L’écrivain et éditeur René de Ceccatty réagit à l’affaire de la traduction d’Amanda Gorman aux Pays-Bas en s’opposant à toute forme de critères idéologiques.

Rene de Ceccatty, traducteur, ecrivain, editeur au Seuil

René de Ceccatty, traducteur, écrivain, éditeur au Seuil

Propos recueillis par Valérie Marin La Meslée

Il est à la fois écrivain (Mes années japonaises, paru au Mercure de France en 2019), traducteur, de l’italien (Dante, Pasolini) et du japonais, et éditeur aux éditions du Seuil. Cette fois, il répond à nos questions au sujet de la polémique née aux Pays-Bas à propos de la traduction par Marieke Lucas Rijneveld – devenue l’an dernier, à 29 ans, la plus jeune lauréate du prix international Booker pour son premier roman (Qui sème le vent, traduit en français par Daniel Cunin aux éditions Buchet-Chastel) – du recueil d’Amanda Gorman – poétesse choisie par Joe Biden pour son investiture – à la demande de l’éditeur néerlandais Meulenhoff. Face au tollé qu’a suscité la nouvelle, et notamment l’article d’une journaliste et militante noire, Janice Deul, disant qu’une personne noire aurait dû être choisie pour ce faire, Marieke Lucas Rijneveld a renoncé et doit s’exprimer sur cette affaire sous la forme d’un poème à paraître cette fin de semaine.

Le Point : Quelle a été votre première réaction à cette polémique ?

René de Ceccatty : L’idée qu’il faille être noir pour traduire un Noir est terrifiante. Cette bienséance, ce politiquement correct qui envahit tous les domaines de la culture font perdre la tête aux gens ! Ni l’orientation sexuelle, ni l’origine de la personne, ni sa couleur de peau, ni son genre ne lui donnent une compétence ou une incompétence, c’est totalement absurde. Ce sont des critères d’ordre idéologique qui n’ont pas leur place dans la traduction.

Récemment s’est posée la question de traduire le poème de Derek Walcott « Omeros ». J’ai eu le sentiment que le traducteur devait avoir, certes, une connaissance du contexte antillais-américain, mais surtout être en mesure de trouver l’équivalent linguistique français des Antilles. À partir de là, je suis convaincu de la nécessité que le traducteur soit à l’aise, et très inventif, dans l’équivalent français du créole antillais américain. Est-il pour autant obligatoire que ce soit un Antillais métis qui traduise Walcott, lui-même antillais et métis ? Non. Certes, des poètes, qui connaissent bien la langue antillaise de Patrick Chamoiseau, ou de poètes haïtiens, pourraient, par leur approche de la langue créolisée, en sentir plus facilement les nuances. Mais il n’est pas question d’origine ou de couleur de peau. Un Blanc européen peut avoir cette connaissance livresque, culturelle, par affinité, ou pour avoir vécu dans le pays. Ce qui est fondamental dans la traduction, c’est l’apprentissage par des lectures. Est-ce que cela peut suffire, pour traduire un poète africain, d’être de son pays ou d’y avoir vécu ? Non, ce qui compte, au-delà de l’expérience de rites culturels, c’est la connaissance de la culture, la compétence et la sensibilité littéraire.

Dans quelle mesure l’argument d’une connaissance du « spokenword  », de la poésie orale des slameurs, peut être à considérer dans ce débat ?

L’oralité est un autre problème auquel j’ai moi-même été confronté en traduisant Pasolini. J’ai su reconnaître mes limites quand il s’est agi de retraduire des romans comme Ragazzi di vita (Les Ragazzi) ou Una vita violenta. Le langage de « banlieue » n’est pas du tout normé, et pose déjà un problème dans la restitution orale de l’italien. En français, la traduction dans un style argotique de la « série noire » était très artificielle (pour les premières traductions de ces deux romans). Pasolini n’en était pas satisfait. Mais quand on m’a proposé de les retraduire, j’ai reconnu que je n’y arrivais pas, je n’avais pas en moi l’équivalent français de cette oralité. Le traducteur doit avoir cette connaissance, sentir immédiatement en français, et sans doute par son expérience personnelle, l’équivalent de cette oralité.

On a justement argué, comme critère de traduction d’Amanda Gorman, de la communauté d’expérience vécue d’une Noire. Qu’en pensez-vous ?

