Un recensement national à venir en Pologne va laisser la possibilité aux minorités nationales d’exprimer leur appartenance culturelle et identitaire. En Silésie, région du sud-ouest du pays, une forte identité régionale demeure. Comment la nouvelle génération de Silésiens vit-elle son héritage ?

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Écrit par Thomas Laffitte

« Dans une famille, on dit souvent que la deuxième génération s’intéresse de près à ses origines. Pour notre génération de Silésiens, c’est pareil ». Pour Mateusz, originaire de la région et vivant à Rybnik, non loin de la frontière tchèque, cela ne fait aucun doute : les jeunes silésiens s’intéressent à leurs origines. Même si les jeunes générations ne maîtrisent plus aussi bien le silésien que leurs aînés, la question de l’identité régionale a persisté, et refait aujourd’hui surface. La Silésie est non seulement la région la plus riche du pays après celle de Varsovie, mais c’est également la plus peuplée, avec un taux d’urbanisation très élevé (78% d’urbains).

Mateusz et sa compagne sont finalement revenus vivre en Silésie, après avoir voyagé à Cracovie, Munich et New York. « On travaille entièrement à distance, à mi-temps pour une boîte basée à Varsovie, à mi-temps en tant qu’entrepreneurs et activistes ». Cet activisme prend la forme d’un site web dédié à la Silésie. « Nous sommes des patriotes locaux qui utilisent leur temps libre et leurs ressources pour apprendre à mieux connaître la Silésie, la promouvoir, préserver sa langue et sa « conscience régionale » ». Ce jeune couple poste donc régulièrement du contenu sur les principales attractions touristiques de la région, tout en proposant des « guides touristiques, des articles en langue silésienne, des podcasts, des vidéos».

Pour ces patriotes, l’année 2021 pourrait peut-être marquer une étape importante dans la reconnaissance de cette identité. À partir du 1er avril, un recensement d’échelle nationale aura lieu en Pologne, et s’étalera jusqu’à fin septembre. Dans le formulaire obligatoire à remplir en ligne, en plus des questions administratives classiques, les citoyens polonais vont devoir répondre à des questions portant sur la religion ou leur nationalité. Sur cet aspect, les habitants de la Silésie pourront décider de déclarer (ou non) leur identité silésienne et le cas échéant, d’indiquer s’ils utilisent le silésien comme langue du quotidien.

D’un pays à l’autre, une histoire de frontières

Pour l’eurodéputé polonais Łukasz Kohut, pleinement engagé dans la reconnaissance de la Silésie en tant que région autonome, le recensement à venir est crucial. « Ma principale mission est de combattre pour le droit des citoyens à exprimer librement leur affiliation ethnique et linguistique », nous explique-t-il. L’évocation d’un combat n’est pas étonnante quand on connaît l’histoire de la région. Historiquement, la Silésie se trouve au carrefour – d’aucuns diraient « coincée » – entre la Pologne, l’Allemagne et la Tchéquie (historiquement la Bohême). Pour M. Kohut, cette histoire mouvementée est au cœur de la définition de l’identité silésienne, alors que « les Silésiens ont été divisés par des frontières imposées par les États-nations voisins, eux-mêmes hostiles les uns envers les autres ».

Durant l’entre-deux-guerres, la Silésie a disposé d’un parlement régional (en polonais sejm, de 1920 à 1945), qui a accordé une certaine autonomie à ses minorités. L’expérience fut toutefois de courte durée, car après la Seconde Guerre mondiale, le régime communiste en place pendant près de cinquante ans ne laissait aucune place à l’expression des identités régionales. Malgré la transition vers un régime démocratique au début des années 1990, M. Kohut explique que « la politique de l’État polonais dans les dernières décennies a été de nier les régionalismes ». Il ajoute même que « le gouvernement actuel, avec son obsession nationaliste, est de loin le pire depuis 1989 ». Il croit cependant à la possibilité d’un changement. « Je crois qu’avec le temps et avec un changement politique, la situation pourrait changer. Je vois beaucoup de jeunes politiciens démocrates, qu’ils soient de gauche ou centriste, comprendre et soutenir notre cause ».

Le destin bien connu d’une langue régionale

Asia, bientôt la vingtaine, est partie étudier en Grande-Bretagne après avoir joué pendant plus de 10 ans dans la troupe du théâtre Naumiony. Selon elle, « l’identité silésienne est inséparable de son dialecte. La manière dont vous parlez, l’intonation, la force du dialecte sont inséparables de l’histoire et des traditions de la Silésie ». Lors du recensement de 2002, un peu plus de 50 000 personnes de Haute-Silésie avaient déclaré parler la langue. Cela dit, ces chiffres ne couvrent pas la totalité de la région. Pour Mikołaj, 25 ans, lui aussi étudiant au Royaume-Uni, le lien avec la langue n’est plus si évident. « Même si c’est une part essentielle de la culture, personnellement, je ne pense pas que l’identité silésienne soit liée à la langue. Je sais que certains jeunes silésiens très engagés apprennent la langue, mais il n’y a pas de possibilités de le faire à l’école ». Il ne constate pas de réelle réappropriation de la langue par la jeune génération.

