office justifia son soutien à La [Sublime] Porte en alléguant la tolérance et la justice inhérentes à l’islam du gouvernement turc. Ce régime, décrétait-il, était le mieux adapté aux chrétiens des Balkans, présentés comme des masses sous-humaines ignares. Les Turcophiles européens partageaient ces opinions et vantaient l’Empire turc, modèle d’un gouvernement multiethnique et multireligieux, garantissant la paix et le bonheur et une justice égale pour tous ses citoyens sous la loi éclairée islamique – argument constamment martelé par le président bosniaque islamiste moderne Izetbegovic ». Or, « les rapports consulaires de l’époque indiquaient une oppression cruelle des chrétiens dhimmi par l’application des lois de la dhimmitude ».

L’essayiste Bat Ye’or explique ce mythe, qui « adopte la version islamique de l’histoire », par des facteurs géopolitiques, tel « l’équilibre politique » européen au XIXe siècle. Ce mythe justifiait « la défense de l’intégrité territoriale de l’Empire Ottoman, c’est-à-dire la sujétion des peuples qu’il contrôlait. Dans l’entre-deux guerres, la tolérance ottomane se métamorphosa en « coexistence pacifique sous les premiers califes », thème qui constitua la pierre angulaire du nationalisme arabe et une arme idéologique contre les revendications autonomistes d’autres peuples » (Face au danger intégriste, juifs et chrétiens sous l’islam. Ed. Berg International, 2005).

Ce mythe agit en narratif anesthésiant : il masque les enjeux du jihad contre l’Occident ou en Eurabia. Il dissimule cette réalité guerrière et son institution corollaire la dhimmitude, ce statut cruel, inférieur et déshumanisant réservé aux non-musulmans – juifs, chrétiens, etc. – sous la domination islamique. De plus, ce mythe « disculpe l’islam classique, à l’origine du totalitarisme islamiste ». Et, il impose la vision « islamiquement correcte » d’un islam « pacifique » (Pierre-André Taguieff, La nouvelle judéophobie, Fayard Mille et Une nuits, 2002) symbolisé par la civilisation brillante al-Andalus, exemple de « coexistence pacifique entre judaïsme, christianisme et islam » en Espagne médiévale sous la férule musulmane.

Ce mythe comprend aussi celui de la « dette » de l’Occident vis-à-vis des « sciences Arabes/musulmanes » . Il dévalorise ainsi la civilisation chrétienne qui, d’une part, a mis un terme à cette « tolérance » par sa victoire sur les Maures et sa reconquête de la péninsule ibérique (Reconquista), et d’autre part, a échoué à créer l’équivalent d’al-Andalous.

Ce mythe distille et renforce « le sentiment de culpabilité et d’infériorité des Occidentaux vis-à-vis de la civilisation islamique » (Alexandre del Valle, Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties. Ed. des Syrtes, 2002).

Il affuble l’Occident des pires épithètes – obscurantiste (Inquisition), conquérant (croisades, empires), raciste -, et produit un discours anti-israélien. La recréation de l’État d’Israël contredit le mythe des « dhimmis juifs heureux ». Louer l’attitude mythique admirable de « tolérance » et irréprochable des musulmans à l’égard des non-musulmans stigmatise a contrario Israël : la recréation de l’État d’Israël aurait mis fin à une ère de « coexistence pacifique interreligieuse ». La politique israélienne est déformée au travers d’un prisme mythique biaisé : elle est jugée, et condamnée, à l’aune d’un mythe déguisé en histoire et on requiert d’Israël qu’il se conduise conformément au mythe, ce qui de facto restaurerait le « bon vieux temps » de la dhimmitude, et donc la destruction de l’État juif. Ce mythe s’est métamorphosé pour réapparaître sous l’idée de la « Palestine laïque et multiculturelle » remplaçant l’État d’Israël. Il contribue à accréditer l’idée dangereuse de la « destruction positive de l’État d’Israël » et soutient ceux alléguant : « Nous reconnaissons l’aspiration nationale légitime des juifs et des Palestiniens à un État souverain. Nous sommes pour un État juif et un État palestinien vivant côte à côte, dans la sécurité et la paix. Nous avons reconnu l’État juif.  Et qu’a fait cet État juif ? Il maltraite les pauvres Palestiniens. Il n’arrive pas ou il refuse de faire la paix alors qu’on connaît les termes d’un accord de paix. Cet État d’Israël est perçu comme le pays représentant la plus grande menace pour la paix dans le monde comme le montre un sondage commandé en 2003 par la Commission de l’Union européenne et réalisé auprès de 7 515 Européens… Pour ramener la paix mondiale si précieuse et dans l’intérêt des deux parties concernées, ne serait-il pas préférable de créer un seul État où juifs et Palestiniens vivraient ensemble et en bonne entente comme jadis dans la tolérante al-Andalous ? », c’est-à-dire sous domination islamique, avec un statut cruel et inférieur de dhimmi. Une variante « politiquement correcte » de l’« État binational ».

