Trésor de beauté, de délicatesse et d’élégance, ce document sonore long d’une heure au total, posté par un producteur carioca, est issu de sessions réalisées à São Paulo en 1971 par les trois chanteurs brésiliens pour une émission télévisée dont les images ont disparu.

João Gilberto sur scène en 1966 au Brésil (ARCHIVE / AGÊNCIA ESTADO / AFP)

João Gilberto sur scène en 1966 au Brésil.

Écrit par Annie Yanbekian

Août 1971. Trois grands chanteurs du Brésil, João Gilberto, 40 ans, mythique architecte du son et de la pulsation de la bossa nova, Caetano Veloso, 29 ans, artiste du mouvement tropicaliste malmené par la junte militaire, et Gal Costa, 25 ans, se retrouvent à São Paulo pour enregistrer une émission musicale pour la chaîne TV Tupi, avec le renfort du guitariste Lanny Gordin. Selon le site Volume Morto, il en ressort six heures d’échanges et de musique, chansons interprétées en solo, à deux ou à trois, dont une heure trente sera diffusée à la télévision en octobre 1971. Un enregistrement discographique aurait dû faire suite à l’émission mais il ne verra jamais le jour : João Gilberto, dont on connaît le perfectionnisme obsessionnel, y mettra son veto, pas suffisamment satisfait des enregistrements.

Depuis cette époque, les bandes vidéo de ce rendez-vous au sommet ont disparu dans un incendie. Les seules images qui circulent sur le web sont quelques photos des trois artistes très complices, majoritairement en noir et blanc, relayées par les médias et réseaux sociaux brésiliens. Mais ces dernières années, de somptueux extraits audio du programme ont émergé au compte-gouttes sur YouTube, postés avec d’autres raretés par un seul et même compte intitulé « Esqueleto Lavrador« . Derrière ce pseudonyme, se cache un producteur de musique carioca, Pedro Fontes, passionné de João Gilberto et inlassable collectionneur d’archives musicales.

Deux archives sonores d’une demi-heure, de toute beauté

Le 26 janvier dernier, Pedro Fontes a posté deux documents audio d’une demi-heure chacun, issus de ces sessions intitulées Chega de Saudade, du nom d’un grand classique du répertoire de João Gilberto, hymne bossa signé Tom Jobim (musique) et Vinícius de Moraes (paroles). Le producteur a nettoyé et restauré les bandes – qui reviennent de loin – autant que possible. Le son n’est pas excellent mais le document est émouvant et historique.

Dans la première partie (1/3), la chanteuse Gal Costa, d’une voix aussi belle que juvénile, chante quatre titres puis passe le relais à Caetano Veloso et enfin, à João Gilberto qui chante le célèbre Desafinado de Jobim (voir playlist complète au pied de l’article).

Une version mémorable de « Retrato em Branco e Preto »

Dans la seconde partie (2/3), João Gilberto propose une splendide version de Chega de Saudade et enchaîne sur un mémorable Retrato em Branco e Preto, célèbre thème de Jobim qui s’appelait initialement Zingaro, avant que Chico Buarque fût invité à y ajouter des paroles. Cette version de Gilberto, saisissante,  est à écouter en priorité, entre les variations de son jeu entêtant à la guitare et son chant qui passe d’une octave à l’autre…

D’autres extraits postés ces dernières années

Il n’y a pas de partie « 3/3 », Pedro Fontes soulignant qu’elle correspond au corpus d’autres chansons du programme déjà mises en ligne depuis quelques années sur son compte YouTube : un magnifique Saudade da Bahia (de Dorival Caymmi) chanté à trois, tout comme le célèbre Coração Vagabundo de Veloso. Il y a aussi plusieurs titres chantés en solo par João Gilberto : A Primeira Vez (Bide et Marçal), Odete (Dunga et Herivelto Martins), Quem Há de Dizer (Lupicínio Rodrigues et Alcides Gonçalves) ou encore Estrada Branca (Jobim, Moraes), altéré, hélas, au bout d’une minute par des bruits parasites.

Un geste précieux de João Gilberto, un moment décisif pour Caetano Veloso

Pour Caetano Veloso, les moments passés avec João Gilberto ont été déterminants dans sa décision de rester au Brésil, après une période d’exil et une première tentative de retour traumatisante.

Persécuté par le régime militaire alors au pouvoir, entre séjours en prison et mises en résidence surveillée, le jeune chanteur et son ami Gilberto Gil se sont exilés à Londres en 1969. En 1971, Caetano Veloso revient une première fois au Brésil pour un mois environ, sa sœur Maria Bethânia, également chanteuse, ayant obtenu qu’il puisse célébrer les quarante ans de mariage de leurs parents à Bahia. Mais dès sa sortie de l’avion, il fait l’objet d’interrogatoires et de menaces de la part des autorités.

