50 ans après sa mort, c’est l’année du général. L’occasion de se pencher sur son patronyme… et d’aller de surprise en surprise.
Écrit par Michel Feltin-Palas
Combien de fois lui en a-t-on fait la remarque ? S’appeler de Gaulle et devenir chef de la France libre, puis fondateur de la Ve République, cela ressemble à un signe du destin. Si bien que la plupart des Français en sont convaincus : le général portait un nom prédestiné – un aptonyme, comme disent les savants. Ce qui est tout à fait exact, mais… pas pour la raison que l’on croit.
Premier clin d’œil de l’Histoire et de l’étymologie : selon l’hypothèse la plus probable, Gaulle serait un nom d’origine… germanique, wal(l)e, ce qui ne manque pas de sel pour celui qui s’opposa à la collaboration avec les Nazis. Fort heureusement, le sens de ce mot est plus conforme à la personnalité du héros de la Résistance : il signifie en effet « fortification militaire »Pour cette raison, walle est un patronyme flamand assez commun, que l’on retrouve par exemple sous la forme van der Walle, désignant l’habitant d’une maison située près d’un mur d’enceinte (c’est aussi le wall anglais).
Reste à comprendre comment on est passé de Walle à Gaulle. Sur ce point, deux phénomènes ont conjugué leurs effets, dont le premier remonte à la fin de l’Antiquité.
Au Ve siècle, quand survient la chute de l’Empire romain, les Francs s’installent dans le nord de la Gaule. S’ils ne sont pas assez nombreux pour imposer leur langue, ils modifient néanmoins fortement le bas latin parlé dans ces territoires. Ils introduisent en particulier de nombreux mots commençant par [w]. Or, les Gallo-Romains ne connaissent pas ce son et ont beaucoup de mal à le prononcer. Résultat : ils le déforment, en prononçant d’abord [gw]. Le walle importé par les Francs devient donc à ce moment-là quelque chose comme [gwalle] avant que le [w] ne finisse par disparaître complètement. Résultat : en quelques décennies, on passe donc de [walle] à [gwalle] puis à [galle]. Le cas n’est d’ailleurs pas isolé : de la même manière sont apparus en français des mots comme guerre (de werra, « troubles, désordre, querelle ») ; garçon (de wrakjo, « vagabond ») ou guérir (de warjan, « défendre, protéger »), mais aussi le prénom Guillaume (de Whilhelm, issu de will, « volonté », et de helm, « heaume, casque »).
Bon, tout cela est très bien, me direz-vous, mais on est arrivé à Galle, pas à Gaulle. Il me faut donc encore expliquer le passage de –alle à –aulle. En fait, ce changement de la graphie s’explique par une évolution de la prononciation que l’on peut résumer ainsi : quand la consonne [l] est suivie d’une autre consonne (un autre [l], en l’occurrence), elle finit au XIe siècle par se prononcer « ou ». Gall se prononce alors un peu comme « ga-ou ». Au fil du temps, ce dernier son va évoluer en [gâo-], au XVe siècle, et enfin en [go-], à partir du XVIe siècle.
Et voilà, schématiquement, comment walle est devenu galle, puis Gaulle. Comme aurait pu dire le général : Vous m’avez compris ?
Sources :
· Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Le Robert
· Stéphane Brabant, revue Défense de la Langue Française, troisième trimestre 2019.
[Source : http://www.lexpress.fr]