Il est impossible d’avoir une expérience vécue analogue à celle de l’auteur que l’on traduit. Cela veut dire qu’un lecteur qui n’a jamais connu ce que l’auteur a connu ne comprendrait pas ce qu’il écrit ? À quoi sert un livre sinon à faire découvrir, partager, connaître une expérience que le lecteur n’a jamais eue ? Sinon on ne lirait que ce qu’on connaît ! Non. Un traducteur peut être un passeur supplémentaire dans ce processus s’il a les instruments suffisants en termes d’intellect, de technique. Quand on me propose une traduction, je me demande toujours si je suis prêt à me plonger dans cet univers qui n’est pas entièrement le mien. Ainsi, récemment, on m’a demandé de traduire un texte interlope, qui se passe à Rome. Mais j’ai refusé cette proposition parce que je n’arrivais pas à trouver cette langue-là, faite de beaucoup de citations de réseaux sociaux, de Twitter, d’Instagram, et pour moi qui n’y suis pas naturellement plongé, j’ai senti que ce serait artificiel. On se pose constamment la question : est-on prêt à passer quatre mois dans un univers qui ne vous est pas naturel ? Il faut trouver cet équilibre entre un univers nécessairement nouveau pour soi, mais dont on se sent un ambassadeur possible, c’est beaucoup une question d’intuition.

Pensez-vous que la traductrice choisie a trop facilement jeté l’éponge face aux attaques ?

Un traducteur est toujours angoissé, il se pose toujours des questions, alors, s’il sent une pression autour de lui, comment va-t-il résister au fait qu’on pense qu’il n’est pas la bonne personne pour ce faire ?

Certains critères manqueraient-ils au milieu de l’édition pour choisir un traducteur de textes issus de la diversité ?

J’ai toujours été sensible, en éditant des auteurs comme Patrick Chamoiseau ou en faisant des recensions de l’œuvre Édouard Glissant, à l’ouverture d’un catalogue et d’habitudes de lecture. Et les éditions du Seuil ont confié la direction de la collection poésie à Alain Mabanckou, dont les premiers textes parus sont ceux de poètes noirs, d’un poète haïtien de facture assez classique comme Louis-Philippe Dalembert aux textes d’un slameur comme Souleymane Diamanka. Faut-il pour autant parler de démagogie ? Comme du geste de Biden en choisissant Amanda Gorman ? Toutes les voix doivent s’exprimer, mais l’opportunisme venu de la bien-pensance de la diversité n’est pas une chose entièrement sincère. Que quelqu’un appartienne à une population déshéritée qui n’a pas eu voix au chapitre ne lui donne pas la compétence nécessaire pour parler au nom d’une communauté, ce n’est pas forcément la bonne personne. Un intellectuel parle souvent au nom des autres et pas toujours avec une parfaite compétence, mais, encore une fois, ce n’est pas l’origine qui peut le déterminer. Alors, que dirait-on de la légitimité d’un Claude Lévi-Strauss ou du cinéaste Jean Rouch ? De disciplines comme l’anthropologie ? L’ethnologie ? Dans mon travail d’éditeur, je découvre des personnalités et des expériences dont je n’avais pas connaissance jusque-là, mais que je suis capable de comprendre. Pour la traduction, c’est la même chose dans les limites que je disais tout à l’heure. La poésie réclame certainement des affinités particulièrement pointues, mais sûrement pas idéologiques.

Comment donner davantage de visibilité à ceux qui s’en sentent privés ?

Entrer dans le domaine des quotas est très dangereux en matière d’édition ou en matière intellectuelle tout court. Mes critères demeurent les mêmes, quel que soit l’écrivain, et pareillement pour la traduction : surtout ne pas prendre le risque de se soumettre à des critères qui relèvent de l’idéologie. En poésie, il se peut que le rapport naturel au slam ou au rap donne une compétence véritable, bien entendu. Et que cette affaire soit l’occasion pour un certain nombre qui se sentent écartés par une dite race blanche dominante de se poser la question, sans doute, mais il ne faut pas qu’elle soit la première question que l’on se pose, que cela devienne un argument politique et donc nécessairement simplificateur. Pour moi, forcer la note est toujours terrible. Comme dans le domaine de la sexualité : réduire la littérature homosexuelle à un lobby ? Seul un homosexuel comprendrait un livre écrit par un homosexuel ou parlant d’homosexualité ? On en arrive à une totale absurdité et à une ghettoïsation des sensibilités. La grande littérature ne souffre aucune détermination.

[Photo : Francesca Mantovani – source : http://www.lepoint.fr]