Quelques mois après son retour à Londres, il reçoit un coup de téléphone de João Gilberto : « C’est Dieu qui me demande de t’appeler. Écoute bien : tu sauteras de l’avion à Rio, tout le monde te sourira. Tu verras à quel point le Brésil t’aime », tels sont les mots de l’artiste dont se souvient Veloso, et qu’il a retranscrits dans son livre Verdade Tropical. Le cofondateur de la bossa nova convie Caetano Veloso et Gal Costa à l’enregistrement de l’émission de TV Tupi, et Caetano Veloso ne se sent pas le droit de décliner l’invitation de son héros. Dans son livre, il écrira : « En débarquant à Rio, tout s’est passé comme João Gilberto l’avait prophétisé. »

Caetano Veloso rejoint en avion São Paulo le 8 août 1971, au lendemain de son 29e anniversaire, et part directement enregistrer l’émission. Les trois artistes passent six heures à discuter et faire de la musique. Cité par O Globo, le poète Augusto de Campos, qui assiste à l’enregistrement, comparera le dialogue musical entre Gilberto et Veloso à un « échange de passes intime entre Pelé et Garrincha », génies brésiliens du football. À la fin de l’enregistrement, Gilberto demande à plusieurs reprises à Veloso de revenir vivre au Brésil, confiera le chanteur en exil à un magazine. Et finalement, en 1972, Caetano Veloso retournera dans son pays.

Un document sonore miraculé

Pedro Fontes a effectué son travail de restauration des quelque soixante minutes de programme dévoilées le 26 janvier à partir d’une cassette audio conservée par un artiste brésilien. Le plasticien Ion de Freitas Filho, qui se trouvait devant sa télévision devant TV Tupi en 1971, avait enregistré l’émission sur une bande magnétique. Après avoir repéré les inédits que Fontes postait sur YouTube, il lui a confié sa précieuse archive sonore.

Ce document correspond aux deux tiers du programme diffusé en octobre 1971. Freitas avait également enregistré la dernière partie de l’émission mais son enregistrement s’est perdu. Les chansons de cette partie manquante sont justement celles qui ont été postées séparément sur YouTube par Pedro Fontes au cours de ces dernières années. Elles avaient été préservées par un autre biais : les réalisateurs de l’émission (coproduite par Fernando Faro) avaient conservé la bande son du programme. Un des membres de l’équipe, le scénographe Cyro Del Nero, l’avait confiée à la Fondation Padre Anchieta, à São Paulo, qui gère Rádio Cultura Brasil qui en a déjà diffusé des extraits au fil des ans. Pedro Fontes a restauré également ces archives avant de les poster sur YouTube à partir de 2013.

Selon le site Volume Morto, Universal détient d’autres enregistrements du programme de 1971, dont ceux qui auraient dû sortir en disque, mais elle n’a pas l’intention de les divulguer, gardant à l’esprit le procès intenté par João Gilberto à EMI (firme reprise depuis par Universal) pour avoir publié d’anciens enregistrements.

La playlist des deux vidéos « Chega de Saudade »

Partie « 1/3 »
Gal Costa (chant) et João Gilberto (guitare) : Ao voltar do samba (Synval Silva)
Gal Costa : Falsa baiana (Geraldo Pereira)
Gal Costa : Meditação (Tom Jobim, Newton Mendonça)
Gal Costa : Baby (Caetano Veloso)
Caetano Veloso : Asa branca (Luiz Gonzaga, Humberto Teixeira)
Gal Costa et Caetano Veloso : Saudosismo (Caetano Veloso), ode à la bossa nova et à João Gilberto
João Gilberto : Desafinado (Jobim, Mendonça)

Partie « 2/3 »
João Gilberto : Chega de saudade (Jobim, Vinícius de Moraes)
João Gilberto : Retrato em branco e preto (Jobim, Buarque)
Caetano Veloso : Na asa do vento (João do Valle, Luiz Vieira)
Caetano Veloso : Fruta Gogoia (Folclore Baiano)
João Gilberto, Caetano Veloso, Gal Costa : Você já foi à Bahia? (Dorival Caymmi)
João Gilberto et Gal Costa : Largo da Lapa (Marino Pinto, Wilson Batista)
Caetano Veloso : De noite na cama (Caetano Veloso)
Caetano Veloso : Presença (Caetano Veloso)

Pour chacune des deux parties, les calages métriques des chansons figurent sous la fenêtre des vidéos sur YouTube.

[Photo : AGÊNCIA ESTADO / AFP – source : http://www.francetvinfo.fr]