« La définition de l’IHRA a semé la confusion et affaibli la lutte contre l’antisémitisme », écrivent plus de 200 universitaires de différents pays, engagés dans les études sur l’histoire de l’Holocauste, les études juives et les études sur le Moyen-Orient, qui viennent de publier la  « Déclaration de Jérusalem sur l’Antisémitisme » (JDA).

jda

Cette définition, qui retoque la définition de l’IHRA (l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste), estime que la critique, même radicale, du sionisme, n’est pas de l’antisémitismeEt en accord avec l’arrêt de la CEDH, elle souligne qu la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) contre le régime israélien, n’est pas antisémite non plus.

Macron qui avait assimilé l’antisionisme à l’antisémitisme lors du diner du CRIF de février 2019, est ainsi remis à sa place, de même que les parlementaires qui ont voté la « résolution Maillard » et adopté la définition très biaisée de l’IHRA.

Préambule

Nous, soussignés, présentons la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme, le produit d’une initiative née à Jérusalem. Nous incluons dans notre groupe des universitaires internationaux travaillant dans les études sur l’antisémitisme et les domaines connexes, y compris les études juives, de l’Holocauste, d’Israël, de Palestine et du Moyen-Orient. Le texte de la Déclaration a bénéficié de consultations avec des juristes et des membres de la société civile.

Inspirés de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, de la Convention de 1969 sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, de la Déclaration de 2000 du Forum international de Stockholm sur l’Holocauste et de la résolution des Nations Unies de 2005 sur la mémoire de l’Holocauste, nous soutenons que si l’antisémitisme présente certaines particularités, la lutte contre lui est indissociable de la lutte globale contre toutes les formes de discrimination raciale, ethnique, culturelle, religieuse et de genre.

Conscients de la persécution historique des Juifs à travers l’histoire et des leçons universelles de l’Holocauste, et regardant avec inquiétude la réaffirmation de l’antisémitisme par des groupes qui mobilisent la haine et la violence dans la politique, la société et sur Internet, nous cherchons à fournir un outil utilisable, définition de base concise et historiquement informée de l’antisémitisme avec un ensemble de lignes directrices.

La Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme est une réponse à « la définition de l’IHRA », le document qui a été adopté par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) en 2016. Parce que la définition de l’IHRA n’est pas claire à certains égards et largement ouverte à différentes interprétations, elle a semé la confusion et a généré une controverse, affaiblissant ainsi la lutte contre l’antisémitisme. Notant qu’elle se qualifie elle-même de « définition de travail », nous avons cherché à l’améliorer en offrant (a) une définition de base plus claire et (b) un ensemble cohérent de lignes directrices. Nous espérons que cela sera utile pour surveiller et combattre l’antisémitisme, ainsi qu’à des fins éducatives. Nous proposons notre déclaration non juridiquement contraignante comme alternative à la définition de l’IHRA. Les institutions qui ont déjà adopté la définition de l’IHRA peuvent utiliser notre texte comme un outil pour l’interpréter.

La définition de l’IHRA comprend 11 « exemples » d’antisémitisme, dont 7 se concentrent sur l’État d’Israël. Bien que cela insiste indûment sur un aspect polémique, il existe un besoin largement ressenti de clarté sur les limites du discours et de l’action politiques légitimes concernant le sionisme, Israël et la Palestine. Notre objectif est double: (1) renforcer la lutte contre l’antisémitisme en clarifiant ce qu’il est et comment il se manifeste, (2) protéger un espace de débat ouvert sur la question épineuse de l’avenir d’Israël / Palestine. Nous ne partageons pas tous les mêmes opinions politiques et nous ne cherchons pas à promouvoir un agenda politique partisan. Déterminer qu’un point de vue ou une action controversée n’est pas antisémite n’implique ni que nous l’approuvons ni que nous ne l’approuvons pas.

Les lignes directrices qui se concentrent sur Israël-Palestine (numéros 6 à 15) doivent être prises ensemble. En général, lors de l’application des directives, chacune doit être lue à la lumière des autres et toujours en tenant compte du contexte. Le contexte peut inclure l’intention derrière un énoncé, ou un modèle de discours au fil du temps, ou même l’identité de l’orateur, en particulier lorsque le sujet est Israël ou le sionisme. Ainsi, par exemple, l’hostilité envers Israël pourrait être l’expression d’une animosité antisémite, ou elle pourrait être une réaction à une violation des droits de l’homme, ou cela pourrait être l’émotion qu’une personne palestinienne ressent en raison de son expérience aux prises avec l’État d’Israël. En bref, il faut du jugement et de la sensibilité pour appliquer ces lignes directrices à des situations concrètes.

Définition

L’antisémitisme englobe la discrimination, les préjugés, l’hostilité ou la violence contre les Juifs en tant que juifs (ou les institutions juives en tant que juives).

Lignes directrices

A- En général

1- Il est raciste d’essentialiser (traiter un trait de caractère comme inhérent à une population donnée) ou de faire des généralisations négatives radicales sur cette population. Ce qui est vrai du racisme en général est vrai de l’antisémitisme en particulier.