Bat Ye’or précise que ce mythe :
« Conforte la doctrine islamique. Il atteste la perfection de la chari’a, seule législation gouvernant, dans le passé, le dar al-islam [Nda : Le dar al-islam est un pays gouverné par la loi islamique], et sa supériorité sur toutes les autres juridictions… La moindre critique du statut des dhimmis est rejetée comme suspecte parce qu’elle entame le dogme de la perfection de la loi et du gouvernement islamiques. Ainsi, la louange de la tolérance et de la justice de l’islam, accompagnée de gratitude, s’intègrent-elles dans les obligations exigées du dhimmi ».
Ce mythe pervers a été relayé par les réseaux juifs et chrétiens de la dhimmitude afin d’influer sur les opinions publiques et donc les politiques gouvernementales, en particulier dans le dialogue Euro-Arabe.
« The Myth of the Andalusian Paradise »
En 2016, Intercollegiate Studies Institute a publié « The Myth of the Andalusian Paradise: Muslims, Christians, and Jews under Islamic Rule in Medieval Spain » de Dario Fernandez-Morera. « Scholars, journalists, and even politicians uphold Muslim-ruled medieval Spain—“al-Andalus”—as a multicultural paradise, a place where Muslims, Christians, and Jews lived in harmony. There is only one problem with this widely accepted account: it is a myth. In this groundbreaking book, Northwestern University scholar Darío Fernández-Morera tells the full story of Islamic Spain. The Myth of the Andalusian Paradise shines light on hidden history by drawing on an abundance of primary sources that scholars have ignored, as well as archaeological evidence only recently unearthed.
This supposed beacon of peaceful coexistence began, of course, with the Islamic Caliphate’s conquest of Spain. Far from a land of religious tolerance, Islamic Spain was marked by religious and therefore cultural repression in all areas of life and the marginalization of Christians and other groups—all this in the service of social control by autocratic rulers and a class of religious authorities. The Myth of the Andalusian Paradise provides a desperately needed reassessment of medieval Spain. As professors, politicians, and pundits continue to celebrate Islamic Spain for its “multiculturalism” and “diversity,” Fernández-Morera sets the historical record straight—showing that a politically useful myth is a myth nonetheless. »
Ce livre a été publié en français par les éditions Jean-Cyrille Godefroy sous le titre « Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus. Mythes et réalités de l’Espagne islamique » par Dario Fernández-Morera, professeur au département d’espagnol et de portugais de l’Université Nortwestern (Illinois), docteur de l’Université Harvard, ancien membre du Conseil national des États-Unis pour le développement des humanités, auteur de nombreux livres sur l’Espagne médiévale, le Siècle d’or, la rencontre de l’Europe et des Amérindiens et l’œuvre des grandes figures de la littérature classique espagnole. « Universitaires, journalistes et hommes politiques, tous nous présentent « Al-Andalus », l’Espagne sous domination musulmane, comme un paradis multiculturel où musulmans, chrétiens et juifs vivaient en harmonie. Ce conte de fées est un mythe. Dans Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus, un ouvrage décapant, l’historien Darío Fernández-Morera révèle la réalité de l’« Espagne arabo-musulmane », à partir de sources volontairement ignorées et de récentes découvertes archéologiques. »
« Ce prétendu paradis de la coexistence heureuse a commencé avec la conquête de l’Espagne par le califat islamique. Les armées de l’islam, composées de Berbères incultes, détruisirent un Royaume visigoth qui avait conservé l’héritage de la culture classique après la chute de l’Empire romain d’occident, et dont le niveau de civilisation était largement supérieur. Loin d’être un espace de tolérance, l’« Espagne musulmane » fut le lieu d’une régression culturelle dans tous les domaines de la vie. Chrétiens et juifs y furent marginalisés et opprimés par des autocrates religieux. Considérés comme subalternes dans une société hiérarchisée, ils furent réduits au rang de dhimmis, et eurent le choix que les gangsters donnent à leurs victimes : payer pour être protégés, ou disparaître. Tandis que politiciens et idéologues continuent de célébrer l’« Espagne musulmane » pour son « multiculturalisme » et sa « diversité », Darío Fernández-Morera montre que cette construction politiquement utile est une falsification de l’histoire. »
