À l’occasion du bicentenaire de la mort de l’empereur, un historien publie un livre décrivant entre autres ses habitudes alimentaires et les dîners qu’il donnait.

Caricature de Napoléon Bonaparte et sa seconde épouse, Marie-Louise d’Autriche, par Thomas Rowlandson (1810). | AndreasPraefcke via Wikimedia Commons

Écrit par Nicolas de Rabaudy

«C’est le mangeur le plus rapide de l’histoire», indique l’historien Philippe Costamagna, directeur du musée des Beaux-Arts d’Ajaccio chargé d’ouvrir pour 2024 le premier musée Napoléon dans la même ville.

Spécialiste de la saga de l’empereur, l’auteur a livré début mars une biographie détaillée du très fameux Corse où il aborde «le nez et la bouche» de Napoléon, le contraire d’un gastronome.

«Si l’ascension de Napoléon vers le pouvoir semble rapide, ce n’est rien en comparaison de ses repas pris à une allure qui étourdirait un habitué de la restauration rapide», écrit ainsi Philippe Costamagna.

Philippe Costamagna | JF Paga Grasset

L’empereur est aussi impétueux devant une assiette que sur les champs de bataille. Si les dîners ordinaires avec l’impératrice n’excèdent jamais vingt minutes (pour Charles de Gaulle quarante-cinq minutes), c’est parce que le premier des Français mange peu, avec précipitation, «avalant en poste», comme dit Joséphine, c’est-à-dire en mâchant mal de grandes bouchées sans ordre et sans peur de se salir –ce qui arrive fréquemment.

Alors qu’il est très soucieux de sa propreté, Napoléon couvre la nappe de taches sans complexe, puise souvent dans les plats avec ses doigts, y compris dans les sauces et les jus, ce qui contraste avec le cérémonial de mise de table des plus solennels.

Dans sa précipitation, il mange parfois le sucré avant le salé. Il ne s’interrompt que pour se rafraîchir d’une rasade d’eau glacée ou de son légendaire Chambertin coupé d’eau sur la recommandation de son médecin Jean-Nicolas Corvisart.

L’ex-Bonaparte n’a aucune connaissance en œnologie, ne possède pas de cave dans ses palais et sourit quand d’aventure on lui dit qu’il y a de meilleurs vins que ceux servis chez lui.

«Si on reste plus longtemps à table, c’est le début de la corruption du pouvoir», disait-il. Tout plutôt que de perdre son temps. Et malheur à ceux qui prennent le leur!

Lors de repas protocolaires moins précipités, l’empereur ne tolère aucune attente. Il ne faut ni trop rire ni trop parler, plus d’un convive a eu la mauvaise surprise de se voir retirer son assiette pleine sous son nez.

Napoléon par Jacques-Louis David. | Achim55  via Wikimedia Commons

Quand l’empereur se lève, c’est fini. Les maîtres d’hôtel débarrassent tout et les invités n’ont plus qu’à repartir avec leur faim. S’il est en retard, on met en place un système pour maintenir chauds les plats jusqu’à son arrivée.

Un soir, Joséphine l’attend le ventre vide durant des heures tandis qu’en cuisine on rôtit plus de vingt poulets afin que l’empereur en trouve un tout juste sorti du four en s’asseyant.

«Son palais est peu raffiné»

Son minimalisme alimentaire ne tient pas seulement à son éternelle impatience. Il ne veut que deux plats, ce qui convient à son emploi du temps et à son programme diététique. Cette frugalité entraîne des économies, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Il s’en amuse: «Si vous êtes petit mangeur, venez chez moi.»

Même si les repas servis à table sont une corvée, il lui arrive de renvoyer une banale infusion qui lui paraît mal réalisée ou suspecte. L’empereur redoute les empoisonnements. Un plat de mauvais goût suscite cette remarque bien à lui: «On essaye de m’empoisonner!» Une phobie totale.

