Comment Proust a-t-il approché le Talmud ? Retour sur Ben Lévi, grand-oncle de Proust et l’un des rares talmudistes français à l’époque moderne.

Marcel Proust.

 

Écrit par Patrick Mimouni

Les Matinées du Samedi

« Le style de Proust a été inventé, vers l’ère chrétienne, par les Juifs de Babylone et de Jérusalem, pour commenter les livres sacrés », remarquait Denis Saurat dans un article intitulé Le judaïsme de Proust paru en 1925.

« Il faudrait donner des pages du Talmud et du Zohar pour développer les ressemblances », précisait Saurat[1]. Mais, alors qui pouvait imaginer que Proust s’était intéressé au Talmud ou au Zohar ? Personne, excepté certains spécialistes de la littérature rabbinique.

Il a fallu quasiment un siècle pour qu’une institution juive (en l’occurrence le musée du Judaïsme de Paris) se décide à associer une page du Talmud à une page d’À la recherche du temps perdu. On peut évidemment regretter que le musée n’ait pas mis en jeu la coïncidence entre les deux épisodes : celui de la dalle inégale dans le texte talmudique et celui du pavé disjoint dans le texte proustien. Reste que le musée a annoncé à sa manière cette découverte.

Bien.

Tout cela suscite un questionnement.

À supposer que Proust se soit réellement inspiré du Talmud pour concevoir un épisode de son roman (un épisode capital), comment a-t-il approché un tel texte ?

Allez sur le site de la Bibliothèque nationale. Recherchez Les Matinées du Samedi de Godchaux Weil, alias Ben Lévi de son nom d’écrivain, l’un des grands-oncles de Proust, le frère aîné de son grand-père maternel, un grand-oncle qu’il a connu durant son enfance.

Les Matinées du Samedi, son ouvrage le plus célèbre, était destiné à l’apprentissage de la langue française autant qu’à l’initiation à la lecture de la Bible, un ouvrage composé principalement de midrashim, ce que Godchaux Weil appelait modestement des « historiettes ».

« Un grand nombre des historiettes morales et religieuses rapportées dans ce volume, est extrait du Talmud », précisait-il[2]. Voilà comment Proust s’est initié à la littérature juive.

Céleste Albaret, sa femme de chambre, a raconté comment elle s’est débarrassée de la bibliothèque de son maître, peu après sa mort, sur ordre du docteur Robert Proust (frère de Marcel). Elle dut arracher toutes les dédicaces afin que l’on ignore leur destinataire. « Et puis un chiffonnier est monté et a enlevé tout ça ![3] »

Mme Mante (la fille de Robert) fit disparaître le moindre souvenir lié à la judéité de sa famille. Rien ne rappelait l’origine juive des Weil, pas un livre, pas un objet, pas un vêtement, à l’exposition organisée par l’Institut de France au musée Jacquemart-André en 1971, pour commémorer le centième anniversaire de la naissance de Proust.

Qui aurait pu alors imaginer qu’il comptait un talmudiste parmi les siens ?

L’existence de Godchaux Weil ne fut révélée au public qu’au début des années 2000, par Évelyne Bloch-Dano dans sa remarquable biographie de Mme Proust.

Le samedi, les familles israélites se rassemblaient pour le déjeuner afin de fêter le chabbat. À cette occasion, elles tâchaient de faire l’éducation religieuse ou morale de leurs enfants, d’où l’idée de composer un ouvrage dédié à ce rite.

Jeanne Proust, ou Adèle Weil, lisaient-elles au petit Marcel ce que l’oncle Godchaux appelait des « historiettes » ? On ne le sait pas. Ce qui est sûr, c’est que la famille se réunissait pour faire la fête ce jour-là, dans la vie autant que dans le roman.

« Dès le matin, avant d’être habillés, sans raison, pour le plaisir d’éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité, avec patriotisme : “Il n’y a pas de temps à perdre, n’oublions pas que c’est samedi !”[4] »

Proust écrit quinze fois samedi sur deux pages. Son insistance à prononcer ce nom, à le faire sonner, à le répéter, enclenche une joie que son narrateur éprouve sans comprendre pourquoi il l’éprouve. Il ne met pas moins en jeu un signe, autrement dit un incident destiné à troubler le lecteur.

« Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits événements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national », constate-il[5].