Le livre est préfacé par Rémi Brague, de l’Institut :
« Nous avons tous besoin d’un paradis. Si l’on ne croit plus à celui qui nous est proposé au Ciel, on le cherchera sur terre. Au XXe siècle, ce fut longtemps l’URSS. Après le Rapport Khrouchtchev, l’amour franchit l’Amour et le paradis terrestre fut transplanté en Chine. On se souvient des articles signés K. S. Karol dans le Nouvel Observateur, en particulier « L’empire éco-céleste » qui vantait le respect maoïste pour l’environnement. Ou ceux de religieux dominicains qui voyaient dans la Chine un vaste monastère—sans voire que les trois vœux y étaient obligatoires… D’autres paradis plus petits comme Cuba, l’Albanie, etc. s’y ajoutaient comme les lunes de ce vaste soleil rouge. Le Cambodge de Pol Pot a encore d’illustres défenseurs. Ces paradis se situant sur notre terre et à notre époque, ils étaient susceptibles de recevoir une confirmation empirique. L’Intourist soviétique et ses équivalents s’en chargeaient. Simon Leys a décrit de façon impayable la naïveté des « intellectuels » occidentaux véhiculés de ferme modèle Potemkine en école Potemkine par les services chinois[1]. Mais l’ennui de ces paradis regagnés est qu’ils pouvaient aussi être infirmés par l’expérience, ce qui ne manqua pas de se produire.
D’où l’avantage d’une autre tactique : projeter ce paradis recherché dans le passé, ce qui le met à l’abri de démentis trop faciles. On vit fleurir ainsi, dans tous les styles, et selon les sensibilités, des époques bénies : L’Empire romain d’avant Constantin comme tolérant, l’Empire aztèque comme proto-socialiste, le XIII siècle européen comme apogée de la chrétienté. Pensons aussi à Alexandrie, qui fut aussi le lieu du premier pogrom en l’an 38 de notre ère.
L’Espagne, terre de légendes
L’Espagne est une terre propice aux légendes. Deux exemples, un négatif, et un positif :
(a) La leyenda negrasur les massacres d’Indiens en Amérique, ou sur la fourberie et la cruauté des Espagnols, est lancée par les plumitifs des rivaux commerciaux de l’Espagne, France, Angleterre et Hollande, comme prétexte pour piller les galions qui ramenaient du Nouveau Monde les métaux précieux. Francis Drake et sa piraterie d’État, avec ses équivalents malouins, se trouvaient ainsi légitimés : le vol n’était au fond que de la « récupération ».
(b) Au XIXe siècle, la nostalgie de l’Europe qui se rationalisait pour s’industrialiser a franchi le golfe du Lion, passant de l’Italie à l’Espagne. Mais elle a changé de signe : ce qui intéresse désormais n’est plus la supériorité d’une culture ancienne et raffinée (celle du Grand Tour des nobles anglais), mais au contraire la primitivité de pacotille, les mœurs farouches, mais présumées « authentiques ». Le monument impérissable en est la Carmende notre Mérimée, pendant espagnol de la Colomba corse du même. On peut ajouter encore trois autres « c » : caramba ! (le sang chaud), corrida (la cruauté, l’amour du sang), castañetas (tout ce qui est « typique », et avec elles les mantilles, les éventails, le flamenco, etc.)
Pourquoi donc ne pas ajouter à ces châteaux en Espagne l’image rose d’une coexistence harmonieuse entre les « trois religions monothéistes » ? Cela aurait eu lieu au Moyen Âge, tant que le sud de la Péninsule était sous domination islamique. Ce bonheur aurait été interrompu par l’irruption des méchants chrétiens du Nord. Ceux-ci auraient apporté, à l’exclusion de tout autre élément culturel, l’intolérance, l’Inquisition, etc.
Pourquoi la légende d’al-Andalus ?
