Soixante ans après l’ouverture du procès Eichmann, la philosophe Danielle Cohen-Levinas établit un réquisitoire sur les rapports entre la philosophie allemande et l’antisémitisme, dans « L’Impardonnable ». Un essai lu par Michaël de Saint Cheron

Le criminel nazi Adolf Eichmann lors de son procès, à Jérusalem, en 1961.

Dans « L’Impardonnable – Êtes-vous juif ? », Danielle Cohen-Levinas, philosophe et musicologue, fondatrice du « Collège des études juives et de philosophie contemporaine » (Centre Emmanuel Levinas), établit un réquisitoire philosophique qui ne peut qu’inquiéter sur le rapport qu’ont entretenu la théologie et la philosophie allemandes depuis Luther (1483–1546) jusqu’à Karl Schmidt (1888–1985) et Heidegger (1889-1976), avec l’antisémitisme et les juifs. Mais dans un dernier chapitre, « L’impardonnable », elle retourne à la question première : « Où est la vérité du pardon ? Où est celle de l’impardonnable ? » Et elle accomplit son analyse phénoménologique avec Derrida, Jankélévitch et bien sûr Levinas, que l’on retrouve dans chacun des chapitres de sa démonstration.

Son chapitre II, « L’exception européenne. Après la fin de l’humanisme et de l’anti-humanisme », s’ouvre par cette question : « Quel avenir pour les Juifs en Europe après la Réforme de Luther, après l’épreuve d’une modernité marquée par un débat théologique contradictoire entre judaïsme et christianisme, après Auschwitz ? » (p.52). Elle fait très vite le constat amer que « l’antisémitisme est toujours présent en Europe ». On peut même dire qu’il remonte ici et là dans certains milieux. Comme si Hitler, Goebbels, Eichmann avaient gagné une seconde fois.

Il est aujourd’hui un impensable outrage commis à la face de l’humain, qui s’appelle l’antisémitisme, au point qu’il est devenu un paradigme universel, paradigme de ce peuple que Hegel a exclu de la totalité de l’histoire, que l’on a enfermé dans des ghettos bien avant l’horrible traite des Noirs, bien avant l’abominable Apartheid. Un siècle après la mort de Hegel (1770-1831), les nazis ont voulu supprimer les Juifs de la surface de l’Europe, ne pouvant prétendre les supprimer de la surface de la terre.

Au regard de ce concept de totalité, qui fut mis à mal après le Première Guerre mondiale par Franz Rosenzweig, puis après la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, par Levinas, a resurgi l’idée philosophique du « dernier reste », déjà présent dans la Bible hébraïque. Chaque population, chaque communauté, chaque ethnie survivante de génocides, peut se dire un « dernier reste ». Danielle Cohen-Levinas a raison de montrer, de démontrer qu’il y eut bien volonté d’exclusion des Juifs de l’Europe, terre de chrétienté, où les Églises ont longtemps été toutes-puissantes.

L’Europe seule a voulu éradiquer les Juifs de sa surface

Dans une improvisation saisissante, Levinas déclara le 12 avril 1984, à son ami, le poète Claude Vigée :

« Pour les Juifs, tout le temps de la chrétienté qui s’est écoulé depuis les Croisades a été la préfiguration d’Auschwitz : neuf cents ans d’Auschwitz à petit feu, avant la grande flambée finale, le bûcher géant des années 1940-1945, ce feu de joie suprême, où triompha la haine d’Esaü, à l’encontre de Jacob, son frère. » *

Sur l’antisémitisme et la notion totalitaire de Heidegger en ce qui touchât à l’Être, au Dasein, je rapporterai ici une parole inoubliable que Levinas m’a dite, un jour béni de 1992, énonçant sa proposition principielle: « Il n’y va pas pour l’être que d’être », avant d’ajouter, comme pour préciser sa pensée : « Pour tous les étants, il y va d’être. L’attachement à la vie est le premier souci du vivant, mais chez l’homme, comme au-delà de ce souci de l’être, il y a le souci de l’autre, de l’être de l’autre. »Tout est dit sans doute dans ces quelques mots, qui portent en eux l’infini : « Il n’y va pas pour l’être que d’être. » Bien sûr, on peut opposer au Dasein l’« autrement qu’être » et au primat de l’ontologie, celui de l’autre-de-l’être, mais il y a dans cette parole, à moi adressée, comme une « évasion ». On peut le dire autrement : l’opposition irréductible est celle qu’il y a entre le Dasein heideggérien qui ne se soucie nullement de l’extermination de 6 millions de Juifs parmi tant d’autres victimes exterminées par les nationaux-socialistes, et le Je lévinassien, qui n’est jamais quitte de l’angoisse mortelle puis de la mort de l’autre homme.