Il a le goût des choses simples qui ne doivent pas le décontenancer. Des haricots verts filandreux où il croit trouver des cheveux, il interdit qu’on les lui serve mais la chair qu’il préfère est celle du poulet présenté rôti, en quenelle, à la provençale, à l’italienne, en fricassée.

Le veau Marengo, recette napoléonienne par excellence, était d’ailleurs un poulet Marengo déglacé à l’huile et au cognac avec des oignons et des champignons: un des plats préférés de l’empereur.

De la viande rouge saignante, jamais: il exige le morceau le plus cuit. Chez le boucher, pas de bœuf gras, de porc ni de gibier, il lui faut du mouton, côtelettes ou poitrine accompagnées de féculents: lentilles, haricots blancs, pommes de terre et macaronis au parmesan. Et du pot-au-feu ainsi qu’une feuille de chou farcie d’épinards, de laitue, de farine et de lard: voilà ce qui lui arrache des félicitations.

Citons également les lasagnes de sa mère. Hormis l’ail qu’il ne supporte pas, Napoléon apprécie une cuisine d’inspiration méditerranéenne: c’est son enfance à table. En bon Corse, il apprécie les rougets grillés qu’il entend faire goûter à ses proches.

«Son palais est peu raffiné, le mode de vie militaire le rend amateur d’œufs en omelette, au plat, à la coque tant en campagne que sous les ors de Fontainebleau», note l’historien. Une entrevue entre l’empereur et Goethe se fait autour d’un plat d’œufs au miroir.

Un jour, il tente de réaliser une omelette sautée qui finira sur le plancher. Du lait et des œufs: ce sont les madeleines de Proust du souverain à l’appétit d’écolier, confesse-t-il à Marguerite, la cuisinière de son enfance qu’il récompensera d’une bourse pleine d’or.

Le contenant plutôt que le contenu

L’empereur dans ses appartements est partout maître de maison. Il est de plus en plus absorbé par sa fonction. Plus le temps passe, plus les repas sont brefs: moins de dix minutes.

À table, il reçoit une foule d’invités avec lesquels il s’attarde jusqu’au service du café en vermeil.

Il bombarde ses officiers de maison, Daru, Duroc, Ségur, de questions sur les achats, les dépenses ordinaires, et le train de vie massif de la maison impériale. C’est l’occasion pour l’économe, fils de Letizia, de se plaindre des dépenses gonflées par son statut d’empereur.

Le contenant plutôt que le contenu, la passion de l’empereur pour la porcelaine de Sèvres est réelle. Il a des idées sur tout et exige de la Manufacture de Sèvres des productions à sa gloire et à celle de la France: c’est le seul attrait des repas officiels. Voici les services en or et décorations en camée dont il fait présent au roi de Wurtemberg en 1809 et au tsar lors de la signature du traité de Tilsit: pas de femmes nues ni de nymphes sur les créations artistiques ornant ses palais.

Durant les voyages dans l’Empire, la voiture impériale abrite les provisions et des bataillons de cuisiniers, commis, arpètes prêts à dresser tables, rôtissoires, argenterie et porcelaines en moins d’une demi-heure. Parfois l’empereur décrète qu’il n’a pas faim, sans certitude d’avoir à ressortir les matériels, meubles, tentes une heure plus tard si son appétit se réveille.

L’origine du chocolat de Dantzig

Après la prise de Dantzig, le maréchal Lefebvre, artisan de la victoire, est convié à la table de l’empereur. Il est estomaqué: devant lui se dresse un majestueux pâté représentant la ville de Dantzig, une maquette comestible.

«On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plaît davantage. Attaquez-le Monsieur le duc, voilà votre conquête», dit l’empereur, amusé.

Napoléon va jusqu’à cuisiner le dessert au chocolat, mais ce qui met en joie le duc de Dantzig, c’est le petit paquet préparé par le souverain: des billets de banque pour cent mille écus. Voilà la recette du désormais célèbre chocolat de Dantzig.