(a) Actuellement, les associations internationales comme la Ligue arabe ou la Conférence des États islamiques aident à la propagation de tout ce qui fait apparaître le passé islamique comme brillant et l’islam comme RATP (« Religion d’amour, de tolérance et de paix »). En particulier, l’évocation d’Al-Andalus doit démontrer la possibilité d’une renaissance dans le futur de ce qui est censé avoir eu lieu dans le passé. Toute sorte d’idiots utiles, aussi ignorants que bien intentionnés, emboîtent le pas.
(b) En Espagne même, l’autoflagellation est une spécialité reconnue depuis longtemps et pratiquée avec succès dans toutes les régions. Plus particulièrement, l’Andalousie est une région (une autonomia) de l’Espagne actuelle. Al-Andalus, en revanche, désigne la totalité de ce qui, dans la Péninsule ibérique, était sous domination islamique. L’Andalousie actuelle en est une partie, mais le domaine en question comportait aussi le plus gros du Portugal, la Castille, et remontait à peu près jusqu’à la vallée de l’Ebre. Or donc, la junte autonome d’Andalousie se cherche une identité historique qui la distinguerait de ses voisines. Faute de mieux, elle la cherche en se rattachant à un passé idéalisé.
(c) Les Juifs européens, émancipés au XIX siècle, mais encore sous le coup de diverses restrictions, ont cherché à faire honte aux Chrétiens et à leur donner l’exemple en opposant une « tolérance » islamique à l’Europe catholique, réduite à l’éternel « les croisades et l’inquisition ». Or, les plus grands esprits de l’orientalisme européen étaient justement des Juifs[2].
Il est de fait que les Séfarades expulsés d’Espagne en 1492 furent accueillis dans l’Empire ottoman, où ils produisirent de beaux fruits à Corfou (Albert Cohen), à Salonique, en Bulgarie (Elias Canetti), etc. On mentionne moins souvent un fait symétrique, l’exil des Juifs chassés par les Almohades en 1140 et qui ont trouvé refuge dans la Catalogne et la Provence chrétiennes. Là aussi, la culture en bénéficia, par exemple grâce aux traductions vers l’hébreu d’œuvres arabes de spiritualité, puis de philosophes juives, enfin de textes de philosophes musulmans comme Averroès par les trois générations de la famille Ibn Tibbon.
Dégrisement
Les esprits revenus de leur ivresse apprécieront des ouvrages qui les aideront à appuyer leur intuition : cela est trop beau pour être vrai. Récemment, un éditeur courageux a eu la bonne idée de publier en français le gros livre de Serafin Fanjul[3]. Et voici maintenant celui de Dario Fernandez-Morera, que j’ai donc l’honneur et la joie de préfacer ici.
Les deux auteurs que je viens de nommer, de manière amusante, jouent à compétences renversées : Fanjul, professeur émérite d’arabe à la Complutense (Madrid), se demande surtout quelle est la part d’al-Andalus dans l’identité espagnole d’aujourd’hui. Il intervient dans le débat devenu classique outre-Pyrénées entre deux érudits, tous deux républicains en exil sous Franco, Americo Castro et Rafael Sanchez Albornoz, sur la nature de l’identité espagnole. Le livre français de Fanjul constitue le condensé de deux livres en castillan parus en 2000 et 2004. Certains chapitres, trop centrés sur l’Espagne, par ex. de dialectologie, n’ont pas été repris dans la traduction française. Mais il reste de succulentes perles dans son bêtisier, comme Mérimée qui prend pour « un élégant bâtiment moresque » la Lonja de la sedade Valence. La ville avait été reprise par les Chrétiens en 1238, et le bâtiment construit entre 1482 et 1498 en gothique flamboyant[4].
Quant à Fernandez-Morera, américain, non-arabisant, mais professeur d’espagnol à Northwestern University (Evanston, Illinois), spécialiste de la littérature du Siglo de oro, il s’était déjà fait connaître par des monographies sur des écrivains de cette époque, Garcilaso de la Vega et Cervantes. Il s’interroge ici sur la réalité des récits sur la coexistence harmonieuse (convivencia) des trois communautés musulmane, juive et chrétienne. Il met en évidence ce qui, justement, devrait être évident, et qui est masqué par toute une propagande. Il a la cruauté de mettre en exergue de chacun de ses chapitres une sélection des bêtises qui ont été écrites sur le sujet qu’il y traite.
