Denez (Prigent) chante – en breton – sur tous les continents, mais ne passe quasiment jamais à la télévision dans son propre pays. « Je n’ai rien contre le français, explique-t-il. En revanche, certains voudraient que je ne sois que français. Là, je dis non. » Entretien.

 

Écrit par Michel Feltin-Palas

Chanter en langue régionale n’est pas l’idéal pour faire carrière, sauf, apparemment, quand on a le talent de Denez. Cet artiste étonnant parvient à donner – en breton – des concerts à Paris, en Écosse, en Espagne, en Allemagne, au Québec, au Kazakhstan, en Chine… L’un de ses titres a même été repris par le réalisateur Ridley Scott (Alien, Blade Runner…) dans son film La chute du faucon noir.
Denez a sorti ce 16 avril son onzième album (1), mêlant chant d’inspiration traditionnelle, trame électro, musique acoustique, musiciens solistes, percussionnistes et sonneurs de bagad. Des compositions originales, souvent envoûtantes, dominées par sa voix singulière, qui contribuent à redonner ses lettres de noblesse à une culture souvent méprisée. Une fois n’est pas coutume : c’est sous forme d’entretien que se présente donc cette semaine cette lettre d’information. Pour laisser la parole à un homme rare.
Le breton est-il votre langue maternelle ?
Presque. Mes parents m’ont éduqué en français, mais je passais beaucoup de temps chez ma grand-mère, dans une petite ville du Léon où 95 % de la population parlaient breton. Je ressentais un lien entre cette langue que j’entendais, la force du vent et la beauté des paysages alentour. J’étais fasciné. À 10-12 ans, je parlais les deux langues.
Pourquoi chantez-vous en breton ?
Il n’y a qu’en France que ce genre de situations étonne… Si j’étais né au Tibet, je chanterais en tibétain ; Je suis né en Bretagne, il me paraît naturel de parler breton. Le français est une très belle langue, mais chaque langue a sa beauté. Je me souviens d’avoir été invité à une émission de radio avec un homme qui avait réalisé le tour du monde pour écrire un livre sur les odeurs. Je lui ai expliqué qu’en breton, on ne « respire » pas un parfum de fleurs mais qu’on « l’entend ». Il n’en revenait pas. « Je n’ai rencontré cela nulle part ailleurs », m’a-t-il dit, en avouant ne pas avoir enquêté en Bretagne. C’est typique : les Français ne savent pas voir l’étrangeté dans leur propre pays.
Votre carrière a-t-elle pâti du choix de cette langue ?
Sans doute. On m’a souvent dit : « Avec ta voix, si tu chantais en français, tu aurais beaucoup plus de succès. » J’ai toujours refusé car ce n’est pas dans mon ADN. Je n’ai rien contre le français. En revanche, certains voudraient que je ne sois que français. Là, je dis non. Le breton est ma langue de cœur.
Tout de même : cela ne vous ferme-t-il pas certaines portes ?
C’est certain. Mes disques ne passent en général que sur les radios bretonnes. Dans les télévisions et les radios nationales, on me dit : « C’est en breton ? Alors pas question : les gens ne comprendront pas. » Je leur demande alors pourquoi ils passent des chansons en anglais.
Et que vous répond-on ?
Rien. Ils se retrouvent face à leurs contradictions.
Sur votre dernier disque, l’un des titres est en trois langues : breton, français et anglais. Pourquoi ce choix ?
Je ne me suis pas posé la question. L’idée était simplement de réunir autour d’un style musical qui ne leur était pas familier trois artistes différents : Aziliz Manrow, qui vient de la country ; Oxmo Puccino, issu du rap français, et moi-même, habitué au chant en langue bretonne.
Vous replier sur le breton n’est-il pas une forme de communautarisme ?
Cet argument est incroyable ! En France, une petite caste parisienne a imposé sa culture à toutes les autres régions et c’est moi, qui suis bilingue, que l’on accuse de repli ! En réalité, les communautaristes, ce sont les partisans de la langue unique. Pour moi, la France est une grande prairie où s’épanouissent des fleurs différentes. La Bretagne est l’une de ses fleurs, le Pays basque une autre, l’Alsace une troisième, etc. Là est notre richesse. Et au lieu de s’émerveiller devant cette beauté, Paris veut transformer cette prairie en un champ de blé avec des épis identiques et tous alignés ! Pourquoi la France s’émerveille-t-elle de sa diversité dans la gastronomie et dans les paysages, et pas dans la culture ? La vie, c’est la différence !
Comment envisagez-vous l’avenir du breton ?
Avec pessimisme. L’Unesco le classe parmi les langues « sérieusement en danger » et c’est hélas la réalité. La plupart des locuteurs sont âgés et ne sont pas remplacés par les jeunes. Il y a encore un espoir, bien sûr, mais si l’on ne change rien à la politique linguistique actuelle, cela ne suffira pas. Or le breton n’est pas un patrimoine « régional », mais un patrimoine universel. C’est la seule langue présente sur notre territoire qui nous rattache à notre passé gaulois ! Laisser dépérir la langue bretonne n’est pas seulement un crime contre la Bretagne : c’est un crime contre la France !
Que faudrait-il faire ?
Il y a une mesure simple à prendre : généraliser dans toutes les écoles de la Bretagne bretonnante l’enseignement du breton – au côté du français. C’est la seule mesure efficace pour former de nouveaux locuteurs. Et c’est aussi une mesure de justice.
En quoi ?
Cette région a vécu un traumatisme. Pendant des décennies, on a interdit aux élèves de parler à l’école la langue qu’ils avaient entendue dans le ventre de leur mère et qu’ils entendaient dans leur famille. Pire : on les a punis à coups de règles en leur posant un objet humiliant autour du cou dont ils ne pouvaient se débarrasser qu’en dénonçant un autre enfant « coupable » de parler breton. Voilà comment on a convaincu les Bretons de « choisir » le français. Le retour au bilinguisme est le seul moyen de réparer ce qu’il convient d’appeler un crime contre l’humanité.
Vous n’exagérez pas un peu ? La France n’est tout de même pas l’URSS …
Non, mais il existe plusieurs formes de dictature. On peut tuer un peuple par des méthodes brutales – comme a tenté de faire Staline en russifiant les pays baltes. On peut aussi le tuer à petit feu, c’est la méthode française. C’est une dictature un peu sourde, mais c’est une dictature.
Avec un tel discours, n’êtes-vous pas tenté de vous impliquer en politique ?
Non. Ma vocation reste le chant. Beaucoup de gens me disent qu’ils se sont mis à apprendre le breton après m’avoir entendu. Certains d’entre eux l’enseignent aujourd’hui. C’est peut-être ma manière de faire de la politique.

 

 

[Source : http://www.lexpress.fr]