Une traduction de La Divine Comédie de Dante expurgée de Mahomet « pour ne pas blesser » : le choix d’un éditeur néerlandais fait couler beaucoup d’encre, avec des accusations de censure qui se multiplient. Le PEN Club français s’inquiète lui aussi de précautions qui finissent par porter atteinte à l’œuvre et à la « dimension transculturelle » de Dante. Nous reproduisons ci-dessous, en intégralité, le texte de l’organisation.

ActuaLitté

Dante à l’épreuve de la « Cancel culture » : Le PEN Club et des associations culturelles franco-italiennes prennent position.

Qui aurait cru que 700 ans après sa mort, Dante passerait sous les fourches caudines du « politiquement correct » et de son nouvel avatar : la Cancel Culture. Et qui plus est le jour, le 25 mars, rebaptisé pour l’occasion Dantedi.

C’est un éditeur néerlandais qui a mis le feu aux poudres en escamotant le nom de Mahomet dans la nouvelle version de La Divine Comédie, chef d’œuvre du poète du Dolce stil novo.

La version de L’Enfer, première partie de grand poème, a ainsi été retraduite par Blossom Books, éditeur néerlandais en omettant le nom de Mahomet pour « éviter que le livre soit inutilement blessant », rapporte De Standaard.

Le périodique spécialisé « ActuaLitté », qui a repris l’information, précise que c’est à l’occasion d’une interview de la traductrice Lies Lavrijsen sur une radio belge que l’information a été divulguée : les occurrences du texte italien où figurait la mention de Mahomet ont été supprimées mais les papes, Judas, les meurtriers de César, ou les homosexuels tant décriés par l’Église catholique n’ont pas été exclus.

Cette censure du passé, sous couvert du respect des croyances d’autrui, préoccupe grandement le PEN club français et l’association Italiques, l’une des plus actives associations culturelles de la région parisiennes, qui voient dans la généralisation de cette d’attitude un grave danger pour la liberté d’expression.

« À ce train-là, le Moyen-Âge de Dante nous apparaîtra bientôt comme une période de lumières par rapport à notre présent. Ne baissons pas la garde », réagit Jean Musitelli, agrégé d’Italien et président d’Italiques dont l’association croise depuis plus de 20 ans les expériences intellectuelles et politiques avec la Péninsule.

« Aujourd’hui, plus que jamais cette liberté d’expression chèrement gagnée doit redevenir le cœur battant de notre modernité et non l’épouvantail de notre frilosité », confirme pour sa part Antoine Spire, président du PEN Club français qui rappelle les graves précédents d’une époque pas si lointaine, le nazisme, mais aussi celle plus récente où Salman Rushdie a été voué aux gémonies par les fondamentalistes pour avoir osé faire du Prophète un inoffensif personnage de roman.

Cet appel ne laisse pas indifférent les écrivains et intellectuels d’origine italienne regroupés dans d’autres associations comme LINGUAFRANCA, un collectif d’écrivains et de traducteurs franco-italiens promouvant la littérature transnationale ou encore TRANS-IRE, l’université populaire de Martino/Carpitella, dédiée aux transmissions des savoirs et des pratiques transculturels.

« L’ironie de l’histoire, c’est que La Divine Comédie a été fort influencée par la culture arabo-musulmane alors dominante ; certains passages seraient des phrases en arabe réécrites en caractères latins », explique Fulvio Caccia, président de Linguafranca en s’appuyant sur des recherches actuelles. « D’où justement la dimension transculturelle de Dante », rebondit à son tour Morena Campani, cinéaste et fondatrice de Trans-Ire, née à Ravenne, la ville où Dante est mort.

En effet, Le désir, thème de ce Printemps des poètes compliqué, n’aurait pas déplu à l’illustre Florentin, lui qui a fondé la poésie, la langue de l’amour sur la diversité des langues des cours de son époque. À méditer en ces temps obscurs.

 

[Photo : Carl Harper, CC BY-NC 2.0 – source : http://www.actualitte.com]