C’est l’idée généreuse et un peu folle portée par un groupe de militants proeuropéens : proposer un latin modernisé comme langue commune de l’Union
Écrit par Michel Feltin-Palas
Lisez cette phrase à haute voix : Id est max lepide, gratie pro auxila (1) et dites spontanément à quoi cela vous fait penser. À du latin ? Vous n’avez pas tort, à ceci près que ce n’est pas tout à fait du latin. En fait, il s’agit d’un nouveau latin, tel qu’il a été imaginé par la bien nommée Académie du nouveau latin qui vient d’être créée par un groupe de passionnés.
Donc, cela ressemble à du latin, mais, au fond, là n’est pas l’essentiel. Car l’objectif de l’homme qui a imaginé cet idiome n’est pas d’abord linguistique, mais politique, au sens noble du terme. Après avoir suivi de brillantes études (HEC, Sciences po) et connu le succès professionnel en lançant différentes start-up, Vincent Jacques, 39 ans, est aujourd’hui d’abord et avant tout un militant européen. Et c’est sa passion pour le Vieux Continent qui le conduit à défendre ce projet un peu fou : proposer ce latin modernisé comme langue commune pour l’Union européenne. « Notre continent fait face à des puissances concurrentes comme la Chine, la Russie, l’Inde qui menacent de le déstabiliser. Pour sauver leur modèle, les Européens doivent renforcer leur cohésion et, pour cela, disposer d’une langue en partage », dit-il. Or pour lui, cette langue ne peut être que le nouveau latin. Pourquoi ? « Parce qu’il s’agit d’une langue neutre, n’avantageant aucun pays. Parce qu’il s’agit d’une langue prestigieuse, qui a déjà servi de langue de communication dans l’Histoire. Et parce qu’elle n’est pas seulement l’apanage des pays latins : le Saint Empire romain germanique, par exemple, s’est voulu le continuateur de l’Empire romain. » Son objectif ultime ? Faire en sorte qu’elle soit apprise un jour dans toutes les écoles.
Vincent Jacques ne propose pas de revenir au latin classique, mais à un latin simplifié, sans déclinaisons, avec un ordre de mots fixe et des terminaisons identiques par catégorie grammaticale : le « a » pour les noms communs ; le « e » pour les adjectifs, le « s » pour les pluriels, etc. Ancien militant espérantiste, il en a tiré les leçons. « J’ai compris que l’espéranto était rejeté en raison de son caractère artificiel et de ses ambitions mondiales. Avec le nouveau latin, je garde la simplicité de l’espéranto en l’appliquant à une langue profondément européenne. » Selon lui, 150 heures suffisent pour apprendre ce nouveau latin, contre 1500 heures pour l’anglais.
L’anglais, justement : n’est-il pas déjà, dans les faits, l’idiome commun des Européens ? « Pas du tout, rétorque Vincent Jacques. En réalité, seules les « élites » le maîtrisent tandis que 90 % des habitants sont incapables de mener dans la langue de Shakespeare une véritable discussion sur l’avenir des retraites, l’utilisation des pesticides, l’instauration d’un salaire minimum ou le dernier match de foot ! ». Ce n’est pas tout. À ses yeux, il serait paradoxal de voir l’Union continuer de recourir à l’anglais qui, depuis le Brexit, n’est plus la langue historique d’aucun pays membre. « Comment l’Europe peut-elle espérer devenir une puissance respectée dans ces conditions, interroge-t-il ? Imaginez-vous les dirigeants chinois parler anglais ? »
Il le sait : son projet va se heurter à de multiples adversaires, à commencer par ceux qui ont fait l’effort de maîtriser l’anglais et n’ont aucune envie de perdre leur avantage concurrentiel – et encore moins d’apprendre une autre langue, fût-elle beaucoup plus simple. Il lui faudra affronter également les partisans du tout-français (ou du tout allemand ou du tout espagnol) qui, au fond, souhaitent simplement remplacer une domination par une autre. Le nouveau latin déplaira encore aux partisans de la diversité linguistique, qui rêvent de voir les 27 langues de l’Union enfin traitées à égalité ; aux pragmatiques, qui plaident pour l’usage de trois langues de travail seulement (l’anglais, le français et l’allemand), mais aussi aux pays comme le Danemark, l’Estonie ou la République tchèque, habitués depuis longtemps à parler la langue d’un « grand ». On en oublie peut-être…
Qu’à cela ne tienne. Vincent Jacques poursuit sa route. Comment dit-on Alea jacta est en nouveau latin ?
(1) « C’est très gentil, merci pour ton aide ».

 

 

[Source : http://www.lexpress.fr]