Soulignons quelques points :
(a) L’Espagne musulmane fut le résultat d’une conquête militaire, nécessairement brutale puisqu’involontaire. Plus cruelle qu’ailleurs ? Pas nécessairement. Mais pas moins non plus (ch. 1). L’avancée des troupes arabes au Sud de la Méditerranée ne fut pas sans rencontrer des résistances. Les Berbères gardent mémoire de la Kahina, souveraine de l’actuelle Tunisie, qui résista aux Arabes jusqu’à ce que ceux-ci s’en débarrassent en l’empoisonnant.
(b) L’Espagne d’avant la conquête arabo-berbère n’était pas vide, ni d’hommes ni de culture. Elle a fourni plusieurs poètes latins, le philosophe Sénèque, l’empereur Trajan. La dynastie des Wisigoths était fortement soumise à l’influence de Constantinople. L’Espagne sur laquelle elle régnait était pénétrée de culture classique. Elle a entre autres produit Isidore de Séville, dont l’encyclopédie a synthétisé le savoir antique et l’a transmis au Moyen Age (ch. 2).
On peut signaler une tendance de l’islam, non universelle, mais pas exceptionnelle non plus, à nier tout ce qui l’a précédé, à le rejeter dans l’« ignorance ». La récente destruction physique des monuments assyriens par l’État islamique est la conséquence d’une attitude intellectuelle plus profonde. L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie n’est probablement pas à mettre au débit des Arabes, mais la raison donnée dans le récit habituel correspond bien à la tournure d’esprit d’Omar.
En tout cas, dans l’Espagne qui fut soumise à l’islam, il ne subsiste aucune église d’avant la conquête. La Mosquée de Cordoue fut construite en partie avec les pierres d’une ancienne église dédiée à saint Vincent.
(c) La civilisation de l’Espagne sous domination islamique fut certes brillante. Elle le fut en poésie, en philosophie avec Ibn Bajja, Ibn Tufayl et Averroès. En architecture, elle a laissé des monuments remarquables comme la Giralda de Séville, la Mosquée de Cordoue, l’Alhambra de Grenade. Mais qui bénéficia de ces splendeurs ? Comme pour l’histoire des autres régions islamisées, faute de documents, nous ne savons à peu près rien de la paysannerie, laquelle constituait l’énorme majorité de la population[5]. Nos sources ne parlent guère que des citadins, voire des juristes. Al-Andalus était agréable pour ses élites, mais elle n’était pas un paradis de la convivencia.
(d) La culture juive de l’époque a certes été elle aussi brillante. Mais le plus grand, Maïmonide (m. 1204), a dû quitter la péninsule à dix ans et a produit son œuvre en Égypte. Le poète et apologète Jehuda Halevi, auteur du Kuzari, dont « le cœur était en Orient », a voulu mourir en Terre sainte. Ibn Naghrela fut bien un temps vizir d’un roitelet à l’époque des reyes de taifas, mais il finit, avec d’autres de ses coreligionnaires, tué dans un pogrom. Les persécutions n’ont pas manqué non plus, dans la Péninsule comme dans le reste du Maghreb où elles ne cessèrent, horresco referens, qu’avec la présence française[6]…
(e) L’excision des filles était une pratique répandue, ainsi que la lapidation des adultères. Ce qui peut paraître un détail est très révélateur : il y a une abondante poésie amoureuse, mais elle suppose comme son arrière-plan social l’esclavage sexuel : l’aimée chantée par le poète est toujours une concubine, jamais une femme libre (ch. 5).
(f) Il est vrai que la pression sociale s’est accrue au fil du temps en même temps que la pression extérieure des royaumes chrétiens du Nord, et comme conséquence de celle-ci : il fallait « serrer les rangs ». Mais les premières périodes, de la conquête à l’ère omeyyade (756), puis pendant celle-ci, n’ont en rien été des paradis. Destructions d’églises, crucifixions, abondèrent. On notera la scène où Abd-el-Rahman (bien mal nommé) fait brûler le visage d’une esclave qui se refusait à lui (ch. 4). Les campagnes du vizir al-Mansur (Almanzor) ont laissé des souvenirs cuisants.
En résumé, l’Espagne sous domination islamique ne se distingue pas radicalement des autres régions de l’Empire islamique. Elle ne constitue nullement une oasis de « tolérance » et de « coexistence » entre les religions. Sur certains points, elle est même plus sévère qu’ailleurs.
