BANDES DESSINEES – Suzanne, Marianne, Jean Yanne… cherchez l’intrus. En effet, le troisième n’a jamais été un succès musical de Leonard Cohen. Pas certain que les deux hommes n’auraient pas trouvé une voix (une voie ?) pour s’entendre. Pour autant, Philippe Girard a décidé de consacrer une bande dessinée au chanteur canadien, mort en novembre 2016. Leonard Cohen. Sur un fil, nous raconte la musique, la poésie, les drogues, les femmes… et la dépression chronique. Mais le talent avant tout.

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Publié par Florent D.

On parle de ligne claire pour désigner, globalement, l’œuvre d’Hergé, devenue symbolique du style — sans en être l’unique ni le créateur. Ces dessins au trait limpide, sans fioritures, ont donné à Philippe Girard une piste sombre et crue pour tracer l’histoire de Leonard Cohen. Tout commence à Montréal, avec le jeune Leonard, dont le père est décédé quand il n’avait que neuf ans. Dans une ambiance francophone fondamentale, la famille Cohen assiste aux premières lubies de l’adolescent.

La poésie, qui démarrera avec Federico Garcia Lorca, le guidera vers l’écriture. Avec une guitare, convaincu de pouvoir séduire des filles, il s’improvisera dans une carrière de musicien, avec des amis étudiants. Mais c’est bien par ses poèmes qu’il sera remarqué, avec la parution en 1956 de son premier recueil. Trois ans plus tard, l’étudiant boursier partira pour Londres, où il s’achètera un imperméable chez Burberry et une Olivetti, machine à écrire mythique. Et tout démarre.

La vie de Leonard Cohen, pour qui l’ignore, est ici retracée avec des retours plongeant dans les dernières années de l’artiste : ce sont ces séquences qui en réalité rythment le récit, entrecoupé de flash-back qui retracent la vie heureuse, déprimante, pleine de rebondissements, de l’auteur. Et c’est presque à regret que l’on tenterait de la résumer ici.

Depuis le premier grand voyage en Angleterre, jusqu’à l’exil temporaire en Grèce, où il achètera une maison qu’il conservera une quarantaine d’années.

Évidemment, écrire l’histoire d’une figure comme Cohen donne une impression de facilité malgré l’adversité. C’est la trahison de la biographie qui s’exerce : plus le récit avance, plus l’histoire nous captive. C’est aussi le propre des grandes et puissantes trajectoires, celles qui traversent l’existence avec une aisance déconcertante.

Chaque pas de Cohen dans le monde l’entraîne vers des rencontres incroyables, d’artistes tout aussi puissants : on pense à Janis Joplin, Lou Reed, Phil Spector. Et d’autres. Et ses propres écueils, personnels, la vie de famille toujours chaotique, la recherche des mots justes, le travail des textes… Cohen ressemble à Samuel Beckett — « Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » — les drogues, les pilules et l’alcool en plus.

Cette patience obstinée, cet entêtement à trouver la voix juste — parfois, être escroqué et tout perdre, pour reprendre la guitare sur les routes et tout recommencer. Cohen, un Sisyphe à la voix devenue internationale.

Alors, cette biographie… eh bien, dès les premières pages, on la parcourt avec l’envie de réécouter quelques-uns des titres les plus connus de Cohen. On arrive jusqu’à I’m your man — cet album illustré avec un Cohen mangeant une banane ! — et on se dit qu’il y en a tant à encore redécouvrir. Suzanne, oui, Marianne, bien entendu, mais toutes les autres, qui n’ont pas autant rayonné.

L’album de Philippe Girard donne l’envie profonde, viscérale, de relire, réécouter, redécouvrir l’œuvre de Cohen. Avec un trait qui produit une ambiance tout à la fois poétique, baroque et magique. So long, Leo. Et merci, Philippe.

Plus encore pour cette couverture, où l’on retrouve la nonchalance, la désinvolture et la détermination d’un homme, guitare en main, cigarette à la bouche, parti pour conquérir un monde, pas forcément prêt pour lui…

En voici les premières pages. Gare à ne pas tomber du lit…

 

Philippe Girard – Leonard Cohen, sur un fil – Casterman – 9782203203976 – 20 €

[Photo : Roland Godefroy, CC BY SA 2.0 – source : http://www.actualitte.com]