Il y a 700 ans disparaissait un génie. Il y a 700 ans, Dante nous quittait et nous ne nous en sommes toujours pas remis. Des monuments, des films, des partitions musicales, des jeux vidéo, son profil sur la pièce italienne de 2€ et depuis le 25 mars 2020, une journée officielle de commémoration approuvée par le Conseil des ministres italien. Et tout cela majoritairement grâce à une œuvre, la Divine Comédie. 700 ans plus tard, un autre livre fait date, celui d’Alessandro Barbero, spécialiste d’histoire médiévale, publié chez Flammarion et traduit de l’italien par Sophie Royère. Son titre ? Dante

Écrit par Audrey Le Roy

Une biographie ? Non, une étude, des recherches, des fouilles. Car celui qui est vénéré depuis son vivant est en fait très mal connu et la cause en est simple, le manque cruel de sources historiques.

Ici vous ne trouverez pas d’ « il était une fois Dante », quasiment aucune affirmation, de nombreuses mises en garde mais tout de même une ombre se dessine au bout du tunnel, celle de Dante Alighieri.

Pour essayer de cerner le personnage, l’historien se replonge au XIIIe siècle. Resitue l’histoire de l’Italie mais surtout de Florence, ville qui vit naître le poète.

La situation en Italie n’a rien à voir avec le schéma français. Pas de pouvoir centralisé, une multitude de villes ayant toutes une administration différente. Deux partis s’opposent : les Guelfes et les Gibelins. Pour faire simple les premiers sont pour la décentralisation du pouvoir, les seconds … c’est l’inverse.

À Florence, on est Guelfe ou l’on n’est pas. Les prises de décisions se prennent par la population (masculine, travaillant et majeure). Quatre conseils se succèdent : le Conseil des Cent (qui représente les intérêts des plus riches), le Conseil spécial du capitaine du peuple, le Conseil général du capitaine du peuple et le Conseil général de la commune ; tous votent, tous décident. Alors évidemment au sein des Guelfes une autre division : les Blancs (plus près du peuple), les Noirs (plus près des magnats). Véritable partie d’échecs.

Les aïeux de Dante semblent avoir correctement réussi dans les affaires, quelque part entre usuriers et propriétaires terriens. Ne faisant pas partie des grandes familles nobles de Florence, mais pas non plus du peuple, des artisans et ouvriers. Des bourgeois, dirions-nous aujourd’hui. Cette situation permettra au petit Dante de faire des études correctes : lecture, écriture, mathématiques, « cependant n’allons pas nous imaginer que la vaste culture dont il fait preuve dans ses œuvres provient de sa formation scolaire. » C’est, d’après Alessandro Barbero, vers ses 25 ans qu’il commencera à s’intéresser aux grands textes et aux grands auteurs : Boèce, Cicéron … pour oublier la mort de son amour (platonique) d’enfant, la belle Béatrice.

Nous savons que Dante fut chevalier, pendant la bataille de Campaldino (11 juin 1289). Il devait avoir environ 24 ou 25 ans. Pour autant ça ne le classe pas parmi la noblesse. C’est peut-être d’ailleurs parce qu’il ne pouvait y accéder qu’il réfléchira sur le concept de noblesse. Ainsi dans le Banquet exprime-t-il clairement son avis sur la question : « la noblesse de sang n’existe pas : serait noble celui qui est né avec une prédisposition à certaines valeurs telles que la vertu, la pitié et la miséricorde. Ce don est propre aux individus, indépendamment de leur famille. » Ce même type d’idée quelques siècles plus tard, dans un autre pays, serait à l’origine d’une Révolution.

Quoi qu’il en soit de son rang, il était assez élevé pour que « maître de son existence et vivant de ses rentes, il [puisse] bien se consacrer à ce qu’il aimait le plus » : les études et la politique. Les sources laissent penser à l’historien qu’à 30 ans Dante était déjà très actif en politique et prenait souvent la parole pour représenter son Conseil, ce qui laisse penser qu’il était « considéré comme un homme d’absolue confiance. »

Malheureusement pour lui, et heureusement pour nous, cet homme plein d’esprit choisira le mauvais côté des Guelfes, celui des perdants, celui des Blancs. Une fois les Noirs au « pouvoir », de faux procès seront instruits contre les anciens gouvernants, c’est ainsi que notre Dante se retrouvera accusé « d’avoir commis des fraudes et extorsions, et notamment d’avoir accepté des pots-de-vin ». Condamné au bûcher par contumace, Dante n’était déjà plus à Florence au moment du procès, courant 1302. « Être brutalement chassé de sa ville n’était pas un événement inattendu pour un Italien qui faisait de la politique. » Soit.

Heureusement pour nous, dirais-je, car il semblerait que cela soit pendant son long exil (20 ans) qu’il écrivit sa Comédie.

Nombreux sont ceux qui ont essayé de savoir précisément où il avait passé son exil. Alessandro Barbero semble nous dire « en voyage ! »

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D’Arezzo jusqu’en 1304, à Vérone jusqu’en 1305, puis Bologne, où il enseigna peut-être jusqu’en février 1306, puis vers les Apennins, où il commença fort probablement la rédaction de la Divine Comédie, en passant probablement par Paris et Rome (1310), il est très difficile de le suivre. « La seule certitude, c’est qu’il ne séjourna jamais longtemps nulle part ; en tant qu’exilé, il pouvait dire, comme il l’affirma non sans fierté dans le De vulgari eloquentia : « J’ai pour patrie le monde comme les poissons la mer ». »

Et c’est aussi certainement tout le mystère qui flotte autour de cet homme – mort de la malaria à Ravenne, maladie contractée dans les zones humides de Venise – qui, tout autant que ses écrits, fascine. Les légendes ne se fabriquent pas différemment.

Un livre passionnant où d’hypothèses en analyses nous découvrons un pays, une ville, une famille, un homme !

Alessandro Barbero, trad. Sophie Royère – Dante – Flammarion – 9782081519336 – 480 p – 18 €

 

[Source : http://www.actualitte.com]