Une « approche radicale », c’est parfois enthousiasmant. Des « propos radicaux », ou « l’islam radical », c’est toujours dangereux… Vague, paré de connotations contradictoires, le mot hante depuis toujours l’histoire politique, ne faisant qu’ajouter à la confusion du débat.

 

Écrit par Pascal Riché

Plus radical que moi, tu meurs. C’était le thème des primaires écologistes. Sandrine Rousseau s’est présentée comme « radicale », par opposition au pragmatisme affiché de Yannick Jadot. Pris de court, ce dernier a répondu, en substance, qu’il n’avait de leçon de radicalité à recevoir de personne, lui qui a été « espionné par EDF » et a « arraché des OGM »… Ce qui est radical, c’est le dérèglement climatique, a-t-il fait valoir. Un peu comme un chewing-gum, le mot, mâchouillé par tous les cadres d’EELV, a vite perdu son goût et son sens. Il est vrai que dans l’histoire politique, il a toujours été assez élastique. Les centristes s’en sont prévalus autant que les extrêmes. Et qui ne propose pas aujourd’hui des réformes « radicales » ou un « changement radical du rôle de l’État » ?

En réalité, tout dépend à quel nom on associe l’adjectif radical.

  • « L’islam radical », une expression apparue au début des années 2000, c’est évidemment dangereux : il faut « déradicaliser » ceux qui s’y adonnent.
  • La « réforme radicale », en revanche, c’est toujours courageux.
  • La « gauche radicale », c’est celle qui a couteau entre les dents, à ne pas confondre avec les « radicaux de gauche » qui sont de doux centristes.
  • Une approche « radicalement différente » est rafraîchissante et bien souvent salvatrice.
  • La « droite radicale » est à peine plus présentable que l’extrême droite (même si elle professe son attachement aux institutions républicaines).
  • Une « critique radicale » peut être louée parce qu’elle prépare de nécessaires transformations profondes.
  • Mais des « propos qui se radicalisent » sont toujours lourds de menaces.
  • etc. etc.

« Radical », on le voit, est digne d’appartenir à la novlangue imaginée par Orwell dans « 1984 », ce vocabulaire permettant de dire tout et son contraire, et de tuer le sens des mots.

Au départ, le « radical » est celui qui veut agir sur la racine (radix, en latin). Sandrine Rousseau n’a pas manqué de rappeler cette origine : elle compte reprendre le problème à la racine, à savoir la structure patriarcale du pouvoir et de nos sociétés. Angela Davis elle-même, dans les années 1960, disait que « radical signifie simplement attraper les choses par la racine ». Mais qui prête vraiment attention à cette étymologie ?

L’histoire du mot, pris dans son sens politique, est complexe, et a joué à saute-frontières. Il est utilisé en Grande-Bretagne depuis la fin du XVIIIe siècle (en France, sous la Révolution française, on parle alors plutôt des « enragés »). Il ne fait sa véritable apparition dans l’Hexagone que sous la monarchie de Juillet, pour une raison simple : la loi du 9 septembre 1835 interdit de se déclarer « républicain » sous peine de poursuites pénales. En 1841, un jeune avocat, Alexandre Ledru-Rollin, fait donc campagne dans la Sarthe sous l’étiquette « radical ». C’est l’acte de naissance du radicalisme, qui ne décollera vraiment qu’après 1871, sous la IIIe République. Initialement, il désigne donc une forme d’extrémisme, porté par des républicains en butte aux forces monarchistes et bonapartistes. Puis, il migre vers l’inverse de son sens : la modération, le centre. Les radicaux, plaisante-t-on au XXe siècle, sont comme les radis, « rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur, et toujours près de l’assiette au beurre ». Le mot « radsoc » (radical-socialiste) devient presque péjoratif : il renvoie à l’idée de « ventre mou ».

Mais si le « radicalisme » dort dans un coin poussiéreux de l’histoire politique française, la radicalité n’a pas disparu. Dans les livres publiés en français, l’emploi du mot « radicalité » a pris son essor dans les années 1960, sans doute sous l’influence des mouvements d’émancipation américains (noirs, féministes…).

L’essor de l’usage dans les livres de « radicalité », qui dépasse désormais « radicalisme »

L’essor de l’usage dans les livres de « radicalité », qui dépasse désormais « radicalisme »

Outre-Atlantique, se déclarer « radical » , c’est alors s’inscrire en dehors des institutions du pouvoir pour attaquer la racine des maux américains : le patriarcat (concept alors relancé, notamment par Kate Millet) ou le racisme… Les opposants à ces mouvements, eux, associent paresseusement « radicalité » et « violence ». En France, la radicalité creuse son trou dans le champ intellectuel, derrière des personnalités comme Pierre Bourdieu, Alain Badiou, Etienne Balibar ou Jacques Rancière. En 1999, juste avant de se saborder, la Fondation Saint-Simon, qui cherche à réconcilier la gauche et le marché, consacre une note pour s’inquiéter des « nouvelles radicalités » (elle est signée par le philosophe Philippe Raynaud). Un autre philosophe, Daniel Bensaïd, ancien leader de Mai-68, note en 2000 que « la notion vague de radicalité est fort à la mode dans le vocabulaire politique hexagonal récent. À défaut de désigner un contenu précis, il évoque un ton, une attitude de refus. La radicalité, en effet, est toujours relative, à une situation, à un moment, à une tiédeur conciliante ».

En 2019, à peine élue à la chambre des représentants, la New-yorkaise démocrate et écologiste Alexandria Ocasio-Cortez, lance bravache, dans une émission de télévision : « Appelez-moi radicale ! » (après avoir rappelé qu’Abraham Lincoln l’avait été lorsqu’il avait émancipé les esclaves, ou Franklin Delano Roosevelt lorsqu’il avait créé l’assurance-retraite). On le voit, que ce soit aux États-Unis ou en France, la radicalité est pour les uns une marque d’infamie, pour les autres une médaille que l’on porte avec honneur. Le mot-élastique ne pourrait plus être étiré.

[Source : http://www.nouvelobs.com]