Vénérés au Portugal, les azuléjos, ces carrés de faïence atteignent des prix tels que des trafiquants vont jusqu’à les desceller des murs des palais ou des églises. La riposte s’organise.

Portugal : au sein de la "brigade spéciale azulejos", ces petits carrés de faïence très convoités

Azuléjos à côté du marché de Bolhão à Porto.

 

Écrit par François Musseau

Domingos Lucas s’engouffre dans les entrailles du siège de la police judiciaire, bâtiment mastodonte de style soviétique dans le centre de Lisbonne. L’inspecteur en chef descend au deuxième sous-sol, s’aventure dans d’interminables couloirs, puis franchit trois lourdes portes s’ouvrant grâce à un digicode et une carte magnétique, avant d’accéder à la caverne d’Ali Baba : une succession de coffres-forts emplis de fausses toiles de maître, sculptures et masques africains et, surtout, d’innombrables azuléjos, ces carreaux de faïence peinte emblématiques du Portugal. Domingos Lucas se fraye un chemin dans le poussiéreux amoncellement d’objets d’art volés ou contrefaits que la police a récupérés, écarte du pied des caisses de céramiques non encore répertoriées et s’exclame :

Voici ma plus belle trouvaille de ces dernières années !

Il désigne quatre petits carrés aux motifs floraux datant du XVIIe siècle, arrachés aux façades d’un palais lisboète abandonné. « Ils ont été dénichés chez un brocanteur véreux que j’ai repéré à la Feira da ladra [le marché aux puces], explique l’enquêteur. Ce receleur se fournissait auprès d’une bande de truands et refourguait sa marchandise à prix d’or en Algarve. » Valeur estimée de ces quatre morceaux de carrelage de chacun quinze centimètres sur quinze : 6 000 euros.

C’est en 2007 qu’a été créée au sein de la police judiciaire la « brigade spéciale azuléjos ». Son rôle : juguler un vaste trafic, avec des moyens limités. « Je n’ai que cinq hommes à ma disposition pour tout Lisbonne, on est débordés, explique Domingo Lucas. La législation oblige les antiquaires à identifier l’origine des céramiques anciennes sous peine d’amende (3 700 euros), mais la plupart ne le font pas. De plus, lorsqu’on localise des azuléjos suspects, la loi ne nous donne que vingt jours pour enquêter : c’est trop peu ! »

Néanmoins, avec quelques autres enquêteurs dans le pays, Lucas et ses hommes ont réussi, en presque quinze ans, à faire chuter le trafic d’environ 80 %. Une statistique que l’inspecteur relativise car, de son propre aveu, certains vols restent sous le radar des autorités, faute de dépôt de plainte. Pire : d’après lui, ces méfaits ont repris de plus belle entre début 2017 et 2020 en raison de l’afflux de touristes, et donc d’acheteurs potentiels. Des milliers de pièces ont été descellées de murs d’églises, de palais… L’inspecteur a interpellé sept trafiquants en 2018, six en 2019 et cinq début 2020, avant que la pandémie de coronavirus ne vienne freiner les délinquants.

« La difficulté est que notre brigade doit non seulement fournir la preuve du vol mais aussi attester que telle faïence correspond à une série d’azuléjos signalée comme arrachée à tel mur, autrement dit résoudre d’inextricables puzzles ! », dit-il. Selon ses calculs, le trafic est lucratif : un seul carreau se négocie en moyenne 1 200 euros, s’il date du XVIe siècle ; de 250 à 500 euros, pour le XVIIe siècle ; de 100 à 125 euros, pour le XVIIIe siècle ; et 10 à 15 euros la pièce datant du siècle dernier. Difficile pour les acheteurs de s’y retrouver entre le circuit de contrebande et le marché légal alimenté par des donations ou des ventes à l’occasion de la rénovation ou la destruction de vieux édifices.

Cette chasse au trésor reflète la valeur de l’azuléjo pour le Portugal

Plus qu’un élément décoratif, c’est un symbole de son identité. « Chez nous, pas de Louvre ou de statue de la Liberté, mais nous avons cette céramique, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs avec une telle maestria », souligne Maria Antónia Pinto de Matos, conservatrice en chef du Musée national des azuléjos, qui est logé dans un ancien couvent donnant sur le port fluvial de Lisbonne. Au XVIe siècle, lors d’un voyage à Séville, le roi Manuel Ier du Portugal eut le coup de foudre pour les al zulaydj (littéralement; « petite pierre polie ») prisés par les Maures, eux-mêmes inspirés par les mosaïques romaines, raconte- t-elle. Des ateliers ne tardèrent pas à voir le jour à Lisbonne, croulant sous les commandes de la monarchie et du clergé.

En longeant les murs du couvent ornés de grandes fresques faïencées, Maria Antónia Pinto de Matos détaille les spécificités de chaque période : les azuléjos exclusivement blanc et bleu des origines ; l’introduction plus tardive d’autres couleurs et de thèmes profanes, comme la chasse ou la pêche, dans les palais au XVIIe siècle ; et surtout l’événement charnière que constitua le tremblement de terre de Lisbonne de 1755, puisque la reconstruction de la ville alla de pair avec la production en série de carrelages résistants et faciles à laver. Au fil du temps, les artisans formés aux Beaux-Arts redoublèrent d’inventivité : motifs bibliques, figuratifs, géométriques ou symboliques, leur inspiration ne connut pas de limite. « Le succès des azuléjos tient à leur beauté, mais aussi aux histoires qu’ils racontent, telle, ici, celle de ce négociant du XIXe siècle dont on suit l’existence comme dans une BD », poursuit l’experte; en glissant son doigt sur un panneau de trois mètres de long.

 

[Photo : SOPA Images / Getty Images – source : http://www.geo.fr]

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