Pour la première fois depuis cinquante ans en France, une exposition de grande envergure est consacrée à ce maître de l’Art nouveau. Notre contributeur Michaël de Saint Cheron a pu la visiter.

Écrit par Michael de Saint Cheron

Le musée d’Orsay présente jusqu’au 17 juillet la première rétrospective française consacrée au singulier et génial Antoni Gaudi (1852-1926). Il faut saluer la ténacité des commissaires de cette exposition en l’honneur de l’architecte catalan, en ce 170e anniversaire de sa naissance, à savoir le Dr Juan José Lahuenta (Barcelone), Elise Dubreuil et Isabelle Morin Loutrel pour la partie française, sans oublier le soutien entier de Christophe Leribault, président de l’Établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie.

Quand on a dit que Gaudi est un architecte inclassable, on n’a rien dit, mais on peut s’étonner qu’il ait fallu attendre près d’un siècle après sa mort pour avoir enfin une exposition digne de lui en France. Cet architecte doit beaucoup à un certain imaginaire chrétien et médiéval mais pas seulement, et évoquer les génies flamands que furent El Bosco, c’est-à-dire Bosch, ou Breughel l’ancien, mais aussi El Greco, ou un sculpteur comme Rodin ou un poète-dessinateur comme Victor Hugo, peut signifier quelque chose. Gaudi a certainement aussi plus d’un lien avec d’autres artistes majeurs du siècle dernier comme Miro, Calder, Dali. Il y a pourtant autre chose, chez Gaudi, et cette autre chose évoque en nous les temples hindous de l’Inde dans leur extravagance, leur caractère infini, que l’on songe aux temples de Maduraï, à Ellora, Ajanta, Mahabalipuram, ou au grand temple jaïn à Jaisalmer. Les églises de Gaudi sont l’antithèse de la chapelle de Ronchamp, du couvent de la Tourette, construits par Le Corbusier, même si c’est lui qui fut choisi pour bâtir les palais d’État de la capitale du Penjab, Chandigarh.

L’exposition présente une reconstitution de la bibliothèque et de l’atelier de l’architecte, dans lequel les miroirs jouaient un rôle important. Photos, maquettes, pièces de mobiliers, sculptures, notamment des parties d’autels, photos en trois dimensions permettent aussi de voir tel palais, telle partie du parc Güell, ou le portail de la Sainte famille, le seul qui soit vraiment de Gaudi.

Son art d’élever les colonnes « dépasse l’entendement »

Une remarquable émission d’Arte due à Marc Jampolsky, « Sagrada Familia, le défi de Gaudi », nous permet d’entrer un peu dans sa tête, pour autant que cela soit possible. Loin d’être un esprit farfelu, il fondait sa quête sur un retour aux formes de la nature et à une savante mathématique inversée des forces physiques.

Isabelle Morin Loutrel signe dans le superbe catalogue coédité par le musée d’Orsay et Hazan, un chapitre des plus éclairants intitulé « Le rationalisme de Gaudi au regard des architectes français ». Elle y souligne son intérêt pour Viollet-le-Duc. En art comme en architecture, un créateur est d’autant plus grand quand il s’émancipe des courants ambiants pour inventer le sien propre, qui sera unique. À l’époque de l’Art Nouveau et de son chef, Hector Guimard, Gaudi s’en démarque ostensiblement et va créer son propre style.

Les villas et autres bâtiments qu’il construit pour de riches clients de Barcelone, à commencer par son ami et mécène Eusebi Güell, ont fait de lui, bien avant la Sagrada Familia, un architecte hors norme, au style inimitable : le Palais Güell (1886), la Casa Battló (1904-1906) puis la crypte de la Colonia Güell (1894-1914). Son art d’élever les colonnes de ses édifices « dépasse l’entendement », écrit Isabelle Morin Loutrel. César García Álvarez, dans un autre chapitre capital du catalogue, « Le lieu et le client dans l’imaginaire de Gaudi », montre combien la Méditerranée, avec ses paysages apolliniens « incarne l’idéal de beauté vivante que Gaudi aspirait à insuffler à l’architecture. » La Méditerranée, c’est aussi la Grèce et l’on sait combien Gaudi était marqué par le génie grec, même s’il ne fit jamais le voyage. En fait, il n’a voyagé que fort peu, une fois pour aller à Malaga et à Tanger et deux fois dans le sud de la France. Par ailleurs, Stephen Calloway consacre un chapitre majeur à « L’influence de l’Angleterre » pour l’architecte et les artistes espagnols de son époque. On découvre l’influence qu’eurent John Ruskin, le célèbre critique d’art et William Morris, artiste et théoricien britannique, tous deux nourris de culture médiévale, comme Gaudi.

