« La langue ne tombe pas avec les murs de Rome », écrit Philippe Heuzé. Et, pourrait-on ajouter, le temps de la poésie latine court sur un temps (encore ouvert, bien entendu) de plus de deux mille ans. C’est de la longévité et de l’inventivité d’une poésie en langue vernaculaire d’abord, puis en langue de culture écrite et liturgique, et enfin en langue d’érudition un peu désuète, que rend compte cette anthologie bilingue : « depuis les origines jusqu’à Pascal Quignard ». Ce parti pris, même s’il exclut de fait tous les grands prosateurs, fait entendre la particularité des liens noués entre une langue, le latin, et la culture écrite occidentale.

Anthologie bilingue de la poésie latine : source et ressource de la poésie

Première page d’un manuscrit d’une anthologie latine, daté entre 1001 et 1025, comprenant des textes de Virgile, Donat, Servius, Auguste et Ovide, issu de la bibliothèque du cardinal de Richelieu © Gallica/BnF

Anthologie bilingue de la poésie latine. Trad. du latin par André Daviault, Jeanne Dion, Sylvain Durand, Yves Hersant, Philippe Heuzé, René Martin, Jackie Pigeaud et Étienne Wolff. Édition de Philippe Heuzé, avec la collaboration d’André Daviault, Sylvain Durand, Yves Hersant, René Martin et Étienne Wolff. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 920 p., 69 €

Écrit par Claire Paulian

Certes, l’ensemble coordonné par Philippe Heuzé fait la part belle aux œuvres connues : un tiers des textes présentés sont antérieurs au IIIe siècle après Jésus-Christ et à Juvénal. C’est, par morceaux choisis, un corpus d’abord canonique que découvriront avec plaisir ceux qui ne disposent pas déjà d’une anthologie similaire ; ou du moins le découvriront-ils dans des traductions nouvelles pour la plupart et agrémentées de notices à la fois concises et précises.

Du reste, après Lucrèce,  Virgile ou  Lucain, le corpus fait apparaitre des textes moins connus, comme La veillée de Vénus, « joyau de la poésie mineure », selon Pierre Laurens ; ou la réécriture en hexamètres virgiliens des Évangiles par Juvencus. Mais surtout, le choix de la poésie permet à l’anthologie de courir le long des siècles ultérieurs : ceux-là mêmes que la Renaissance rejeta dans l’ombre et que redécouvrit le XIXe siècle baudelairien ; ceux-là mêmes que, en dépit de Baudelaire et de Huysmans, nous connaissons, en général, plutôt mal.

L’anthologie met alors en évidence l’influence des langues vernaculaires sur le latin écrit, sensible dans l’émergence d’une poésie – et non seulement scandée – en latin : l’influence est suffisamment rare pour être notée, car, au contraire des langues vulgaires qui évoluent, le latin écrit reste, dans sa syntaxe, d’une très grande stabilité. L’ouvrage permet également, et c’est peut-être son apport le plus riche, de découvrir une poésie religieuse, mystique et parfois liturgique, que le commun des mortels connait sans doute plutôt (pour la poésie mystique) en langues vulgaires, ou par le biais de la musique. Ainsi, les hymnes d’Ambroise, le Stabat Mater de Jacopone da Todi, ou le Dies irae de Thomas de Celano au XIIe siècle (« mors stupebit et natura / cum resurget creatura », « la mort et la nature seront saisies de stupeur / quand la créature ressuscitera » (traduit par Étienne Wolff). On ne peut lire ce poème à la fois rugueux et extatique sans avoir dans l’oreille le Requiem de Mozart et sans quelques images du Septième Sceau de Bergman. C’est de ce texte que s’inspire aussi le « Franciscae meae laudes » de Baudelaire, six siècles plus tard. Les notices sont ici extrêmement précieuses. Tout en renseignant précisément les auteurs et les textes présentés, elles donnent le désir d’en savoir davantage, par exemple sur l’invention et la fixation de la poésie liturgique chantée, ou sur les effets de circulation entre les pratiques poétiques en langue vernaculaire et en langue latine.

Le recueil permet aussi, bien entendu, de découvrir la poésie courtoise en latin. Ainsi les beaux vers, tout en assonances, du chansonnier de Ripoll, contemporain de Chrétien de Troyes, trouvés en marge de la copie d’un manuscrit consacré aux étymologies : « Dulcis amica mei, si quaeris quod volo, vellem / tactum non factum, dulcis amica mei » Étienne Wolff propose : « Douce amie à moi, si tu demandes ce que je veux / c’est le toucher, non la possession, douce amie à moi ». Plus proche de nous, témoignant de l’autorité de la langue latine sur la scène des nations émergentes, voici, contemporain des essais de Franciade ronsardiens, un extrait de la Roxolania de Sebastien Flavien Klonowicz. « Ingenium vos Argolicis si detinet oris / Ingenii tellus est quoque nostra ferax »: « La Grèce vous est chère, ses dons naturels vous captivent ? Comblée par la nature, notre terre l’est aussi ». L’auteur, traduit de façon un peu libre mais très efficace par Yves Hersant, célèbre sa région, la Galicie, alors rattachée au royaume de Pologne qu’il estime injustement méprisé.

Au-delà du XVIIe siècle, le corpus présenté se fait assurément plus rare : il se limite à Rimbaud, Baudelaire, Pascoli et Pascal Quignard. Mais finir cette anthologie avec le poème Inter aerias fagos / Parmi les hêtres aériens de Pascal Quignard (initialement paru en 1979) est aussi une manière, inespérée, ou plutôt une chance – particulièrement bien saisie – de ne pas finir. Tant le latin de Pascal Quignard, ce latin si érudit, si intertextuel, mais aussi si fortement marqué par la poésie contemporaine, si fortement « quignardisé » comme l’écrit Yves Hersant, nous entraine soudain, au-delà de toute imitation et de tout jeu citationnel, dans sa stupeur propre, interminable.

 

[Source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]