Jusqu’à sa mort à 76 ans, l’artiste était filmé depuis plus de dix ans en permanence dans son atelier. Les ultimes images retransmises au musée MONA en Tasmanie signent la complétion de son œuvre.

Les caméras qui filmaient en permanence son studio se sont éteintes le samedi 17 juillet 2021, trois jours après la mort de l’artiste. | Institut Valencià d’Art Modern / Juan García via Wikimedia

Écrit par Elodie Palasse-Leroux 

En 2009, Christian Boltanski a vendu son âme au diable. Et en viager.

Mort le 14 juillet à l’âge de 76 ans, il était l’un des plus influents artistes contemporains français. Il avait accepté que trois webcams filment ses faits et gestes 24h sur 24 dans son studio de la région parisienne, projetés à partir de janvier 2010 dans une salle au sein d’un musée en Tasmanie. La performance, The Life of C.B., ne serait complétée qu’avec la mort de l’artiste.

Christian Boltanski, obsédé par le thème de la mortalité et la loterie permanente qu’est la vie, s’amusait du pari: le mécène lui verserait une rente annuelle –pour huit ans, estimait ce dernier, prévoyant que le plasticien français alors âgé de 65 ans ne fêterait jamais son soixante-quatorzième anniversaire. Au-delà de cette période, l’acheteur aurait déboursé une somme supérieure à l’estimation de l’œuvre –mais il était confiant: il n’avait jamais perdu un pari.

Boltanski confiait déjà en 1969 rêver de «se conserver tout entier, garder une trace de tous les instants de notre vie, de tous les objets qui nous ont côtoyés, de tout ce que nous avons dit et de ce qui a été dit autour de nous.» L’Australien David Walsh lui permettait de boucler la boucle, sans prendre trop de risques. «Après tout, il ne s’agit pas de ma chambre, mais de mon studio. Et c’est en Tasmanie, où personne ne va jamais.» Il se trompait sur ce point. Envisagé comme un «Disneyland subversif de l’art pour adultes» par son créateur, le plus grand musée privé de l’hémisphère sud attire chaque année des centaines de milliers de curieux.

Boltanski se réjouissait de l’aubaine et du bon mot. «Quiconque assure n’avoir jamais perdu un pari ou croit être capable de ne jamais en perdre un est certainement le diable.» Un diable, en Tasmanie! Le surnom était tout trouvé. C’est dans la région la plus pauvre et isolée du continent que Walsh a choisi d’installer son fantasmagorique Museum of Old and New Art (MONA), après avoir amassé une fortune en devisant des algorithmes pour les joueurs. Walsh peut se vanter d’avoir été banni à vie des casinos de son pays et prétend n’avoir jamais perdu en pariant sur un cheval, grâce à ses savants calculs.

Collection de DVD, archives de Boltanski. | MONA / Rémi Chauvin

Les caméras se sont éteintes le samedi 17 juillet 2021, trois jours après la mort de Boltanski. Des milliers de DVD conserveront la mémoire de l’artiste en pleine création.

De l’origine de son «pacte» avec Boltanski, le millionnaire au look de hippie conserve un souvenir différent. «Nous nous sommes rencontrés parce qu’il était ami avec un commissaire d’exposition avec lequel nous collaborons. Nous avons dîné ensemble à Paris et bien trop bu. J’avais une idée d’œuvre en tête mais elle n’a pas abouti. C’est lui qui a suggéré de placer des caméras dans son studio. Parce que j’étais fauché, j’ai proposé de payer en plusieurs fois.» Il brocarde le formidable talent de raconteur de Boltanksi: «Au fil de ses interviews, l’histoire a évolué: je suis devenu “le diable”, fomentant de mauvais coups sur mon gigantesque domaine du bout du monde, seul, attendant le moment de sa mort.»

Samedi 17 juillet, un David Walsh ébranlé confirme que les caméras cesseront de tourner. «Mais son travail reste –dix ans d’archives le montrant, inlassable, sans drame, en train de créer pour faire de ce monde un monde meilleur. Christian Boltanski a marqué au fer la chair de son art, y gravant nos hypocrisies, notre faillibilité et nos faux-semblants.»

Toujours s’attendre à l’inattendu

On a parlé de «l’effet MONA» (comme on avait loué «l’effet Beaubourg» puis «l’effet Bilbao») pour sa redéfinition de la notion de musée et sa capacité à revivifier l’économie de la région, propulsée au rang de place to be par les médias internationaux. Du monde entier, on vient jusqu’à Sydney ou Melbourne avant de prendre un avion pour Hobart, au sud de l’île. Le MONA se situe à Berriedale, une douzaine de kilomètres plus loin.