« La nature n’est pas mathématique »

Álvarez parle de « la culmination apothéotique de l’esprit symbolique gaudien », à propos de la Sagrada Familia. Au printemps 1990, j’eus la joie de rencontrer longuement l’architecte Henri Gaudin (1933-2021) dans son atelier parisien et nous avons parlé de Gaudi : « Oh ! C’est un architecte tout à fait merveilleux. » Puis, à la suite de ma question : « Lui avait justement – et avec quel génie – ce sens de l’ouverture », il me fit cette belle réponse :

« Tout à fait. J’avais quelques croquis dans son jardin Güell ; on s’aperçoit que cela est très rusé spatialement parce qu’il y a des chemins multiples, des croisées de voûte, les choses vont jusque dans l’air. Au fond, ce sont des topologies de buisson, justement ce ne sont pas des topologies de séparation. À l’instar d’une topologie de séparation, qui serait une écriture de la rhétorique fermée dans sa compacité et, se démarquant de la page par une marge désignée et rectiligne, on penserait aux majuscules des enluminures, des médiévaux, on parlerait d’une écriture de la broussaille. […] Alors, toute cette topologie de Gaudi est absolument fascinante, parce que c’est une topologie d’accueil. Pensez au “Jardin des délices” de Jérôme Bosch » (France Catholique n° 2265, juillet 1990, La maison n’est pas une « machine à habiter »).

Ainsi, Henri Gaudin était-il à sa manière un disciple, très indépendant, de Gaudi, dont le génie architectural tenait notamment au fait qu’il refusait tout étayage extérieur. Ainsi, il a pu concevoir « une mise en œuvre calculée, au moyen d’un système de voûtes renversées », qui lui permettra de parvenir à l’édification de la Sagrada Familia « dont l’audace et l’inconfort intellectuel (scientifique) dérangent encore », poursuit Isabelle Morin Loutrel. L’une des idées phares de l’architecte était de dire :

« La nature n’est pas mathématique. »

Gaudi aura été à la fois un incroyable concepteur de monuments défiant tous les codes, mais il était aussi un poète et un musicien dans l’âme. Le fils d’Eusebi Güell apporta un précieux témoignage sur l’espace dévolu à la musique dans la villa de son père :

« Mon père avait pu donner un concert sans que le volume sonore posât de problème, alors que cent voix chantaient en même temps, il y eut aussi un orchestre de cent instruments auxquels s’ajoutaient les voix de l’orgue » (cf. op. cit. p. 161)

Fin de la construction de la Sagrada Familia en 2030

Le film documentaire de Marc Jampolsky pour Arte, tout comme les analyses de ce riche catalogue, nous font découvrir quelques-uns des secrets de la Sagrada Familia, dont la fin de la construction est annoncée pour 2030. Ainsi, le sculpteur Etsuro Sotoo, « le Gaudi japonais », a-t-il réalisé le portail de la nativité et nombre d’autres sculptures. Le plus fascinant tient aux piliers, que Gaudi transforma en palmiers et la voûte en palmeraie. L’architecte nippon avance l’idée que le maître de la Sagrada Familia « aurait eu une pensée très proche de la pensée japonaise de la nature. »

Gaudi construit à l’envers toute la structure de cette église aux dimensions d’une cathédrale, dont la nef monte à quarante mètres, sans l’aide de contrefort. Pour ce faire, Gaudi étudie la trajectoire des forces. Le point le plus haut de l’abside culmine à 75 m et encore une fois, l’ensemble de l’édifice n’a aucun contrefort extérieur.

Pour Gaudi, sa cathédrale, avec ses tours montant à 170 mètres, devait rivaliser avec celles de Chartres, Reims, Paris mais aussi avec Saint-Pierre de Rome.

Gaudi, pour chacune de ses statues, rechercha parmi la population de Barcelone « l’individu qui pourra lui donner son visage ». Ainsi, un mendiant, un boulanger, un charpentier, posèrent pour lui, et l’exposition présente plusieurs de ces photographies qui ne peuvent qu’impressionner.

Cette exposition, on l’aura compris, est au sens propre extraordinaire. Soyez nombreux à courir au musée d’Orsay découvrir ou redécouvrir Antoni Gaudi.

Gaudí, catalogue de l’exposition, 304 p., environ 350 illustrations, coédition : Musées d’Orsay et de l’Orangerie / Hazan, 49 euros.

 

[Source : http://www.nouvelobs.com]