2- Ce qui est particulier dans l’antisémitisme classique, c’est l’idée que les Juifs sont liés aux forces du mal. Cela est au cœur de nombreux fantasmes anti-Juifs, tels que l’idée d’une conspiration juive dans laquelle « les Juifs » possèdent un pouvoir caché qu’ils utilisent pour promouvoir leur propre agenda collectif aux dépens des autres. Ce lien entre les Juifs et le mal se poursuit dans le présent: dans le fantasme que « les Juifs » contrôlent les gouvernements avec une « main cachée », qu’ils possèdent les banques, contrôlent les médias, agissent comme « un État au sein d’un État », et sont responsable de la propagation de la maladie (comme Covid-19). Toutes ces caractéristiques peuvent être instrumentalisées par des causes politiques différentes (et même antagonistes).

3- L’antisémitisme peut se manifester par des mots, des images visuelles et des actes. Des exemples de formulations antisémites incluent des déclarations selon lesquelles tous les Juifs sont riches, intrinsèquement avares ou antipatriotiques. Dans les caricatures antisémites, les Juifs sont souvent dépeints comme grotesques, avec de gros nez et associés à la richesse. Des exemples d’actes antisémites sont: agresser quelqu’un parce qu’il ou elle est juive, attaquer une synagogue, barbouiller des croix gammées sur des tombes juives, ou refuser d’embaucher ou de promouvoir des gens parce qu’ils sont Juifs.

4- L’antisémitisme peut être direct ou indirect, explicite ou codé. Par exemple, « Les Rothschild contrôlent le monde » est une déclaration codée sur le pouvoir présumé des « Juifs » sur les banques et la finance internationale. De même, dépeindre Israël comme le mal ultime ou exagérer grossièrement son influence réelle peut être une manière codée de racialiser et de stigmatiser les Juifs. (Les signataires ne sont pas spécialistes de géopolitique et pas nécessairement les mieux placés pour juger de l’ « influence réelle » d’Israël. NDRL) Dans de nombreux cas, l’identification de la parole codée est une question de contexte et de jugement, en tenant compte de ces lignes directrices.

5- Nier ou minimiser l’Holocauste en affirmant que le génocide nazi délibéré des Juifs n’a pas eu lieu, ou qu’il n’y avait pas de camps d’extermination ou de chambres à gaz, ou que le nombre de victimes ne représentait qu’une fraction du total actuel, est antisémite.

B – Israël et Palestine: des exemples qui, à première vue, sont antisémites

6- Appliquer les symboles, images et stéréotypes négatifs de l’antisémitisme classique (voir directives 2 et 3) à l’État d’Israël.

7- Tenir les Juifs collectivement responsables de la conduite d’Israël ou traiter les Juifs, simplement parce qu’ils sont Juifs, comme des agents d’Israël.

8- Exiger des gens, parce qu’ils sont Juifs, qu’ils condamnent publiquement Israël ou le sionisme (par exemple, lors d’une réunion politique).

9- En supposant que les Juifs non Israéliens, simplement parce qu’ils sont Juifs, sont nécessairement plus fidèles à Israël qu’à leur propre pays.

10- Refuser le droit des Juifs dans l’État d’Israël d’exister et de s’épanouir, collectivement et individuellement, en tant que Juifs, conformément au principe d’égalité.

C. Israël et Palestine: des exemples qui, à première vue, ne sont pas antisémites (que l’on approuve ou non la vue ou l’action)

11- Soutenir la demande palestinienne de justice et la pleine reconnaissance de leurs droits politiques, nationaux, civils et humains, tels qu’ils sont inscrits dans le droit international.

12- Critiquer ou s’opposer au sionisme en tant que forme de nationalisme, ou plaider pour une variété d’arrangements constitutionnels pour les Juifs et les Palestiniens dans la région située entre le Jourdain et la Méditerranée. Il n’est pas antisémite de soutenir des arrangements qui accordent une égalité totale à tous les habitants « entre le fleuve et la mer », que ce soit dans deux États, un État binational, un État démocratique unitaire, un État fédéral ou sous quelque forme que ce soit.

13- Critique étayée sur les agissements d’Israël en tant qu’État. Cela inclut ses institutions et ses principes fondateurs. Cela inclut également ses politiques et pratiques, nationales et étrangères, telles que la conduite d’Israël en Cisjordanie et à Gaza, le rôle qu’Israël joue dans la région, ou quelle que soit la manière dont, en tant qu’État, il influence les événements dans le monde. Il n’est pas antisémite de signaler une discrimination raciale systématique. En général, les mêmes normes de débat qui s’appliquent à d’autres États et à d’autres conflits d’autodétermination nationale s’appliquent dans le cas d’Israël et de la Palestine. Ainsi, même s’il est controversé, il n’est pas antisémite, en soi, de comparer Israël avec d’autres cas historiques, y compris le colonialisme des colons ou l’apartheid.

14- Le boycott, le désinvestissement et les sanctions sont des formes courantes et non violentes de protestation politique contre les États. Dans le cas israélien, ils ne sont pas, en eux-mêmes et par eux-mêmes, antisémites.

15- Le discours politique n’a pas besoin d’être mesuré, proportionné, tempéré ou raisonnable pour être protégé en vertu de l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ou de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme et d’autres instruments relatifs aux droits de l’homme. Les critiques que certains peuvent considérer comme excessives ou litigieuses, ou comme reflétant un « double standard », ne sont pas, en soi, antisémites. En général, la ligne qui sépare discours antisémite et non antisémite est différente de celle entre discours déraisonnable et raisonnable.

[ Traduit par Philippe G. pour CAPJPO-EuroPalestine – source et liste des signataires sur : https://jerusalemdeclaration.org/ – reproduit sur http://www.mediapart.fr]