La friandise préférée de Napoléon, c’est la réglisse anisée qu’il grignotait toute la journée, sa seule confiserie en dehors de sa passion pour les glaces et les dattes.

En fait, le pâtissier Hubert Lebeau accumule les frustrations au service de Napoléon. Il s’ingénie à ériger de magnifiques pièces montées où les choux et la crème, figures en sucre et biscuits, rendent hommage aux victorieux du pont d’Arcole, du pont de Lodi ou du passage du Tagliamento, sans que les saveurs des pièces soient sacrifiées à l’esthétique. Et ces diaporamas de sucre sont rapportés inentamés en cuisine.

Napoléon à la bataille de Lodi par Louis-François, Baron Lejeune. | ANGELUS via Wikimedia Commons

L’attitude de l’empereur à table détonne d’autant plus que le début du XIXe siècle est le moment de la naissance de la gastronomie française. Le vocable est forgé en 1801 par Joseph Berchoux dans son poème célèbre: La gastronomie, ou l’homme des champs à table. Anthelme Brillat-Savarin, génial auteur de la Physiologie du goût (1825) le dit bien: «Si Napoléon employait son génie à faire de la cuisine, l’humanité serait plus heureuse.» Cela posé, l’empereur des Français savait fort bien que c’est à table que l’on gouverne, dixit Bossuet.

Les restaurants de Paris sous Napoléon

Ce fut à l’origine, avant la Révolution, un bouillon appelé restaurant. Un certain Boulanger, cafetier rue des Poulies (ancienne voie publique du IVe arrondissement), eut l’idée de servir à ses clients un bouillon copieux pouvant tenir lieu de dîner puis un pot-au-feu. Denis Diderot écrit à Sophie Volland en 1767 qu’il s’y sent bien, mais chèrement traité.

Le Procope fondé en 1686, tout près de l’Odéon, où Voltaire avait son couvert demeure le premier café-restaurant de la capitale. C’était un établissement emblématique de l’histoire de France. Les plus grands écrivains et intellectuels s’y réunissaient dont Montesquieu, Rousseau, Diderot, Verlaine… et pendant la Révolution française, Danton, Marat, Robespierre y ont organisé leurs réunions politiques.

L’entrée du restaurant Le Procope | CafeLeProcope

Grimod de La Reynière indique qu’il y avait de nombreux restaurants sous le Directoire: Beauvilliers où officie un ancien chef de la maison royale, Méot très cher du nom de son fondateur, ancien cuisiner du prince de Condé, les Trois Frères Provençaux, le Café de Foy, le Café Hardy puis Maison Dorée où fut inventée la grillade et la timbale d’écrevisses Nantua. Flaubert l’évoque dans L’Éducation sentimentale. En voici les spécialités: une hure d’esturgeon au champagne et un vol-au-vent sauce béchamel. Il faut être hardi, disait-on, pour déjeuner au Café Hardy car l’addition était salée.

Au Café de Chartres (1785) qui deviendra Le Véfour en 1830, du nom de son propriétaire Jean Véfour, Bonaparte se nourrit du menu: vermicelles, mouton, les sautés, la fricassée de poulet Marengo et une rare mayonnaise de volaille. On s’y presse aux deux repas.

Le Café Very, dans le jardin des Tuileries, a été le premier établissement à appliquer un prix fixe, les vins sont de bonne qualité. Pour La Reynière, voilà l’une des meilleures tables de Paris.

C’est dans ces murs que Raymond Oliver inventa en 1950 les œufs au plat aux lobes de cervelle servis mousseux et poivrés.

La salle du restaurant Le Grand Véfour | lesrestos.com

Le Grand Véfour est aujourd’hui la propriété du chef savoyard Guy Martin, ex-trois étoiles, non étoilé en 2021 car en passe de changer de style de repas: «plus décomplexé», écrit le Michelin.

Les goûts de Napoléon

Philippe Costamagna

Éditions Grasset

Paru le 3 mars 2021

304 pages

20,90 euros

 

[Source : http://www.slate.fr]