Concluant sous les auspices hautement symboliques de Charles Péguy sa volumineuse étude, François Azouvi estime que les résistants auraient pu, dès 1940, dire de leur action qu’elle avait été une mystique. Étonné par cette généralisation et par tant d’assurance, on peut se demander de quels résistants et de quelle résistance il s’agit dans Français, on ne vous a rien caché.

François Azouvi, Français, on ne vous a rien caché. La Résistance, Vichy, notre mémoire

Tag en périphérie de Lille (2 novembre 2020)

 

François Azouvi, Français, on ne vous a rien caché. La Résistance, Vichy, notre mémoire. Gallimard, 600 p., 24 €


Écrit par Philippe Mesnard

François Azouvi adopte le même positionnement démystificateur que pour son précédent ouvrage, Le mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire (Fayard, 2012), qui réfutait l’idée selon laquelle l’extermination des juifs avait été passée sous silence par les Français d’après 1945. Dans Français, on ne vous a rien caché, qui est comme un second volet, il dénonce maintenant l’idée, trop communément admise selon lui, que la Résistance aurait été, sitôt la France libérée, une sorte de glorieux cache-misère, connue sous le nom de « résistancialisme » (expression utilisée par l’historien Henry Rousso), mettant entre parenthèses la réalité de Vichy pour éviter aux Français de la voir en risquant de s’y retrouver.

Pour cela, l’étude se divise en trois périodes qui vont de 1944 au début des années 2000. La première couvre plus de la moitié du livre, en s’employant à montrer que, si la Résistance a été le récit fondateur de l’« identité narrative » française d’après-guerre, ce n’est pas pour autant que les accommodements des Français avec l’Occupation et la collaboration d’une partie de ceux-ci avec Vichy et les nazis aient été occultés. Les Français avaient tout loisir de reconnaître cette histoire dans le miroir que leur ont tenu de nombreuses œuvres littéraires, puis cinématographiques, s’inscrivant en faux contre quelques mythes combattants dont François Azouvi estime qu’ils n’étaient pas si hégémoniques qu’on l’a laissé entendre.

D’ailleurs, souligne-t-il à juste titre, la Résistance a nourri « mille et un récits », passant par des « poèmes, et par tant d’autres écrits », dont les diverses strates sont comparées à un « mille-feuille » pour, finalement, brosser un portrait « éclaté » de la Résistance, tout en fragilité. Il est vrai qu’au lendemain de la loi d’amnistie de 1953, nombre des idéaux de la France libre ont dû paraître affaiblis. C’est alors avec un certain sens de la composition que la première partie se termine par un chapitre signalant l’existence d’une « contre-mémoire » nourrie par des gens comme Bardèche, Fabre-Luce et Nimier.

Cette dernière touche apportée au paysage des années 1940-1950 assure la transition vers la deuxième partie du livre, qui débute en exhumant le projet de la Communauté européenne de défense (CED), dans lequel s’engagent quelques anciens résistants. Si l’épisode indochinois ne trouve pas de place dans l’analyse, en revanche c’est sur la guerre d’Algérie que celle-ci révèle ses partis pris à travers le prisme d’une Résistance entièrement revisitée. Que cette guerre de huit ans ait représenté une scène sur laquelle se sont réactualisés des enjeux que ni la Seconde Guerre mondiale ni l’après-guerre n’avaient permis de résoudre est une chose ; l’importance des références à l’Occupation, à la Gestapo et à la persécution des juifs dans la grille d’interprétation du conflit a largement été mise en évidence depuis une vingtaine d’années. Mais faire des formes de refus de la guerre d’Algérie une réactualisation de l’esprit français de la « Résistance » fausse le sens de l’opposition à l’appropriation coloniale et aux violences qu’elle légitimait. D’ailleurs, citer sans précaution de contexte une phrase de Guy Pervillé selon laquelle les « deux camps de la guerre d’Algérie se sont identifiés aux résistants et ont identifié leurs ennemis aux nazis et aux “collaborateurs” » est un raccourci symptomatique de l’étroitesse de la lecture d’Azouvi.

Cette partition strictement binaire confine à la caricature quand on lit que, parmi les significations du mot « résistance », « la gauche choisit plutôt celles qui ont rapport à sa dimension morale, aux principes, et la droite plutôt celles qui ont rapport à sa dimension combattante et aux valeurs du refus ». Si, effectivement, les coups d’éclat et les actions directes, après la venue de de Gaulle en 1958, ont plutôt été menés par les partisans de l’Algérie française, faut-il pour autant y discerner une filiation avec l’esprit de la Résistance ? Ou bien y reconnaître la défense d’une France impériale dans laquelle se retrouvaient aussi bien Vichy que les gouvernements qui lui ont succédé ?

