La solitude des personnes âgées est un phénomène connu depuis de nombreuses années en France, mais il concerne tout particulièrement les seniors LGBT+.

L'isolement touche beaucoup de personnes âgées, et les LGBT+ en particulier. | Huy Phan via Unsplash

L’isolement touche beaucoup de personnes âgées, et les LGBT+ en particulier.

Écrit par Hélène Paquet 

«J’ai divorcé à 69 ans. J’ai dû quitter l’appartement où je vivais, j’ai changé de région. Quand on m’a demandé le motif, j’ai dit “écoutez, je suis homosexuel, je rencontre des hommes”, et la moitié de ma famille m’a tourné le dos. Je me suis retrouvé seul.»

Comme beaucoup d’homosexuels de sa génération, Claude Perquin, 73 ans aujourd’hui, a longtemps refoulé son homosexualité et a épousé une femme avec qui il est resté quarante-deux ans. Arrivé à l’âge de la retraite, il commence à rencontrer des hommes, puis divorce. Il se retrouve alors confronté à l’isolement durant plusieurs mois.

D’après un rapport réalisé en 2013 par Aides, SOS Homophobie et le groupe SOS, les personnes LGBT+ sont particulièrement vulnérables au risque d’isolement en vieillissant. Que ce soit à cause des discriminations ou des ruptures familiales, il est compliqué de vieillir LGBT+.

Santé et désir de vivre

«L’isolement, c’est la précarité dans toute sa globalité. Dans les liens sociaux, dans les besoins affectifs, face aux nouveaux outils informatiques. C’est une vie au ralenti et amputée de tout ce qu’on ne peut plus faire soi-même», décrit Francis Carrier, fondateur et président de Grey Pride, une association qui cherche à sensibiliser aux difficultés rencontrées par les seniors LGBT+. En effet, l’isolement expose les personnes âgées à des conséquences allant d’un risque accru de maltraitance et d’abus de confiance à une mauvaise santé physique et psychologique.

«Le désir de vivre va de pair avec la qualité de vie que l’on a. Moins on a de qualité de vie, moins on a de désirs. On n’attend qu’une chose, c’est d’en finir. En vieillissant, on a besoin des autres, et s’ils ne sont pas là, ou s’ils ne vous accordent que le minimum, c’est-à-dire manger, dormir et se soigner, eh bien progressivement, on se laisse mourir», ajoute-t-il.

«Ma fille refuse de rencontrer mon compagnon. Et mon fils n’a pas cherché à me voir. Je lui ai proposé, il a refusé.»

Claude Perquin, 73 ans

Or, d’après le rapport de 2013, les personnes LGBT+ sont généralement moins bien entourées. Parce que leurs unions n’avaient aucune reconnaissance jusqu’à la loi sur le pacs en 1998, et parce que leurs proches n’acceptent pas toujours leur identité, beaucoup ne peuvent pas ou peu compter sur le soutien d’une famille.

«Mes enfants, quand ils ont découvert mon homosexualité, on va dire qu’ils l’ont bien pris, mais ils ne recherchent pas de contact avec moi, regrette Claude Perquin. Je suis plus proche de ma fille, que je vais voir deux fois par an, mais seul. Elle refuse de rencontrer mon compagnon. Et mon fils n’a pas cherché à me voir. Je lui ai proposé, il a refusé.» Sa situation s’est toutefois améliorée depuis son divorce: il vit aujourd’hui avec son partenaire, et une partie de sa famille l’accepte mieux.

Autre facteur aggravant: la pauvreté. Selon une étude de 2010 menée par la Fondation de France, elle double le risque d’isolement social. Pour Francis Carrier, cela concerne beaucoup de personnes LGBT+, car «les ruptures professionnelles, liées au VIH ou aux transitions de genre par exemple, font que la carrière professionnelle a été hachée et que les retraites sont toutes petites».

L’épidémie de VIH, qui a durement touché la communauté homosexuelle dans les années 1980, contribue également à cette situation. Selon l’enquête de 2013, 62,6% des personnes de plus de 50 ans vivant avec le VIH sont seules, que ce soit en raison du décès de leur compagnon ou parce que les stéréotypes sur le virus les ont conduites à s’isoler. De plus, beaucoup n’ont pas imaginé atteindre un jour le troisième âge et n’ont donc pas constitué d’épargne pour leur retraite.

L’invisibilité, cause indirecte de l’isolement

Enfin, s’ajoute à cela l’invisibilité à laquelle sont renvoyées les personnes LGBT+ lorsqu’elles vieillissent. Selon le président de Grey Pride, les raisons qui poussent les seniors à «retourner au placard» sont diverses. Là où il peut s’agir pour les hommes gays et les personnes trans d’une stratégie pour se protéger des discriminations ou être «un homme ou une femme comme les autres», l’invisibilité des lesbiennes est inscrite dans le regard que porte la société sur elles. «Lorsque l’on voit deux femmes ensemble, 9 fois sur 10 on considérera que c’est deux amies, deux cousines», commente Francis Carrier.

Cette invisibilité a des conséquences néfastes sur l’estime de soi des seniors LGBT: «On considère les vieux dans notre société comme des objets de soin, et on leur enlève toute une part de leur identité, comme leurs besoins affectifs, leur sexualité et leur histoire. On est face à un tabou social qui empêche d’imaginer que ce sont des choses qui font partie de nous jusqu’à notre mort.»

Une mauvaise estime de soi est également un facteur d’isolement, car elle va pousser au repli: «L’estime de soi passe aussi parfois par le retrait, résume Dominique Lefèvre, psychologue sexologue et membre de Grey Pride. La stigmatisation réduit la personne à une de ses composantes qui la dévalue. Cela ne permet pas de construire ses capacités à être soi, dans des relations authentiques, et l’on peut être amené à construire sa propre exclusion.»

La résilience des seniors LGBT+

D’après le sociologue Régis Schlagdenhauffen, il y a tout de même un point positif: la résilience des personnes et de la communauté LGBT+. «Paradoxalement, une méta-analyse anglophone tend à montrer que les LGBT ont plus d’atouts en ce qui concerne le vieillissement, en raison d’un vécu qui n’a pas forcément été facile. Il y a un bagage d’expérience qui peut aider à faire face à des situations complexes: une instabilité du foyer, la nécessité de reconstruire une vie, de créer de nouvelles sociabilités avec des personnes qui vous comprennent…»

Il ne s’agit pas de considérer que tout est rose, insiste-t-il, mais cette analyse montre qu’il existe des ressources que les personnes LGBT+ peuvent mobiliser face à l’isolement, comme la capacité à se constituer une famille choisie, «de cœur».

Trouver des solutions au sein de la communauté, c’est d’ailleurs la raison d’être de Grey Pride. Luc Anberrée, administrateur de l’association, participe à l’un de ses projets phares, un habitat partagé où les gens se choisissent pour vieillir ensemble. «Ça reste l’alternative la moins chère à l’Ehpad. On écrit des chartes, des règlements intérieurs, et on essaie de faire vivre la colocation dans un esprit qui va bénéficier à tout le monde. C’est une seconde famille, affinitaire. C’est ça que je trouve bien, mais il ne faut pas croire que c’est facile.»

Toutefois, ce constat se heurte à la relative inertie du mouvement LGBT+ sur la question de la vieillesse. «Les associations LGBT de ma ville proposent des moments de convivialité dans des bars et des randonnées, plaisante Claude Perquin, mais à mon âge, je ne suis plus tellement sportif, et les seniors préfèrent la convivialité en petits groupes.»

 

[Photo : Huy Phan via Unsplash – source : http://www.slate.fr]