Méthodologie
Pour finir, on peut proposer ici quelques règles, dont la centrale serait de voir les faits dans leur contexte historique, et éviter les évaluations morales. Ceci vaut d’une manière générale. Exemples :
(a) L’accueil d’un conquérant avec des fleurs, etc. Lorsque la Wehrmacht est entrée en Ukraine en 1941, bien des habitants de ce pays qui avait été dévasté par la famine artificielle (Holodomor) voulue par Staline moins de dix ans auparavant, crurent à une libération. Ils devaient vite déchanter. D’une manière générale, on se range souvent « du côté du manche », du côté du vainqueur, dont on ne sait pas encore trop qui il est vraiment. Le conquérant ne le savait d’ailleurs pas nécessairement encore très bien lui-même.
(b) La « tolérance » islamique n’est pas une vertu, car la vertu est toujours le fait de personnes, non de civilisations ou de systèmes politiques. Ce qu’on appelle « tolérance » (dhimma) était la solution d’un problème très concret, qui est l’écrasante disproportion entre la mince couche de conquérants formant la caste dominante et la masse énorme des conquis dont le travail nourrit les nouveaux maîtres comme il nourrissait les maîtres précédents. Elle s’accompagne de mesures humiliantes destinées à exercer sur les soumis une pression. Le système juridique mis en place fonctionne ensuite comme une nasse : il est permis d’entrer dans l’islam, il est interdit d’en sortir.
(c) Une civilisation peut être sur certains points ou sur presque tous plus avancée qu’une autre et avoir fait des découvertes d’une grande importance. Mais la question de la diffusion de ces innovations est autre. Cela vaut d’ailleurs déjà à l’intérieur du monde islamisé. C’est ainsi qu’un chercheur m’a fait remarquer que des savants islamiques pouvaient très bien inventer un algorithme pour résoudre un problème précis, un partage d’héritage, p.ex., et ne pas chercher ensuite à le réutiliser, encore moins à le généraliser.
Dans le cas d’espèce, les acquis d’al-Andalus ont été brillants. Mais cela ne suffit pas pour que l’on puisse parler d’un transfert. Un exemple : les mathématiques arabes étaient au Moyen Âge bien supérieures à celles des Européens. Elles se fondaient sur ce qui était resté des mathématiques (dont l’astronomie) grecques, mais les mathématiciens de langue arabe ne se sont pas contentés de répéter. Ils ont prolongé et dépassé, voire critiqué leurs sources comme en témoignent des titres hardis, celui de Razi, Doutes sur Galien ou celui d’Alhacen, Doutes sur Ptolémée. Mais pouvons-nous être certains de ce qu’ils ont été reçus en Europe ? Gerbert d’Aurillac (pape Sylvestre II) se serait inspiré de connaissances mathématiques d’origine arabe, trouvées dans des couvents catalans, et Léonard de Pise (Fibonacci) dit avoir étudié à Bougie. Faut-il le croire ?
Il est en revanche certain, et même évident, que la médecine arabe, celle de Razi (Rhazès), Avicenne, et d’autres, ont dominé la médecine européenne, dans certaines régions, jusque tard dans le XVIIe siècle[7]. Le cas le plus brillant, bien attesté, est celui de l’optique d’Ibn al-Haytham, Alhazen pour les Latins (m. 1039). Traduit en latin par le polonais Witelo, appelé en latin Vitellion (m. 1275), son traité a été lu par Roger Bacon, et jusqu’à Kepler.
Des analogies, aussi poussées soient-elles, entre deux phénomènes, ne prouvent rien tant que l’on n’a pas donné une explication plausible de la façon dont un phénomène a pu en influencer un autre, où, quand, par quels canaux de transmission, etc. Cela vaut pour l’amour courtois des Provençaux et l’amour odhrite des Arabes ; ou encore pour l’astronomie de l’École de Maragha et celle de Copernic. Adhuc sub judice lis est.
Par ailleurs, des avancées spectaculaires dans une culture ont pu passer inaperçues dans une autre. Ainsi, Al-Biruni (m. 1070), génie universel en chronologie, géodésie, botanique et pharmacopée, et auteur d’une extraordinaire description de l’Inde, remarquable par sa parfaite objectivité, n’est pas entré en Occident avant le XIXesiècle.