C’est là un des problèmes que pose Français, on ne vous a rien caché : le livre fait de questions politiques, dont certains anciens résistants pouvaient être devenus des acteurs à part entière, des questions mémorielles. « Le passé résistant de ces hommes constitue une communauté d’appartenance plus puissante que la position politique », écrit François Azouvi. Il oublie que la guerre d’Algérie s’est inscrite dans une lutte de libération nourrie de références internationalistes qu’il ne veut pas citer, soucieux de ne penser la Résistance que dans le cercle restreint d’une culture strictement française dont le 18 juin 1940, écrit-il sans hésitation, est le « commencement absolu ».

François Azouvi, Français, on ne vous a rien caché. La Résistance, Vichy, notre mémoire

Tag en périphérie de Lille (4 novembre 2020)

Qu’il y ait eu une résistance antifasciste, née dans les années 1920, que celle-ci se soit manifestée contre Mussolini, Franco, Hitler et qu’elle ait perduré après-guerre sur de multiples fronts – en dépit de sa récupération par la propagande des États communistes –, que la résistance de gauche ait pu être irriguée par le sens du refus radical et non par celui des circonlocutions diplomatiques ayant mené à « Munich », qu’il ait même pu exister des fronts populaires, François Azouvi ne le retient pas. De même que n’a pas droit de cité cette forme de résistance désormais qualifiée de « civile » grâce à laquelle de nombreux persécutés, dont majoritairement des juifs, ont pu être sauvés de la mort – une résistance pas assez héroïque ? François Azouvi écarte toute considération politique, au point de prendre pour exemples d’affrontements mémoriels les procès où se sont successivement opposés Arthur Koestler, Viktor Kravchenko et David Rousset au Parti communiste français, alors qu’il s’agissait bien là d’une brûlante actualité politique sans le poids de laquelle ces « affaires » n’auraient pas eu, à la fin des années 1940, de tels retentissements.

À ces surprenants aménagements, s’ajoute la question des sources, où n’apparaît aucune trace d’archives. Même si une grande partie des résistants ont disparu, nombreuses sont les associations et les musées de province porteurs de cette mémoire facilement consultable. Les impressionnantes bibliothèque et cinémathèque que convoque l’étude de François Azouvi suffisent-elles à pallier ce manque ? Comme dans son précédent ouvrage, la méthode s’appuie sur des séries de références livresques et filmiques s’enchaînant de page en page, accumulation d’ailleurs justifiée dès le liminaire pour défendre la solidité de la démonstration. Même le chapitre « Les attentes des Français » ne nous donne rien à lire qui ressemblerait à du terrain.

Et cette histoire de la Résistance ne s’arrête pas là. Après une période qualifiée de désenchantement où « résistants gaullistes et résistants antigaullistes partagent le même sentiment nostalgique », il semblait difficile que « Mai 68 » échappât à une lecture équivalente à celle de la guerre d’Algérie. Expurgé de sa portée politique, l’événement est présenté comme le moment charnière où « la mémoire juive prend le pas sur la mémoire résistante ». S’il y a, vers la fin des années 1980, l’émergence d’un discours de ladite « mémoire juive » qui concourt à l’instituer à partir de la reconnaissance des spécificités de la Shoah, il est là encore bien hâtif de faire de 68 son premier acte fondateur, le second étant le procès Barbie qui, en 1987, consacre ce que François Azouvi nomme, comme de nombreux détracteurs, l’ère victimaire où les « héros » perdent leur place.

Outre que ce tournant ne peut être strictement défini par la mémoire juive qui n’en est qu’un facteur, on comprend que cet ouvrage s’emploie d’un chapitre à l’autre à défendre une thèse qui essentialise, non la Résistance, mais la résistance bleu blanc rouge – sans aucun élément de comparaison hors de l’Hexagone, sinon en Algérie. François Azouvi ne laisse planer aucun doute sur son positionnement : si la résistance est pour lui un « fait moral », c’est parce que l’authentique résistance relève du « sacré ». Aussi écrit-il, sans ambages, que la « Résistance fut, comme les résistants l’ont tous dit, une “mystique” » (je souligne) – sans que l’on sache, évidemment, qui sont ceux qu’inclut une telle totalisation. La condition mystique de la Résistance place celle-ci au-dessus non seulement de la politique mais également de l’histoire. Elle trace sa route hors des « grilles historiques », au sens disciplinaire, mais aussi du déroulement même de l’histoire politique et sociale.

Ainsi, au-delà d’un présent qui aurait éludé ses héros, la résistance éternelle de François Azouvi – ou qu’il appelle de ses vœux –, à elle seule « fabrique la véritable légitimité quand il s’agit d’affaires mettant en question l’honneur de la France ». En dépit de l’esprit du temps, elle « continue de constituer un réservoir de grandeur ». Ces propos aux résonances gaulliennes laissent ouverte la question – dont l’inquiétude n’a pas décru au fil de ces six cents pages – de savoir qui, dans cette perspective, sera identifié comme un danger pour l’honneur de la France.

 

[Photos de l’auteur – source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]