Bon. Mais pourquoi ne pas le dire clairement ? Ce n’est pas un crime, de fêter le chabbat.

Non, mais ce n’est pas bien vu non plus ; en tout cas, pas bien vu dans la société massivement antisémite que décrit Proust.

Les israélites célébraient le chabbat discrètement, par nécessité là encore, pour obéir aux injonctions du néomarranisme qui allait de soi en France sous la Troisième République.

Rite forcément clandestin, chez Proust. Si son narrateur signale que sa famille pratique le même rite, il n’affirme pas pour autant qu’elle est juive. Comment pourrait-il l’affirmer ?

Ce que la Troisième République promouvait, c’est « la substitution de l’irréligion d’État à une religion d’État », avec « le même cortège de fanatisme, d’intolérance et de persécution », déplorait Proust dans un article paru dans Le Banquet en mai 1892[6]. À vingt ans alors, il publiait son premier texte politique.

La République française se distinguait de la République américaine. Créés par des religieux persécutés pour une raison ou pour une autre en Europe, les États-Unis exaltaient la liberté de culte en premier lieu, alors qu’au contraire la France, pétrie d’anticléricalisme, s’opposait fondamentalement à la religion, quelle qu’elle soit, aux yeux de Proust.

« Je n’ai jamais été à la messe depuis ma première communion », affirmait-il à la fin de sa vie[7]. Il exagérait. Il avait assisté à des messes de mariage ou d’enterrement. Il voulait dire qu’il n’avait jamais communié qu’une fois. Son éducation chrétienne s’était réduite au strict minimum, ce qui n’avait rien d’étonnant dans une famille comme la sienne.

Le docteur Proust affirmait que le christianisme avait inauguré « une période de décadence » en matière d’hygiène – « une époque désastreuse au point de vue spécial qui nous occupe[8] ». Il allait plus loin. Il menait campagne pour que les hôpitaux se débarrassent des crucifix et autres objets de superstition qui les décoraient. Un haut fonctionnaire comme lui tenait un discours anticlérical conforme à la tradition républicaine.

Cependant ses fonctions à l’hôpital Lariboisière, ainsi qu’à la direction de la Santé au ministère de l’Intérieur, ne lui laissaient guère le temps de s’occuper de l’éducation de ses enfants. Il déléguait volontiers cette responsabilité à sa femme et à sa belle-mère. Et elles lisaient peut-être au petit Marcel des historiettes tirées des Matinées du Samedi.

Dédié à Alphonse de Lamartine, l’ouvrage de Godchaux Weil ne s’inscrivait pas dans un cadre rigoureusement religieux, comparé aux catéchismes catholiques ou protestants. Il était tout de même destiné explicitement à l’instruction des enfants juifs.

Sans doute le petit Marcel s’est-il approché tout seul d’un tel ouvrage, en explorant la bibliothèque familiale, et l’a-t-il lu en cachette. Ce serait plus plausible. Car, même si son éducation chrétienne se réduisait au strict minimum, il se classait théoriquement parmi les catholiques, et il est peu probable que sa mère, ou sa grand-mère, lui ait donné une éducation juive en matière religieuse.

Toutefois, Proust a sûrement lu et relu Les Matinées du Samedi, sinon il ne partagerait pas avec son grand-oncle Godchaux plusieurs traits caractéristiques de son style.

Ainsi, dans Les jeunes filles en fleurs, le narrateur s’étonne que le liftier du Grand Hôtel ne réponde pas à un compliment qu’il lui fait dans l’ascenseur, « soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de l’étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger, paresse d’intelligence ou consigne du directeur[9]. »

Figure de style peu répandue et proprement proustienne. Car généralement « soit », employé comme alternative, commande des propositions qui se suivent dans une énumération d’hypothèses du même ordre (« soit en laine, soit en coton, soit en mousseline, etc. »), alors que chez Proust, au contraire, il s’agit d’énumérer les motifs disparates, et souvent contradictoires, qui pourraient être à l’origine d’un même acte[10].

On retrouve exactement la même figure de style chez Godchaux Weil. « Le roi Philippe-Auguste, écrit-il, prit à tâche de montrer aux Israélites, qui avaient si chèrement payé leur rentrée en France, que la transaction qu’il avait faite était sincère ; et soit remords, calcul, ou justice, il ne souffrit pas qu’ils fussent inquiétés ou lésés[11]. »

Saurat observait précisément dans cette formulation un caractère propre à la littérature talmudique : « Donner d’un fait ou d’un texte toutes les explications possibles, et cela sans avoir à les faire concorder ».

