L’écrivain et réalisateur, opposant au Hezbollah, a été assassiné en février 2021. Nonfiction lui rend hommage, pour que vive sa contribution à l’histoire immédiate du Liban et de la région.

Écrit par Claire A. POINSIGNON

Assassiné dans la nuit du 4 février 2021, à 58 ans, l’éditeur et intellectuel engagé, connu pour sa liberté d’esprit, était resté fidèle à la banlieue sud de Beyrouth d’où sa famille paternelle – chiite – était originaire, par ailleurs fief du Hezbollah. Il se savait menacé et avait annoncé qu’il tiendrait le parti de Dieu et Amal, l’autre parti chiite, pour responsables de ce qui pourrait lui arriver. Il s’élevait aussi avec vigueur contre les agissements du régime de Damas au Liban et dans la région. D’où l’émoi suscité par sa mort chez les lettrés, les intellectuels et les militants du monde arabe proches de ses idées.

Le 5 février 2021, L’Orient-Le Jour constate dans son éditorial   :

« Hier, nous avons perdu un contributeur. Nous avons perdu un auteur. Certains, au sein de la rédaction, ont perdu un ami.

Quatre balles dans la tête, une dans le dos, au détour d’un chemin au Liban-Sud. Il faut noter avec quelle lâcheté les assassins de Lokman Slim ont opéré. D’un côté, un homme dans sa Toyota Corolla de location, armé de ses mots et de ses convictions. Peut-être avait-il une cigarette entre les doigts aussi… De l’autre, celui qui, entre chien et loup, exécutant probablement les ordres de commanditaires incapables de s’élever à la hauteur du verbe, a appuyé sur la gâchette.

Ce n’est pas qu’un homme, hier, que l’on a assassiné au Liban. En abattant Lokman Slim, cet intellectuel, cet écrivain, ce chercheur, éditeur, militant, qui revendiquait haut et fort sa liberté de penser, ce sont des principes et des valeurs que ses assassins visaient. »

Le quotidien libanais francophone rappelle aussi quel type d’homme il était   :

« Écrivain, réalisateur, amoureux de la langue arabe et ouvert sur l’Occident, Lokman Slim faisait partie de cette catégorie d’hommes et de femmes libres, polyglottes et éclectiques, désormais en voie de disparition au Liban. Des gens profondément imprégnés de la culture levantine et de ce qu’elle implique en termes d’ouverture d’esprit qui ne pouvaient se résigner à accepter l’ordre milicien imposé par le Hezbollah. Ce que Lokman Slim disait tout haut, sans retenue mais toujours avec élégance, tout son entourage le pensait mais sans oser l’exprimer avec autant d’audace. Ce penseur polyvalent, retrouvé mort hier matin au Liban-Sud, était l’un de ces rares activistes qui pensaient la liberté, la prêchaient et la vivaient sous toutes ses coutures. »

Quant à la branche édition du groupe de presse – L’Orient des Livres – et au mensuel L’Orient littéraire, ils saluent l’œuvre accomplie par Lokman Slim et sa sœur Rasha Al Ameer autour de la maison d’édition Dar al-Jadid, ils s’engagent à rester à ses côtés pour « porter haut la voix de la liberté ».

« L’idée du dialogue et la logique de la raison »

À Beyrouth, le 11 février, les funérailles se déroulent dans le jardin de la vieille demeure familiale des Slim, en présence de plusieurs ambassadeurs occidentaux d’Allemagne, du Royaume-Uni, de Suisse et des USA notamment.

Le caractère multiconfessionnel de la cérémonie en réjouit certains, qui ont l’impression de s’asseoir sur les appartenances religieuses, et en offusque d’autres : chanter des cantiques chrétiens et psalmodier des sourates du Coran, tour à tour et côte à côte, constitue un dernier message de coexistence de la part du défunt… Pour éteindre la polémique naissante sur les réseaux sociaux, les vidéos de la cérémonie intégrale ont disparu du Web et celles qui restent accessibles, comme celle de Daraj Media (8’10), ont été soigneusement montées.