(d) On sera prudent avec les notions d’« apports d’une civilisation », de « dette », etc. Ces expressions suggèrent en effet qu’une civilisation pourrait donner quoi que ce soit à une autre. Or, les biens culturels ne sont pas des choses qui voyagent comme des marchandises. C’est bien plutôt la civilisation d’arrivée qui prend ce qui lui convient dans la ou les civilisation(s) de départ. Ces denrées culturelles ne sont reçues qu’au prix d’un travail d’appropriation qui se déroule dans la civilisation d’arrivée, et qui commence par la traduction des textes qui sont le support de ces biens.
(e) On se demandera aussi quel genre de choses la civilisation réceptrice prend de l’émettrice. On observera qu’il s’agit avant tout d’éléments au sens propre : quant au langage, souvent des objets techniques qui entrent dans la culture matérielle en même temps que leur nom entre dans le vocabulaire, parfois des thèmes littéraires, très rarement des règles syntaxiques[8]. Quant à la vision du monde et son couronnement en une religion, à peu près rien. On évitera de confondre religion et civilisation matérielle et de parler, par exemple, des « techniques d’irrigation des musulmans » ; on distinguera également religion et création philosophique. Ainsi, ce qui est passé d’Averroès en Europe est ce qui n’a à peu près aucun rapport avec la religion, à savoir ses commentaires d’Aristote et sa défense de la philosophie contre al-Ghazali.
[1]           S. Leys, Ombres chinoises, Paris, 10/18, 1975.
[2]           Voir p.ex. Ned Curthoys, « Diasporic Visions: Al-Andalus in the German Jewish Imaginary », Arena Journal, 33/34, 2009, p. 110-138.
[3]            S. Fanjul, Al-Andalus, l’invention d’un mythe, Paris, L’Artilleur, 2017, 715p.
[4]           P. Mérimée,  Lettres adressées d’Espagne au directeur de la revue de Paris, I, Madrid, 25 octobre 1830, p. 441.
[5]           Voir R. S. Humphreys, Islamic History. A Framework for Inquiry, Revised edition, Princeton, Princeton University Press, 1991, ch. 12 : The Voiceless Classes of Islamic Society : The Peasantry and Rural Life, p. 284-308.
[6]           Voir les sources réunies en un épais dossier et traduites par David G. Littman et 

Paul B. FentonL’exil au Maghreb. La condition juive sous l’islam, 1148-1912, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2010, 792p.

[7]           Voir D. N. Hasse, Success and Suppression.Arabic Sciences and Philosophy in the Renaissance, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2016.
[8]           Une exception fascinante : le piùitalien devenu pioen grec moderne et y remplaçant les formes du gec ancien pour le comparatif en -eroVet, quand s’y adjoint l’article, les superlatifs en -atoV, -istoV. »
« Al Andalus, l’invention d’un mythe »
En 2017, L’Artilleur a publié « Al Andalus, l’invention d’un mythe. La réalité historique de l’Espagne des trois cultures » de Serafin Fanjul, membre depuis 2011 de l’Académie royale d’histoire. « Dans l’Europe actuelle confrontée à une immigration musulmane continue, on aime bien se référer au modèle de cohabitation pacifique des trois cultures d’Al-Andalus. L’histoire de l’Hispanie musulmane ou d’Al-Andalus est ainsi un enjeu archétypique. Au Moyen Âge, la Péninsule ibérique aurait connu une remarquable et inhabituelle cohabitation pacifique entre juifs, chrétiens et musulmans. Une admirable symbiose culturelle qui aurait duré vaille que vaille du VIIIe siècle jusqu’à l’expulsion des juifs en 1492, voire, jusqu’à l’expulsion des morisques en 1609. »
Professeur de littérature arabe à l’Université autonome de Madrid, « Serafín Fanjul, affirme qu’il s’agissait, dans la réalité des FAITS, d’« un régime très semblable à l’apartheid sud-africain » et d’une époque globalement « terrifiante ». Soulignant que les motifs et les facteurs de luttes et d’affrontements entre l’Espagne musulmane et l’Espagne chrétienne ont été prédominants pendant toute la période concernée, il montre qu’Al-Andalus a été tout sauf un modèle de tolérance. Il ne s’agit pas pour lui de nier qu’il y a eu des éléments de communication culturelle (surtout d’origine hellénistique) jusqu’au XIIe siècle. Mais il s’agit de montrer qu’il n’y a jamais eu un merveilleux système mixte sur lequel aurait reposé la cohabitation pacifique ; qu’il n’y a jamais eu un mode de vie partagé par tous, une même perception du monde valable pour tous. »
