Vedette incontestée du cinéma français, l’acteur, révélé par Godard et célébré pour ses multiples rôles de justicier acrobate, aura accompli un étonnant parcours, à la fois plein d’éclats, de charme et de faux-semblants.

Jean-Paul Belmondo, à jamais inoubliable dans Pierrot le Fou. | Capture d’écran Rialto Pictures via YouTube

Écrit par Jean-Michel Frodon 

À l’heure où ce texte sera mis en ligne, nul n’ignorera plus que Jean-Paul Belmondo est décédé, le 6 septembre, à l’âge de 88 ans, ni qu’il convient de saluer en lui un monument national. Dont acte.

Mais de quoi est fait au juste ce monument? Figure en vue d’une génération brillante de jeunes acteurs de théâtre frais émoulus du conservatoire (Jean RochefortJean-Pierre MarielleBruno CremerPierre Vernier…), Belmondo aura quitté la scène pour l’écran à la fin des années 1950 et mis très longtemps à retrouver les planches.

Lorsqu’il le fera, à la fin des années 1980, sa carrière triomphale est en déclin. Un déclin qui est aussi celui d’une époque, et pas seulement une époque du cinéma français dont il aura été la vedette la plus bankable durant trois décennies.

La principale nouvelle à l’heure de sa disparition est peut-être que, soixante ans après, l’organe officiel de Hollywood annonce la disparition de Bébel comme étant celle de l’acteur de À bout de souffle.

Le titre du périodique Variety annonçant le décès de l’acteur. | Capture d’écran  via Variety

Pour le monde entier, hors la France, c’est Michel Poiccard, et le Ferdinand de Pierrot le Fou, qui restent associés à la figure de Jean-Paul Belmondo: celle d’un jeune homme rebelle, en phase avec l’énergie moderne qui a irradié le cinéma à l’enseigne de la Nouvelle Vague.

Il y a là un intrigant décalage avec ce qu’incarne en France celui qui est devenu assez vite, et durablement, une valeur sûre du cinéma commercial français dans ce qu’il a pu avoir de plus répétitif, de plus convenu. Plus qu’un décalage, un symptôme.

La trace Nouvelle Vague, essentielle et minime

L’association, dans de nombreux esprits, de Belmondo et de la Nouvelle Vague est largement illusoire. Si son premier grand rôle est bien aux côtés d’un ancien critique des Cahiers du cinéma, Claude Chabrol, pour À double tour (1959), et si sa participation inoubliable de liberté insolente à À bout de souffle (1960), film immédiatement identifié comme une œuvre majeure du nouveau cinéma, est assurément un moment-clé, c’est quand même sur une autre voie qu’il construira l’essentiel de sa carrière.

Le véritable début, la construction du Bébel national, se produit en 1962. À ce moment, il est déjà célèbre. Grâce à Godard, avec qui il tourne à nouveau la comédie musicale colorée et faussement joyeuse Une femme est une femme, il a croisé la route de deux autres figures majeures du cinéma français, Claude Sautet, autre débutant, pour Classe tous risques, et Jean-Pierre Melville, pour qui il a fait merveille en curé pétillant de vitalité dans Léon Morin, prêtre et en gangster manipulateur dans Le Doulos.

Deux greffes décisives

Mais ensuite, il y a Cartouche et Un singe en hiver, toujours en 1962. Chacun des deux opère, à sa manière, une greffe décisive.

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On a largement oublié aujourd’hui qu’à l’époque, pour le cinéma français, le jeune premier séducteur et bondissant a été, une décennie durant, celle qui vient de se terminer, Gérard PhilipeCartouche, premier film de Belmondo avec Philippe de Broca, déjà son ami, et avec qui il tournera cinq films, c’est Fanfan la Tulipe recalibré par l’adolescence du tournant des années 1950-1960, le rock et les blousons de cuir dans un XVIIIe siècle d’opérette.

Ce qui a changé? Les corps, les intonations, la gestuelle… Bogart fait davantage référence que le Prince de Hombourg, Belmondo prend le relai d’un héros très français du genre dit de cape et d’épée, genre encore florissant, mais avec un parfum au goût du jour. Avec une grande énergie et un incontestable sens du show, L’Homme de Rio (1964) en déploiera bientôt les ressources.

Aussitôt après Cartouche, il y aura Un singe en hiver, l’adoubement. Le vieux patron des écrans français, Jean Gabin, partage et transmet à son véritable successeur, pour le meilleur et pour le plus conventionnel, le plus macho, le plus réactionnaire aussi, le flambeau de la tête d’affiche.