La mère de Lokman, Salma Merchak, d’origine syro-égyptienne, de confession chrétienne, exhorte les jeunes à marcher sur les traces de son fils : « Si vous voulez une patrie, vous devez vous accrocher aux principes pour lesquels Lokman a été martyrisé. Le fardeau sera lourd. Acceptez l’idée du dialogue et la logique de la raison pour créer un pays digne de Lokman. Restez à l’écart des armes ; celles-ci ont emporté mon fils. »

L’écrivaine et éditrice Rasha Al-Ameer défend l’héritage de son frère   :

« C’était un érudit, un chercheur, un amoureux fou des livres qui fréquentait assidûment toutes les librairies et bibliothèques, lui le philologue polyglotte qui maniait plusieurs langues (latin, grec ancien, français, anglais, allemand, sans oublier un arabe des plus purs). Héritier des Bassatina, il avait le sens – et il nous l’a transmis – du détail, de la précision, de la patience, du labeur. Ses projets, ceux chers à son cœur, étaient dans l’esprit même de la Nahda et de la liberté intellectuelle. »

De Bizerte, en Tunisie, un message de l’universitaire, traducteur et poète Jalel El Gharbi, me parvient qui va dans le même sens : « Je m’étais rendu au Liban en 2008 pour rencontrer le philosophe syrien Sadik Jalal al-Azm, dont je venais de traduire un livrePendant mon séjour, j’ai fait la connaissance de Lokman Slim, qui m’a reçu chez lui, à Haret Hreik, près de Sabra et Chatila.

Sa femme, Monika Borgmann, nous a projeté le film Massaker : Sabra et Chatila par ses bourreaux qu’ils ont coréalisé en 2004. Lui, sachant que je lisais l’arabe, a tenu à me montrer le livre de Taha Hussein où il met en doute l’authenticité de la poésie antéislamique. Il était très fier d’avoir republié cet ouvrage. Il m’avait montré aussi les sites islamistes qui avaient flairé le danger : ce qui vaut pour les textes antéislamiques pourrait être étendu un jour au texte coranique lui-même… Il me reste le souvenir d’un homme qui connaissait parfaitement l’histoire de son pays et de la région, d’un homme à l’écoute de ce qui agite le monde et d’un homme qui ne parlait pas beaucoup. »

Hommages à Paris

Le même jour, se tient un rassemblement place de la Sorbonne à Paris. Devant des Libanais, des Syriens et des Français graves, la chercheuse Hana Jaber évoque avec émotion cet « homme multiple qui avait plusieurs facettes » : le linguiste qui va manquer à la culture arabe contemporaine, le traducteur d’auteurs mal connus au Proche-Orient et le penseur qui croyait à l’intelligence collective comme facteur de changement.

Le politologue Ziad Majed rappelle le courage sans concession de l’homme engagé « face à l’hégémonie d’un parti totalitaire qui a préservé sa milice après la fin de la guerre civile et l’a envoyée soutenir un régime barbare à Damas et intervenir en Irak. (…) Tous les intellectuels et les journalistes assassinés au Liban depuis 2004 étaient des opposants au Hezbollah et au régime syrien », rappelle-t-il en espérant que le crime ne restera pas impuni.

L’hommage de l’Institut français du Proche-Orient à Lokman Slim invite à faire plus ample connaissance avec ses travaux et sa pensée :

« Lokman Slim occupait une place éminente dans la vie culturelle libanaise. Il avait fondé en 1990, avec sa sœur l’écrivaine Racha Al-Ameer, les éditions Dar Al-Jadid qui ont marqué le paysage éditorial libanais et arabe par ses choix innovants. Avec Monika Borgmann, il avait réalisé deux documentaires incontournables : Massaker (2004) livrait les témoignages d’anciens miliciens ayant participé aux massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila en 1982 ; Tadmor (2016) portait sur le quotidien des détenus dans la prison syrienne de Tadmor/Palmyre. »

« Deux de ses écrits disponibles en français témoignent de la finesse de ses réflexions et de son amour sans concession du Liban : « La paix à la libanaise, ou l’art de la réconciliation sans modération »  et « Beyrouth. Une capitale qui capitule », dans lequel il dévoilait quelques faux-semblants de Beyrouth et du métier d’éditeur. »

Les chercheurs du Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po soulignent de leur côté le bénéfice qu’ils ont tiré des travaux de Lokman Slim à travers le centre d’archives, créé en 2004, Umam Research & Documentation qu’il codirigeait avec Monika Borgmann avec un double objectif : « construire un centre d’archives citoyennes accessibles au plus grand nombre et sensibiliser le public aux sujets de la guerre et de la violence à travers les arts. Ensemble, ils avaient aussi fondé le Hangar, un centre culturel dans lequel ont été organisées de nombreuses expositions, notamment sur les mémoires de la guerre et du quartier de Ghobeiri où il était situé. »

Human Rights Watch, par la voix de ses responsables à Beyrouth, a plaidé pour qu’une enquête rapide, indépendante et transparente soit menée. Sans illusion dans le contexte libanais marqué par l’attentisme et la paralysie. Une Fondation Lokman Slim va cependant voir le jour, à l’initiative de Rasha al-Ameer et de Monika Borgmann, pour poursuivre son œuvre.