En lisant « L’Impardonnable » de Danielle Cohen-Levinas, nous revient à l’esprit le livre de Jean-Claude Milner, « Les Penchants criminels de l’Europe démocratique » (Verdier, 2003), où le philosophe nous donnait déjà à comprendre que l’Europe seule a voulu éradiquer les Juifs de sa surface. Puis il avance que le terme nazi de Endlösung, la « solution finale », devrait plutôt être entendu par « solution définitive ». On nous accordera que la différence entre finale et définitive est ténue. Près de vingt ans après Milner, Danielle Cohen-Levinas fait à nouveau le terrible constat que « l’antisémitisme est une question qui perdure, comme si, à l’échelle européenne et mondiale, on ne savait quoi faire des Juifs et du judaïsme ». Mais il y a un dilemme ou pire, une aporétique, car « Non, l’Europe n’est pas antisémite » dans ses fondements. « Sa gloire réside précisément dans sa vocation à lutter contre tous les antisémitismes, d’extrême-droite comme d’extrême-gauche ; à veiller à ce que la haine de l’autre homme n’atteigne pas le nerf vivant des démocraties. » (p.53-54)

Mais quand notre philosophe écrit que « Luther transforma la haine des Juifs en raison d’État » (p. 41), on eût aimé qu’elle citât les paroles prononcées par la chancelière Angela Merkel à la Knesset, l’année du 60e anniversaire de l’État d’Israël et du 70e anniversaire de la nuit de cristal, le 18 mars 2008 : « La responsabilité historique de l’Allemagne [pour la sécurité d’Israël] fait partie de la raison d’État de mon pays. » On peut ajouter tout aussi sûrement : « pour la sécurité des Juifs sur le sol allemand. »

La banalité du mal « congédie la mauvaise conscience »

Danielle Cohen-Levinas tisse remarquablement sa problématique selon plusieurs questions, parmi lesquelles celle de la fin annoncée de l’humanisme depuis la « Lettre sur l’humanisme » de Heidegger à « L’Existentialisme est un humanisme » de Sartre, montrant qu’il y va de l’humanisme comme de l’antisémitisme, ainsi que Levinas l’énonce dans son petit texte de 1947, « Être juif », qui se voulait une réponse aux « Réflexions sur la question juive » du même Sartre. De facto, la question qu’elle pose ou que nous posons à la lecture de son livre est celle-ci : l’antisémitisme est-il au fond une question philosophique ? Parmi les premiers à l’avoir posée après Levinas, il y eut Adorno, Jankélévitch, Blanchot, Sartre bien sûr. Or Levinas répond très bien à ce dernier : « Être juif, ce n’est pas seulement rechercher un refuge dans le monde, mais se sentir une place dans l’économie de l’être » (cf. « L’Impardonnable », p. 163 sq et Emmanuel Levinas, « Être juif », Payot-Rivages, 2015).

Retenons deux éléments fondamentaux dans la problématique de Danielle Cohen-Levinas. Le premier, à partir de Rosenzweig, est que « Le reste [du peuple juif] est une figure non-intégrable à une totalité » (p. 141) et le second, que le fait d’être juif, n’est pas une particularité, ni le fait d’une race, mais une catégorie de l’être. Ces deux éléments font paradigmes. C’est ainsi que Levinas, dans son analyse de 1947, écrite quelque deux années seulement après la libération du dernier camp d’extermination, Auschwitz-Birkenau, et du dernier camp de concentration nazi, pouvait écrire que la persécution juive due au national-socialisme « a rappelé au Juif l’irrémissibilité de son être. Ne pas pouvoir fuir sa condition – pour beaucoup cela a été comme un vertige. Situation humaine, certes – et par là, l’âme humaine est peut-être essentiellement juive. » (op. cit. 164)

Dans son épilogue sur la question du pardon et de l’impardonnable autour de Derrida, Danielle Cohen-Levinas aborde la question de la banalité du mal développée par Hannah Arendt durant le procès Eichmann. Un haut-fonctionnaire de l’horreur « qui, jusqu’à la veille de son exécution, n’aura éprouvé ni culpabilité, ni responsabilité. Bref, un homme absolument froid. » (« L’Impardonnable », p.252)

Celui qui envoya des millions de victimes à la mort dans les plus grandes usines de mort jamais créées, en les déshumanisant, s’est totalement déshumanisé lui-même. Est-ce cela la banalité du mal ? Hannah Arendt parlant de banalité du mal, ne désignait-elle pas la banalité de l’horreur ? Mais comment admettre la banalité de la barbarie au XXe siècle, dans un pays comme l’Allemagne, qui semblait incarner le sommet de la culture et de la science modernes? Finalement, la philosophe allemande a touché un point de non-retour dans sa démonstration aporétique de la banalité du mal :

« Elle congédie la mauvaise conscience, l’idée de responsabilité trans-générationnelle, comme si l’impératif du repentir qui conditionne le pardon n’était pas une valeur éthique plus haute que le sommeil de la subjectivité et de la logique implacable du système .» (ibid. 254)

On peut penser avec Raul Hilberg, comme avec Claude Lanzmann, sur lesquels Danielle Cohen-Levinas clôt son livre, que les crimes accomplis par Hitler, Goebbels, Himmler et finalement leur « âme damnée » et leur bras armé, Eichmann, incarnaient bien la figure du Mal absolu (et non de la banalité du mal) et sont en tant que crimes contre l’humanité, imprescriptibles et impardonnables.

*« Vivre à Jérusalem : une voix dans le défilé », par Claude Vigée, Paris, nouvelle cité, 1985, p. 60-63, repris in Sens, revue de l’Amitié judéo-chrétienne de France, « Levinas », n°211, sept.-oct. 1996.

L’Impardonnable – Êtes-vous juif ?, par Danielle Cohen-Levinas, Cerf, 263 pages, 22 €

 

[Photo : AP/SIPA – source : http://www.nouvelobs.com]