Rien d’étonnant à ce que le roman de Mohamed Mbougar Sarr se retrouve sur un nombre considérable de listes de prix d’automne. Critique.

L’écrivain Mbougar Sarr Mohamed.

Écrit par Christine Bini

La plus secrète mémoire des hommes, c’est l’histoire d’un jeune écrivain sénégalais vivant à Paris, Diégane Faye, qui, en 2018, se met en quête d’un autre écrivain sénégalais, enfui, disparu depuis des décennies : T.C. Elimane. Elimane est l’auteur d’un livre unique publié en 1938, Le labyrinthe de l’inhumain. La vie de tous ceux qui ont approché Elimane a été bouleversée : ses amantes, les critiques littéraires… et Diégane, donc, qui, quatre-vingts ans après la publication du roman, se met en tête d’en retrouver l’auteur, car il est ébranlé par la lecture de ce Labyrinthe… Est-il toujours vivant ? Il aurait un peu plus de cent ans, mais rien n’est impossible. La plus secrète mémoire des hommes est une histoire d’écrivains, de littérature, de famille, de politique et d’amour. Présenté ainsi, on pourrait croire que le texte a tout d’une fresque, d’une traversée de siècle, mais ce roman est à l’opposé de la fresque canonique, chronologique, et c’est ce qui en fait sa force.

Le titre est tiré d’une citation de Roberto Bolaño, et le livre est dédié à Yambo Ouologuem, un écrivain malien qui reçut le prix Renaudot en 1968 puis fut ensuite accusé de plagiat. Mais le roman ne raconte pas l’histoire de d’Ouologuem. Mohamed Mbougar Sarr s’inspire de la vie de l’écrivain malien, mais en faisant naître son héros Elimane au début de la guerre de 14, au Sénégal, il crée un univers parfaitement romanesque et s’éloigne radicalement du récit biographique, même si l’élément déclencheur de l’effacement du monde littéraire de T.C. Elimane est aussi une accusation de plagiat, après qu’il a été salué par la critique et surnommé « Le Rimbaud nègre ».

Ce qui frappe, à la lecture de La plus secrète mémoire des hommes, c’est la conduite du récit. Le roman est construit sur des narrations enchâssées – un personnage raconte à Diégane qu’un autre personnage lui a raconté, à des années de là, quelque chose de la vie d’Elimane, ou de ses éditeurs, ou de sa famille, etc. Le texte est parfaitement fluide, sans égarement possible pour le lecteur, et ressemble néanmoins à un labyrinthe, un labyrinthe de l’humain qui répondrait au titre du seul livre d’Elimane, Le Labyrinthe de l’inhumain. Cet effet labyrinthique est accentué par le parcours de l’écrivain, qui naît au Sénégal, vit à Paris une vie d’étudiant brillant puis d’écrivain prodige avant sa chute, parcourt l’Europe, s’installe en Argentine, puis boucle la boucle. Sur trois continents – Afrique, Europe, Amérique – Elimane dessine un trajet d’errance qui est, aussi, un trajet de quête. Car, de même que Diégane cherche à retrouver Elimane, Elimane cherche quelqu’un, et quelque chose. Sa quête s’arc-boute sur deux guerres et deux continents : il cherche la tombe de son père, tirailleur sénégalais tombé dans la Somme en 1917, et il cherche le bourreau de son éditeur, nazi réfugié en Amérique latine après la Seconde Guerre mondiale. Les quêtes de Diégane et d’Elimane ne se répondent pas véritablement en miroir, mais la situation politique de leur propre temps influe sur leur trajectoire. Ainsi Diégane, sur le point de toucher à la fin de son enquête, se retrouve-t-il à Dakar en pleines émeutes, confronté au passé terrifiant d’un ami congolais, appartenant comme lui au cercle parisien des écrivains africains. Le retour au pays, motif que Mohamed Mbougar Sarr et son personnage écrivain Diégane refusent de traiter en littérature, car c’est ce que l’on attend de la littérature africaine affirment-ils tous deux, est ainsi détourné, parfaitement évité dans la diégèse apparente. Ce motif-là est en creux, important mais pas au centre du propos.

Car La plus secrète mémoire des hommes est certes un roman écrit par un africain, mais c’est avant tout un roman qui parle du monde du XXe et du XXIe siècles, et qui repose sur l’importance de la voix des femmes et sur le pouvoir de la littérature. Il est effectivement dédié à Ouologuem, mais les écrivains que l’on y croise, en tant que personnages et parties prenantes de l’histoire d’Elimane, sont Gombrowicz et Sábato. Pour ce qui concerne les femmes, elles jouent un rôle essentiel dans le roman : ce sont elles qui détiennent les clés du mystère Elimane. Elles sont toutes liées entre elles, qu’elles soient ou aient été cousine ou sœur ou amantes de l’écrivain puis amantes entre elles, ou épouse tardive du père et belle-mère, elles sont toutes dépositaires d’une mémoire, généalogique, politique, émotionnelle. Ce sont des femmes fortes, sensuelles, patientes ou impatientes, mais dans tous les cas obstinées, tenant leur ligne. Diégane, lui, obstinément lancé sur les traces d’Elimane, vit une histoire d’amour intense avec Aïda, photojournaliste. Durant l’un de leurs ébats, Diégane regarde une goutte de sueur glisser le long du corps de la jeune femme, comme une image de sa propre quête et de la force révélatrice des femmes.

Rien d’étonnant à ce que ce roman se retrouve sur un nombre considérable de listes de prix d’automne. On y entend une voix forte, et l’on y découvre une écriture multiple, qui sait passer du lyrisme au factuel sans à-coup. On est plongé dans une histoire qui nous est donnée par strates non chronologiques pour déboucher sur un épilogue qui replie le temps narratif et le temps historique. Mohamed Mbougar Sarr sait lier entre eux les impératifs romanesques et les réflexions littéraires et ontologiques. On comprend qu’il ait choisi comme figures tutélaires, pour ce roman, Bolaño, Sábato et Gombrowicz. Après Notre part de nuit de Mariana Enriquez, La plus secrète mémoire des hommes est mon deuxième coup de cœur de cette rentrée littéraire. De la littérature qui tonne et détone, surprend et ravit.


Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, août 2021, 448 p.

 

[Source : http://www.laregledujeu.org]