Le choix entre « tu » et « vous » résulte en partie de codes sociaux, mais aussi de préférences liées à notre éducation, à notre milieu professionnel et à nos émotions.
Écrit par Michel Feltin-Palas
C’est une anecdote qui en dit long sur le personnage. Dans les années 1970, François Mitterrand n’est encore que le premier secrétaire du Parti socialiste, mais il a déjà une certaine idée de lui-même. Un jour, alors qu’un vieux militant s’aventure à lui demander s’il peut le tutoyer, Mitterrand répond… à la Mitterrand : « Si vous voulez »…
« Tu » ou « vous » ? En cette matière, beaucoup dépend des codes sociaux, mais aussi d’inclinations individuelles liées à notre éducation, à notre milieu professionnel, à nos émotions. Tentons néanmoins de déterminer quelques lois générales.
Globalement, les enfants tutoient spontanément, avec un grand naturel, mais ils ne sont pas les seuls. Le tutoiement est désormais la règle dans l’écrasante majorité au sein des familles « Seules 20 000 d’entre elles font encore exception », précise Etienne Kern, auteur d’un livre passionnant sur le sujet, subtilement titré Le tu et le vous, l’art français de compliquer les choses(1). Il est aussi la marque d’une relation qui s’installe dans la durée : on vouvoie les personnes que l’on rencontre pour la première fois ; on finit souvent par les tutoyer quand on les connaît mieux.
Il est pourtant des cas où l’on tutoie des personnes que l’on n’a jamais vues, que ce soit au sein des clubs de sports, des associations, des réseaux sociaux… C’est là une manière de signifier que l’on se trouve entre égaux, que l’on partage une passion ou du moins que l’on participe à une oeuvre commune. « Dans de telles circonstances, introduire le vouvoiement reviendrait à établir une distance ou une hiérarchie », précise la linguiste Julie Neveux.
À l’inverse, l’usage de « tu » traduit parfois une forme de mépris. C’est le cas quand un policier utilise ce pronom avec un gardé-à-vue. C’est aussi le cas sur les routes. Quand un chauffard nous fait une queue de poisson (car ce sont toujours les autres qui conduisent mal, évidemment), nous le tutoyons spontanément, et ce n’est pas vraiment pour lui faire part de notre amitié ou de notre admiration…
Quand on y réfléchit, le vouvoiement (2) est une incongruité. Pourquoi utiliser la deuxième personne du pluriel pour s’adresser à un seul individu ? C’est sans doute la raison pour laquelle il est apparu assez tardivement en latin vers le IVe siècle après Jésus-Christ, comme le précise le même Etienne Kern. Il présente de surcroît une sérieuse faiblesse puisqu’en français, une phrase comme « Vous êtes là » ne permet pas de savoir si l’on s’adresse à une seule personne que l’on vouvoie, à un groupe d’individus que l’on tutoie individuellement ou encore à un groupe d’individus dont on vouvoie chaque membre… S’il a néanmoins réussi à s’imposer dans la quasi-totalité des langues indo-européennes – à l’exception notable de l’anglais moderne, qui l’a perdu – c’est donc qu’il répond à une nécessité, et même à plusieurs.
Ordinairement, on utilise le « vous » pour s’adresser à un inconnu, évidemment, mais aussi à une personne plus âgée : encore aujourd’hui, 80% de gendres et des brus tutoient leurs beaux-parents. L’emploi du « vous » peut aussi marquer une hiérarchie sociale. Sous l’Ancien Régime, un paysan se devait de tutoyer les bourgeois, lesquels vouvoyaient les aristocrates, alors que le tutoiement était de rigueur dans l’autre sens. Il en va de même dans certaines entreprises, où les subordonnés vouvoient les supérieurs hiérarchiques.
Voilà pour la théorie, car, en pratique, il n’est pas toujours facile d’éviter les impairs, a fortiori quand on est étranger. L’art est d’autant plus difficile à maîtriser que la règle varie dans l’espace (les Français tutoient moins que les Québécois, mais plus que les Wallons) et surtout dans le temps. Toujours selon Etienne Kern, le « tu » aurait commencé à progresser à la fin du XVIIIe siècle, une époque où le registre du sentiment et de l’émotion commence à émerger. En 1793, c’est le grand saut. Le comité de salut public impose le tutoiement dans l’administration pour symboliser l’égalité nouvelle entre les citoyens. L’initiative fera long feu, et il faudra au fond attendre Mai 1968 pour voir le « tu » progresser de nouveau.
Certains s’en réjouissent, y voyant le moyen d’instaurer une société moins formelle et moins corsetée. D’autres le déplorent, à l’instar de l’académicien Frédéric Vitoux. Selon lui, sa généralisation nuit à la délicatesse des rapports sociaux, notamment dans la relation amoureuse. « Il faut aimer tout autant le « vous » de la séduction que le « tu » qu’échangent ensuite les amants ; il existe un érotisme du vouvoiement ou de son abandon comme il y en a un du dévoilement… », écrit-il. Et de conclure par un joli néologisme : « le tutoielitarisme est un totalitarisme. »
Que l’on s’en félicite ou qu’on le regrette, le tutoiement progresse indéniablement depuis 50 ans. On a vu un journaliste, Karl Zéro, tutoyer systématiquement ses invités, fussent-ils ministres ou députés. On voit aujourd’hui des patrons exiger d’être tutoyés par leurs employés, notamment dans les start-up. Tant et si bien que la situation s’est presque retournée. Dans certains cas, le « vous » n’est plus perçu comme une marque de respect, mais comme un signe de défiance ou de mésestime. Et le tutoiement est menacé d’apparaître comme un nouveau conformisme.
(2) Vouvoiement a remplacé l’originel « voussoiement », jugé désormais « vieilli » par les dictionnaires.
[Source : http://www.lexpress.fr]