« Les chrétiens dans al-Andalus »
En 2016, a été publié « Al-Andalus y la Cruz : La invasión musulmana de Hispania » de Rafael Sanchez Saus, professeur d’histoire médiévale à l’université de Cadiz. Il a été doyen de la faculté de philosophie et de lettres de l’UCA (1999-2004) et recteur de l’université San Pablo CEU de Madrid (2009-2011). Membre de l’Académie royale hispano-américaine des sciences, des arts et des lettres, dont il a été le directeur, il est aussi directeur de la Cátedra Alfonso X el Sabio. Il est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages, considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la frontière entre maures et chrétiens dans l’Espagne médiévale. « Así surgió Al-Andalus, con la conquista árabe de España entre los años 711 y 719, y con el posterior establecimiento de un sistema como medio para perpetuar el dominio establecido por una pequeña minoría de guerreros musulmanes orientales y norteafricanos sobre los autóctonos cristianos. Este dominio se articuló a través de un régimen que consagraba el sometimiento político, religioso, y la inferioridad jurídica y moral de los cristianos. Aunque las ventajas ofrecidas a los conversos al islam indujeron a muchos cristianos a la apostasía, y otros muchos prefirieron el exilio, todavía hacia 950 Al-Andalus era un país mayoritariamente cristiano. Dos siglos más tarde, la cristiandad se había desintegrado por la inmersión en la cultura árabe y oriental, y por la abierta persecución desatada contra ella por almorávides y almohades. Este libro se ha escrito para dar a conocer la realidad de la vida de los cristianos en Al-Andalus, que poco o nada tiene que ver con las ensoñaciones y falsificaciones interesadas que nutren un mito construido a costa de la verdad histórica, y a la sombra de la crisis de los valores que hicieron posible el surgimiento de España como proyecto alternativo a lo que Al-Andalus supuso ».
En 2019, les éditions du Rocher ont publié « Les chrétiens dans al-Andalus. De la soumission à l’anéantissement » de Rafael Sánchez Saus, dans une traduction de Nicolas Klein et avec une préface d’Arnaud Imatz. « L’invasion arabo-musulmane de l’Espagne wisigothique, initiée en 711 pour culminer en 719 avec la conquête de la Gaule narbonnaise, a été l’événement aux conséquences les plus considérables de l’histoire d’Espagne. On oublie souvent que, pendant des siècles, la majeure partie de la population fidèle à la religion chrétienne et la minorité juive ont été soumises à un régime de très forte discrimination. Celui-ci reposait sur la ségrégation sociale, l’absence de liberté religieuse, l’exploitation économique et fiscale, l’immersion culturelle et, en cas de protestation ou de révolte, sur la plus sévère répression. La dureté de ce régime s’est accentuée au fil du temps et a fini par provoquer, dès le XIIe siècle, la complète disparition des communautés chrétiennes et juives d’al-Andalus ». Ces chrétiens d’al-Andalus sont appelés des Mozarabes.
Réédité en 2020, « ce livre offre une vision complète de la situation de ces chrétiens espagnols, appelés mozarabes, unique peuple européen médiéval à avoir vécu pendant tant de générations sous la rigueur de la dhimma. Attachés au mythe des Trois Cultures, de nombreux auteurs ont préféré jusqu’ici ne retenir que les aspects prétendument aimables de cette situation, comme la liberté de culte limitée et la relative autonomie interne des communautés chrétiennes, afin de tenter de délégitimer le processus de Reconquête, véritable matrice de la nation espagnole. Il permet, à l’inverse, de mieux faire connaître la réalité de la vie des chrétiens d’al-Andalus, loin des rêves et falsifications intéressées qui alimentent le mythe de la convivialité pacifique entre cultures et religions construit en marge de la vérité de l’histoire. »
« Al-Andalus, une civilisation légendaire » par Michael Schwarz
États-Unis, 2018, 95 min
Sur Arte les 30 novembre 2019 à 20 h 50, 8 décembre 2019 à 15 h 10 et 17 décembre 2019 à 9 h 25
Visuels :
© Kikim Media
© Oronoz

Les citations sur le documentaire sont d’Arte. Cet article a été publié le 30 novembre 2019.

[Source : http://www.veroniquechemla.info]