On peut les faire en voiture, mais ce serait se priver de l’expérience délirante (et de la parfaite introduction) qu’offre la traversée en bateau. Deux catamarans hardiment peinturlurés transportent les visiteurs depuis le port de Hobart: on peut se jucher sur un mouton ou un tigre de résine sur le pont ou choisir la cabine VIP aux allures de lupanar (sièges tendus de velours rouge et murs couverts de peaux de wallaby: c’est Napoléon dans le bush).

«Je suis devenu “le diable”, fomentant de mauvais coups sur mon gigantesque domaine du bout du monde, seul, attendant le moment de sa mort.»

Davild Walsh, fondateur du MONA

Au-dessus du bar, des néons fluorescents. Derrière le bar, des bouteilles de vin du domaine de Moorilla, également propriété de Walsh, dont les vignes s’étirent derrière le musée. Les vingt-cinq minutes de trajet suffisent à aiguiser l’appétit: on se demande à quoi s’attendre. «Toujours s’attendre à l’inattendu» est la devise de Walsh.

Il se passe toujours quelque chose au MONA. Deux éditions annuelles de son festival de musique, le FOMA, par exemple. J’ai le souvenir d’une ambiance estivale décontractée, dans les derniers jours de l’année: barbecues et concerts, poules qui gambadent entre les poufs disséminés sur les gazons, dégustations de vin…

Lors de ma dernière visite, dans l’hiver austral, le vent froid mordait les joues et un capuchon de neige coiffait le Mont Wellington. Dernier tournant sur la rivière Derwent: le MONA se dévoile soudain. Un long bâtiment d’acier et de pierre, rougeoyant sous le soleil. À la nuit tombée, les œuvres monumentales de l’Américain James Turrell (une aile de 2.000 mètres carrés lui est consacrée) s’illuminent. De jour, on les distingue moins. Les galeries du musée sont en sous-sol. Pas moins de 6.000 mètres carrés lors de son ouverture il y a dix ans, soit deux fois l’espace du Guggenheim de New York. Plusieurs ailes et galeries s’y sont depuis greffées, pleines d’œuvres étonnantes et souvent démesurées, comme le vestige de la dynastie Qing White House d’Ai Weiwei inauguré en 2019.

Les visiteurs pressés d’attaquer la montée des quatre-vingt-dix-neuf marches menant au musée ne remarquent pas la grotte de Boltanski, ce cube de métal dans laquelle The Life of C.B. s’offre aux regards.

L’une des galeries du musée. | MONA / Élodie Palasse-Leroux

La grotte de Boltanski est un petit cube de métal quasi collé à la roche, érigé tout près de la passerelle et avant la magistrale volée de marches. Pour y entrer, on doit se faufiler dans le mince espace qui sépare la façade de métal et la pierre. Boltanski est face au mur. Walsh a-t-il voulu punir l’artiste ou le garder pour lui? L’installation, à l’intérieur, était composée de neuf écrans. Trois d’entre eux montraient l’atelier en direct, trois autres émettaient avec un décalage de neuf heures et sur les trois derniers tournaient les extraits choisis de la semaine écoulée.

Boltanski avait refusé l’offre de Walsh de conserver ses cendres au musée (particularité du MONA: quiconque souscrit à l’abonnement «éternel» peut voir ses cendres conservées au musée dans une urne signée d’une artiste contemporaine). Il ne souhaitait pas «finir en Tasmanie» et préférait reposer dans un petit temple au Japon.

Sur le mur d’une future galerie, la promesse de nouvelles aventures à venir. | MONA / Élodie Palasse-Leroux

Ému, le directeur des pratiques curatoriales du MONA se lance dans une confidence songeuse. Pour Jarrod Rawlins, The Life of C.B. restera l’œuvre la plus aboutie de Boltanski: «Elle a été conçue pour anticiper ce triste moment. La disparition de Christian signale la complétion de l’œuvre. Dans un contexte habituel, l’achèvement de l’œuvre appelle une célébration, mais dans ce cadre il génère des sentiments contradictoires. En dépit de cela, The Life of C.B. est un rappel, d’une magnifique amplitude, de notre mortalité.» Clap de fin.

 

[Source : http://www.slate.fr]