Bébel et Delon

Toujours sous la direction d’Henri Verneuil, Gabin fera d’ailleurs exactement de même aussitôt après avec l’autre prétendant à sa couronne, Alain Delon, dans Mélodie en sous-sol (1963).

Le box-office enregistrera des succès en série pour l’un et l’autre au cours des années 1970 et 1980, et le marketing entretiendra savamment leur supposée rivalité, jusqu’à organiser deux fois des retrouvailles à l’écran, aussi nulles en 1970 (Borsalino) qu’en 1998 (Une chance sur deux). Mais ce sont en réalité deux profils très différents, deux persona presque antagonistes.

Après Pierrot le Fou en 1965, où Belmondo, qui est déjà parti sur d’autres voies, paye avec panache sa dette à celui qui l’a lancé, il y aura encore trois tentatives d’exister dans plusieurs registres. La première, le laborieusement transgressif Voleur, de Louis Malle en 1967, est ratée. Les deux suivantes sont passionnantes.

La Sirène du Mississipi de François Truffaut en 1969 et Stavisky d’Alain Resnais en 1974, où l’acteur offre au réalisateur alors marginalisé par des échecs publics une planche de salut, sont aux antipodes l’un de l’autre.

Le Louis Mahé chez Truffaut est un cas singulier de figure en demi-teinte, dont la qualité est tout en nuances, alors que l’escroc des années 1930 campé pour Resnais est la mise en jeu problématique de cette flamboyance qui est désormais sa signature. Ces deux titres sont des exceptions, qui n’auront pas de suite dans les quelque trente films qui suivront.

Jean-Paul Belmondo, s’il ne manque pas de faire savoir qu’il exécute lui-même ses cascades, ne prend plus aucun risque artistique. Il fabrique méticuleusement une figure récurrente de film en film, charmeuse assurément, bondissante autant que faire se peut, mais d’un conformisme confortable qu’éclaire encore sa vitalité au début des années 1970 (Les Mariés de l’an II de Jean-Paul Rappeneau en 1971, Le Magnifique de Philippe de Broca en 1973). Et puis, plus grand-chose.

Delon n’aura cessé d’être traversé par des zones d’ombre, des mises en crise de ses personnages et de sa propre figure de vedette, effectuant des choix autrement complexes, même s’il semble jouer souvent dans les films appartenant au même genre. Il y a un véritable trouble dans le personnage Delon, et aucun chez le Bébel national.

Deux histoires de trente ans

En 1988, la veine héroïco-blagueuse au premier degré est épuisée, les recettes du succès ont changé, le grand acteur du cinéma français depuis un bout de temps et pour longtemps s’appelle Gérard Depardieu, figure autrement complexe, et on pourrait prendre au pied de la lettre le titre du mélancolique Itinéraire d’un enfant gâté de Claude Lelouch, émouvant de chercher une issue à ce qui est en train d’inexorablement se terminer.

Après commencera autour de la figure de Jean-Paul Belmondo un long processus d’embaumement, entre ragots people sur ses amours, alertes sur son état de santé, enthousiasme pour son chien de compagnie, bienveillance convenue pour des apparitions, à la scène ou à l’écran, dont aucune n’est mémorable.

Né en 1933, Jean-Paul Belmondo a 27 ans lorsqu’il surgit en pleine lumière. Ce surgissement résulte alors de la combinaison de trois énergies: celle de la jeunesse moderne d’alors qu’incarne, au cinéma, la Nouvelle Vague, celle d’un héritage classique du mâle gouailleur et désinvolte, et celle d’un cinéma d’action aux ressorts pas encore dopés aux effets spéciaux.

La recette est suffisamment efficace pour permettre qu’adviennent les deux histoires qui suivirent. Ce sont, impressionnantes de longévité, deux histoires de trente ans chacune. La première concerne les années 1960, 1970 et 1980, soit l’accomplissement d’une trajectoire brillante, au moins sur le terrain d’une popularité qui ne se dément pas. La seconde, qui porte sur les années 1990, 2000 et 2010, entretient sans faillir la nostalgie de cette époque révolue.

C’est qu’une certaine idée du pays s’est, au cours de la première de ces deux périodes, incarnée/fantasmée dans l’incorrigible guignolo morfalou as des as. Le regret de cette époque, qui court toujours aujourd’hui, trente ans après qu’elle se soit terminée, n’est sans doute pas pour rien dans les dominantes idéologiques auxquelles nous avons affaire à présent.

 

[Source : http://www.slate.fr]