 

Pour aller plus loin :

Notre article Syrie : des artistes contre la guerre civile et les massacres, par Claire A. Poinsignon

Notre dossier Polyphonies syriennes : écrivains, intellectuels et artistes résistent, par Claire A. Poinsignon

Jean-Pierre Perrin évoque l’érudit et rappelle ses dernières prises de position dans Libération :

« Le 15 janvier, dans une interview à la télévision Al-Arabiya, il avait accusé le Parti de Dieu et le régime de Damas, avec la complicité de la Russie, d’être responsable de la double explosion de Beyrouth qui, le 4 août, a fait 208 morts, plus de 6 500 blessés, dont un millier d’invalides et d’estropiés, et ravagé des quartiers entiers de la capitale libanaise dans un rayon de plusieurs kilomètres. »

L’universitaire Jean-Pierre Filiu égrène la longue liste des assassinats de personnalités politiques attribués au Hezbollah, dans Le Monde :

« La fin officielle de la « guerre civile », avec les accords de Taëf qui entérinent, en 1989, la tutelle syrienne sur le Liban, amène le Hezbollah à suspendre cette campagne d’assassinats. Mais le mode opératoire de l’attentat contre Hariri, réalisé par le Hezbollah pour le compte de Damas, ouvre une nouvelle séquence de meurtres de patriotes libanais, par lesquels le régime Assad se venge d’avoir dû mettre fin à trois décennies d’occupation du pays. C’est ainsi que sont, entre autres, assassinés en 2005 les journalistes Samir Kassir (en juin) et Gibran Tuéni (en décembre). L’intervention du Hezbollah aux côtés du régime Assad est dénoncée par le député Mohammed Chattah, tué dans l’explosion d’une voiture piégée à Beyrouth, en décembre 2013. »

À propos du Centre Umam destiné à collecter, conserver et faire parler des archives au Liban, le doctorant Tristan Hillion-Launey à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) salue son travail et aborde la question du financement de la structure.

« Jusqu’à la dernière mise à jour du site d’Umam, il était difficile de connaître les sources de financement de l’association qui ne mentionnait que l’aide financière reçue de l’ambassade suisse de Beyrouth pour lancer son portail Umam Biblio (catalogue qui référence une partie des archives du centre). En contraste, Umam dévoile sur la dernière version de son site une grande partie de ses collaborateurs et sources de financement depuis 2005 : le Goethe Institute, l’Institut français du Proche-Orient, le United State Institute for Peace, The National Archives of Finland, la Canadian International Developpement Agency, l’Union européenne, les ambassades du Danemark, de Hollande, de Norvège, etc. »

Critique du documentaire Massaker de Monika Borgmann, Lokman Slim et Hermann Theissen (99’) par Éric Vidal.

L’universitaire Frederik Detue analyse le film Palmyre/Tadmor dans un texte à paraître en le rattachant à une longue histoire :

« Comme Alain Resnais, Chris Marker et Jean Cayrol l’ont fait en réalisant Nuit et Brouillard, Monika Borgmann, Lokman Slim et les anciens détenus de l’Association fondée par Ali Abou Dehn ont conçu Palmyre “comme un dispositif d’alerte” » « sans images d’archives, qui, à l’instar de Shoah [de Claude Lanzmann, 1985], gagne en force d’interpellation. » Selon Detue, produire une œuvre comme Palmyre constitue une action dans l’histoire. Reste à mettre le film sur la réalité carcérale vécue par des opposants libanais dans la Syrie de Hafez al-Assad en regard avec les documentaires produits par les Syriennes et les Syriens sur la répression sous Bachar al-Assad.

« Nos livres ne vieillissent pas », proclame le site de la maison d’édition Dar al-Jadid.

Signalons enfin la création d’une bibliographie partagée sur Zotero à l’initiative de la chercheuse Véronique Ginouvès.

 

[Source : http://www.nonfiction.fr]