Écrit par Christophe Steyne

John Dowland (1563-1626) : A Fancy. Bor Zuljan, luth. Livret en français et anglais. Février 2020. TT 65’57. Ricercar RIC 425.

Pour son premier album en tant que soliste, Bor Zuljan a choisi ce compositeur qu’il pratique depuis une quinzaine d’années et dont il admire dixit l’inégalable compréhension de son instrument, au travers les Fantasias qui trônent pour lui « au sommet de la musique pour luth », écrit-il dans sa notice. Parmi la centaine d’opus inventoriés par Diana Poulton en 1981 dans un catalogue qui fait référence, le CD aborde effectivement la plupart des Fancies et Fantaisies, pimentées du chromatisme que Dowland côtoya auprès des Italiens protobaroques. Le programme inclut aussi quelques pages plus ouvertement inspirées de la danse courtoise, au travers une poignée de PavansAlmains et Galliards.

Gustav Mahler disait se sentir trois fois sans domicile : en tant que Bohémien en Autriche, qu’Autrichien parmi les Allemands, et comme un Juif de par le monde. Dowland aussi peina à fixer ses attaches, à se faire reconnaître en sa patrie, suspectant que sa religion catholique fit obstacle à un poste d’envergure à la Cour de son Angleterre natale. Tout comme le cyclothymique auteur du Lied Ich bin der Welt abhanden gekommen, Dowland serait-il bipolaire, ainsi que le suppose Bor Zuljan ? Du moins son vague-à-l’âme, sa douleur d’être-au-monde restent-ils, aux yeux de la postérité, associés à l’emblématique mélancolie de celui qui écrivit les Seven tears.

Pourtant, ce qui frappe en ce récital, c’est le ton débarrassé de la langueur élisabéthaine que certains interprètes se plaisent à compasser, voire à travestir. Au-delà de l’image romantisée et simpliste du semper dolens, le jeune professeur du Conservatoire de Genève concentre avant tout le génie polyphonique de ces œuvres, qu’il fouille et cisèle avec une étonnante précision. Le lyrisme (et Dowland fut un sublime mélodiste) semble ici le vêtement accessoire de la structure. Vertu ou rançon d’une conception analytique. Au prix de tempos vifs qui creusent le relief, par exemple dans la Galliard to lacrimae. Les gras entrelacs dont nous reput jadis Anthony Rowley, laissant transpirer les pores de la partition, sont ici éconduits par un phrasé d’acupuncteur qui hérisse les textures, resserre le contrepoint, et fraichit l’haleine. Respiration tendue par une exceptionnelle vigueur rythmique (Lady Hundson’s Puffe !). Une telle vivacité d’esprit n’empêche pas d’accorder à chaque voix sa juste perspective, sa vie propre et néanmoins prodigieusement intégrée ; on en trouvera modèle dans Can she excuse et la Galliard du Earl of Essex : l’entrain (qui joue ça si vite ?!), la relance, l’abbellimento qui frise la corde avec une stupéfiante vélocité.

Le choix d’un instrument ténor (fait par Jiří Čepelák d’après un modèle padouan de Vendelio Venere, 1582), accordé bas, permet une nette focalisation du registre grave auquel les boyaux apportent leur moelleux, leur sensitivité animale. Les huit chœurs soupirent comme une seule âme, s’émoustillent avec aplomb, les registres sont parfaitement cohérents, et agrémentés de quelques bruits de scène qui crédibilisent l’écoute.

La multiplicité des alternatives disponibles autorise quelques libertés d’ornementation, peut-être stimulées par les réflexions que Bor Zuljan poursuit (en vue de thèse ?) sur le Ricercar, la Fantaisie et l’impact de l’improvisation sur le public. Ou sous l’influence de ses professeurs de guitare, comme il nous l’explique en interview. Certaines personnalisations textuelles s’osent aussi, à l’instar de la P73 dont l’extraordinaire trémolo (2’35) débordera, contrairement à l’habitude, en filigrane sur les ultimes accords conclusifs.

Malgré ces licences, le style ne prétend pas au théâtre d’humeurs d’un Paul O’Dette (Harmonia Mundi), plus extraverti, et certainement plus accessible. En revanche ici, on succombe moins à la palette de couleurs qu’à la calibration graphique. Voire à son introversion. On saluera le choix de la Fantasia P71 en guise d’introduction : la descente chromatique, amorcée sur la prolation, nous introduit à un univers progressivement animé de confidences muettes. Tout au long du disque, l’émotion reste contenue, presque secrète (le Lacrimae), peut-être car on s’y confronte par une acoustique rapprochée qui ne procure pas le secours de réverbération de l’église genevoise. Mais surtout car l’interprète ne galvaude pas les affects. Conclure ce récital dédié à ses grands-parents par le Farewell oblige à la dignité.

Aux antipodes de toute préciosité, la technique de Bor Zuljan, son agilité sans borne, convainquent surtout par leur intelligence qui soutire à chaque expression sa sobre grandeur, sa pleine rhétorique. Ce n’est pas ici qu’on pénétrera superficiellement la poésie de ces pièces dont l’imaginaire se retrouve circonscrit, subsumé à quelques vérités plus essentielles. Pour autant, avant qu’on ne laisse accroire un quelconque reproche de sécheresse,  rassurons nos lecteurs. Derrière l’austérité, l’humour n’en brille que plus délicatement, l’humanité affleure partout. Ainsi les effets imitatifs dans la Fantasie P1a, son délicieux frétillement en écho (3’23). Cette rhétorique est moins littérale que littéraire, tant la grammaire figure ici son lot de récits à tiroirs, de métaphores à décrypter. Le Dowland de Zuljan n’est pas celui des clichés Tudor de pacotille, mais mieux qu’aucun autre il élève, raffine, voire intrigue. Nous réécoutions la Forlorn Hope par Konrad Ragossnig, (Archiv Produktion, 1973) qui, comme bien d’autres luthistes, en explore patiemment le vernis doloriste. Bor Zuljan nous fait entendre autre chose, qui tient de la métamorphose, et instille le souvenir des magnifiques vers shakespearien du Ariel’s Song de La Tempête : « Full fathom five thy father lies ; Of his bones are coral made ; Those are pearls that were his eyes ; Nothing of him that doth fade, But doth suffer a sea-change Into something rich and strange ». Engloutie sous la surface de l’onde, une silhouette aimée et familière git et devient quelque chose de riche et d’étrange…

Ce disque n’a rien d’éblouissant. Quand on est éblouit, on n’aperçoit plus rien. Mais il révèle, se révèle à mesure qu’il se voudrait cacher. Ainsi pique la curiosité. Si on y voit mieux clair en ces pièces, au plus profond, c’est que le virtuose slovène, outre la finesse de son phrasé, la conviction de sa conduite, nous y guide en suivant le conseil d’Helena au début du Midsummer Night’s Dream : au-delà des apparences que courtiserait le cœur, il ouvre le regard de l’esprit. En naissent des instants particulièrement authentiques, fragiles et donc forts, qui ne sont pas là pour plaire ni même paraître, car surpris derrière la glace sans tain de notre impudeur, on croirait qu’ils s’ignorent admirés.

Son : 9 – Livret : 8 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

 

[Source : http://www.crescendo-magazine.be]