Lors d’un voyage en train dans une contrée indéterminée – « un pays lointain » –, un écrivain est assis en face d’une personne qui lit un de ses livres. L’ouvrage commence par une citation bien connue : « Si par un matin d’hiver un voyageur… ». Certes, le matin a remplacé le soir mais c’est bien sous l’égide d’Italo Calvino que l’écrivain turc Enis Batur se situe dans Simple silence.

Photographie de Luc Baptiste issue de « Simple silence » d’Enis Batur © Bleu autour


Enis Batur, Simple silence. Photographies de Luc Baptiste. Trad. du turc par Catherine Erikan, Agnès Chevallier et Pierre Vincent. Bleu autour, 102 p., 13 €


 

Écrit par Jean-Paul Champseix

Ce n’est pas non plus le « toi, lecteur » qui domine, comme chez l’écrivain italien, mais à l’inverse le « toi, auteur ». En effet, un narrateur prend en charge le récit et nous conte, en tutoyant l’écrivain à qui souvent il s’adresse, ce face-à-face lecteur/auteur. Batur est un écrivain turc, poète, essayiste et éditeur. Sa parenté avec Calvino était déjà présente dans son roman Le facteur d’Usküdar (Bleu autour, 2011) puisque l’ouvrage comprenait à lui seul, non pas dix romans comme dans Si une nuit d’hiver un voyageur, mais trente-six ! Les belles photographies de Luc Baptiste, quant à elles, n’illustrent pas le texte mais l’accompagnent subtilement.

Cette fois-ci, il n’y a qu’un récit, non dénué d’ailleurs de digressions, mais toujours sous la permanente tension qui naît de l’indécision de l’écrivain se demandant s’il doit s’adresser à son lecteur et se présenter. La narration elle-même est déséquilibrée : si le narrateur semble tout savoir de l’auteur, il ne sait rien du lecteur assis dans le train. Et l’on ne saura jamais rien de lui, ce qui fait que le lecteur de Simple silence peut s’identifier à lui… À l’inverse, comment reconnaître le visage d’un auteur ? Le narrateur fait d’ailleurs savoir qu’il n’aime pas regarder la photographie des écrivains au dos de leurs livres, ni même prendre connaissance de leur biographie. Il juge cet intérêt pervers, de même que lire des recueils de lettres, des mémoires ou des journaux intimes.

Le narrateur intervient aussi pour dire, à l’auteur qui l’ignore, qu’Italo Calvino a déjà imaginé la scène dans laquelle il se trouve. Ainsi, l’auteur est aussi un personnage de roman qui s’ignore. Tout-puissant, le narrateur n’hésite pas à imaginer la physionomie du lecteur assis en face de l’écrivain, qui n’en dit mot. En cela, le narrateur se prétend aussi lecteur attentif car il affirme qu’un bon auteur trouve « la manière de faire passer à son lecteur ce qu’il a dans la tête sans même le formuler ».

Ainsi, Batur nous entraîne dans un tourbillon où les places s’échangent à l’envi. La plupart du temps d’ailleurs, le narrateur, au lieu de narrer, fait part de ses réflexions et avis. Il n’aime pas, par exemple, les investigations indiscrètes touchant les auteurs ainsi que les analyses qui s’accumulent et forment « un mille feuilles ». C’est pourtant ce qu’il fait ! Et si la description qu’il donne du lecteur ne plaît pas à l’auteur, qui dit que n’existe pas ailleurs, dans le vaste monde, ce type de lecteur assis devant un autre écrivain ? Quoi qu’il en soit, l’écrivain ne dit jamais rien, et c’est le narrateur qui prétend connaître ses pensées et réactions. Celui-ci, en plein arbitraire, affirme que c’est la fille du lecteur qui a acheté le livre. L’imaginaire règne à longueur de coups de force…

Le lecteur (réel !) est autant amusé que désorienté par cette cavalcade qui déploie tous les implicites de la narration.  Ce n’est pas tout : le narrateur, assez agressif, ne se prive pas de reprocher aux auteurs d’âge mûr leurs travers, dans ce qui ressemble à un règlement de comptes. Inaccessibles, faussement indifférents aux lecteurs, secrètement avides de reconnaissance… L’apostrophe de Baudelaire (« – Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère ! ») se trouve ici inversée.

Le train est un omnibus : le lecteur peut descendre à tout instant. Le temps ne pouvant se « rembobiner », un fort regret risque de s’incruster dans la mémoire de l’écrivain s’il ne se décide pas à parler. Le temps, évidemment, n’est pas le même pour le lecteur absorbé par sa lecture, alors que l’écrivain vit dans le temps réel de l’amenuisement afférent au trajet qui s’accomplit. Le narrateur fait remarquer à l’auteur que, s’il avait lu Italo Calvino, il n’en serait pas là. L’auteur n’est sans doute pas un grand lecteur pour ignorer pareil chef-d’œuvre… L’indécision demeure, d’autant que le livre est traduit dans une langue que l’écrivain ne connaît pas.

Serait-il toutefois possible de trouver une langue commune ? Le narrateur se montre condescendant à l’égard de l’inertie de l’écrivain devenu une sorte de « Hamlet, pris dans ce dilemme : parler ou ne pas parler ». Toutefois, il l’incite à se présenter en arguant du fait que « l’insolite de la situation » pourrait provoquer « quelque émoi » chez le lecteur qui se sentirait « béni ». Indécis, l’auteur peut imaginer une scène comparable mais avec un autre lecteur… et fuir la « réalité ». Le narrateur ne se prive pas alors de le tancer. Il rappelle fermement qu’il tient la plume, à présent, et qu’il peut le censurer.

L’auteur envisage alors qu’il pourrait engager la conversation sans dire qu’il est écrivain. Le narrateur, impitoyable, lui assène : « En fait, c’est avec les humains que tu n’arrives pas à t’entendre ». Le comble est peut-être atteint lorsque le même passage, « Si par un matin d’hiver… » écrit par le narrateur au début de l’ouvrage, est repris à l’identique, vers la fin, mais attribué à l’auteur qui aurait donc eu l’idée, jadis, de la situation dans laquelle il se retrouve à présent dans le train !

Un certain vertige peut s’emparer du lecteur. Toutefois, ce chassé-croisé narratif reste fort divertissant. La tension qui parcourt tout le texte de Batur rappelle Georges Perec, en particulier L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation. Osera-t-il ? n’osera-t-il pas ? L’ombre de La modification de Michel Butor, où les réflexions se déploient dans un train, plane également sur Simple silence.

Les photographies de Luc Baptiste, en couleur, sont des plus utiles. Très proches de la peinture et souvent abstraites, elles imposent des respirations dans la spirale narrative. En plus de leur qualité esthétique, ces images interrogent. Leur caractère énigmatique oblige le lecteur à s’y arrêter et à imaginer leurs rapports avec le texte. De ce fait, Simple silence, pourtant de format modeste, est à la fois « un petit beau livre » et un ouvrage poétique.

 

[Source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]