Qui plus est, comme toute langue régionale, le silésien fait face à la question de son statut. Asia préfère par exemple parler de dialecte. « Malheureusement, ça n’est pas une langue, mais j’espère que ça le sera un jour ! ». Comme c’est souvent le cas des langues régionales qui ne vivent qu’à travers le quotidien de ses locuteurs, elles souffrent d’un manque de standardisation. Maciej, la vingtaine, nous explique qu’« il n’y a pas une seule langue silésienne. C’est comme un pantalon troué : il y a beaucoup de choses similaires, mais il y a aussi des ajouts différents ». Le Silésien souffre également d’un héritage difficile. « Pour certains d’entre nous, on nous a enseigné que c’était très mal vu de parler silésien. C’était d’ailleurs une idée très répandue auparavant, auprès des anciennes générations, pour qui ça pouvait être juste naze de le parler », explique Maciej. Situation dont Asia se désole largement : « j’entends dire que le silésien sonne ‘primitif’, ça me rend si triste ! Les connotations autour du dialecte silésien sont déplorables ». Enfin, la question linguistique se heurte également à un autre obstacle, à l’heure où l’apprentissage des langues est souvent envisagé d’un point de vue utilitariste. Aussi, pour Stanisław, qui vient d’avoir 18 ans, « on n’a pas vraiment l’impression que le silésien serait utile pour notre futur, qu’on imagine le plus souvent hors de Silésie ».

Une jeunesse très pragmatique

En vue du recensement à venir, Stanislaw ne compte pas « exprimer quoique ce soit en lien avec la Silésie ». Les questions identitaires et linguistiques sont souvent secondaires auprès d’une jeunesse très européenne, mobile et prête à saisir des opportunités à l’étranger. Stanisław l’affirme d’ailleurs sans détour : « l’identité silésienne n’a jamais été quelque chose de très important pour moi ». Maciej abonde, même s’il a entendu parler du recensement, lui non plus ne prévoit pas de renseigner quoi que ce soit de particulier en lien avec la Silésie, « du moins, rien d’extra. S’il y a une question au sujet de ‘l’ethnicité’, alors je répondrai, mais sinon je ne ressens pas le besoin de montrer mes origines ». Ces jeunes adultes ne manquent pas de souligner qu’ils ne sont pas forcément très intéressés par la politique, ou alors qu’ils ne sont pas bien renseignés sur ces sujets-là. Pourtant, un certain pragmatisme se dégage de cette jeunesse qui, si elle semble peu intéressée à l’idée de défendre le régionalisme silésien, a toutefois un certain nombre d’idées bien claires, notamment quant à la nécessité de sortir de l’industrie du charbon.

« La Silésie ne serait pas devenue ce qu’elle est aujourd’hui sans les mines de charbon », avance Asia, qui explique que les mines « font partie du paysage, elles sont partout ». De même, Stanisław souligne qu’ « un grand nombre de Silésiens pensent que le charbon est notre trésor ». Cette industrie, qui remonte au XVIIIe siècle, est la principale source d’emploi dans la région, avec près de 100 000 employés en 2015. Cela fait de la Silésie la région de la Pologne la plus dépendante à l’exploitation du charbon. Malgré cela, les jeunes sont unanimes : les mines doivent fermer. « Elles ne seront pas oubliées, au contraire, mais elles doivent être fermées le plus vite possible », explique Maciej. La plupart d’entre eux considèrent qu’une transition vers les énergies renouvelables est tout à fait possible dans un futur proche. « On peut tout à fait – et même, on doit vivre sans elles ! », affirme Asia. « On pourrait laisser l’identité industrielle rester prédominante, mais en utilisant d’autres types d’industrie, comme les énergies vertes », nous dit Stanisław. Qui plus est, « c’est possible d’avoir une institution défunte qui fonctionne toujours comme une part importante de notre culture », souligne Mikolaj.

L’horizon européen

L’autre sujet qui semble faire consensus auprès de la jeunesse silésienne est l’attachement à l’Union européenne. Stanisław compte même souligner sa qualité de « citoyen européen » lors du prochain recensement. « Je suis très attaché à la vision d’une Europe unie », nous dit-il. Au-delà du seul attachement à l’Europe, cette jeunesse semble espérer un approfondissement de l’intégration, dans une perspective fédérale. Si l’UE plaît autant, c’est aussi parce qu’elle semble représenter une solution politique moins envisageable au sein de l’État-nation polonais. Pour Mateusz, « s’il ne s’agissait que de l’UE, je serais calme et me sentirais en sécurité vis-à-vis de mon héritage silésien. Il y a clairement de la place pour les minorités au sein de l’UE, et c’est ça qui la rend si attractive et puissante ».

Les idées sécessionnistes ou séparatistes sont loin d’être la préoccupation de cette jeune génération. Mikołaj, qui compte bien mentionner son identité silésienne lors du prochain recensement, regrette que la Pologne soit si centralisée et aimerait voir plus de pouvoirs dévolus aux régions. « Évidemment, le rêve serait d’élire des eurodéputés au sein de régions qui transcendent les frontières, mais je comprends bien qu’en l’état actuel des choses, ça n’est pas à l’ordre du jour », ajoute-t-il. Un rêve à l’heure actuelle, mais peut-être une réalité quand cette génération se trouvera aux commandes.


Cet article a été réalisé en partenariat avec le Courrier d’Europe Centrale.

[Photo : Musée de Silésie à Katowice, sur le site d’une ancienne mine © Patrice Sénécal – source : http://www.cafebabel.com]