« Or c’est la forme la plus caractéristique de l’esprit de Proust », remarquait-il[12].

Les quatre consonnes de P(a)RD(e)S, le « paradis » en persan, désignaient les quatre niveaux de lecture dans la tradition talmudique :
– P pour pshat, « sens », la lecture littérale ;
– R pour remez, « allusion », la lecture allégorique ;
– D pour drash, « recherche », le déchiffrage ;
– S pour sod, « secret », la vérité.
Les cabalistes ajoutèrent trois degrés à la lecture.
– Le cinquième : la découverte de la Cabale, proprement dite.
– Le sixième : le transport mystique.
– Le septième : l’accès au monde divin.

Des degrés à gravir, mais également des portes à ouvrir, des seuils à franchir, des couleurs à observer, selon le mouvement du temps, en suivant le cycle des jours de la semaine, si bien qu’au-delà du septième seuil, le lecteur retrouvait le livre à son début, dans une vie nouvelle, invité à relire un ouvrage dont le souffle se prolongeait à jamais.

Seulement, voilà, de cette littérature, émanait un univers poétique que la modernité ne pouvait pas tolérer, en tout cas pas en France.

« Des légendes extravagantes, propres à égarer le jugement et à nourrir la plus hideuse superstition – la métempsychose, l’efficacité des amulettes, les histoires de revenants, la conjuration des anges et des démons, etc., etc. –, en un mot, tout ce qui pouvait abrutir l’esprit a été mis à contribution pour abuser les bonnes âmes », constatait Samuel Cahen dans sa préface aux Matinées du Samedi[13].

Architecte en chef du judaïsme français, Cahen tenait également le rôle d’un commissaire politique. Godchaux Weil avait évidemment sollicité l’imprimatur de ce redoutable personnage, moyennant quoi il avait dû célébrer dans son livre la religion juive réformée à la française selon les impératifs de la raison, sans quoi il n’aurait pas pu le publier.

Cependant Godchaux remarquait : « Nos livres sacrés et notre antique histoire sont comme des verres à plusieurs facettes qui, de quelque côté qu’on les envisage, font éclater un long jet de feu dont les rayons réunis en faisceaux brillants reflètent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel[14]. » Une image issue du Zohar, le livre-phare de la Cabale. Les sept couleurs de l’arc-en-ciel y renvoient aux sept degrés de lecture des cabalistes et à leur circularité.

Godchaux glissait dans son ouvrage, l’air de rien, des références cabalistiques qui auraient horrifié Cahen, s’il les avait détectées.

À moins que Cahen les ait volontairement laissé passer ? Politiquement incorrectes, mais discrètement incorrectes, elles ne prêtaient guère à conséquence. Le néomarranisme qui s’imposait en France s’entendait ainsi.

La plupart des israélites français associaient le mysticisme juif à l’enfermement dans le ghetto, à l’ignorance, à l’arriération mentale, bref à des choses toutes plus épouvantables les unes que les autres.

La religion juive, telle qu’elle se concevait en France alors, n’accordait plus la moindre valeur à la littérature mystique. On ne s’y intéressait que dans un tout petit cercle d’érudits, groupés d’abord autour de Betty de Rothschild, puis de son petit-fils, James-Édouard, le fondateur de la Société des études juives, le principal modèle de Swann lorsqu’il accomplit le « retour au bercail religieux de ses pères ».

Paradoxalement, c’est dans l’aristocratie juive la plus brillante, et la plus moderne, que se produisait ce phénomène dont émane À la recherche du temps perdu elle-même.

« Une idée a surtout dominé mon travail, expliquait Godchaux Weil, c’est d’offrir à nos enfants la comparaison continuelle du sort actuel des Israélites avec leur situation durant les siècles qui se sont passés depuis la destruction du second temple[15]. »

Ainsi rapportait-il l’histoire d’un soldat français laissé pour mort sur un champ de bataille, durant la campagne de Russie en 1812. Réveillé par un soldat russe qui s’approchait pour le dépouiller et l’achever, le Français murmura le Schema Israël, la profession de foi juive, afin de se préparer à mourir, car il était juif. Or aussitôt, au lieu d’achever le Français, le Russe lui porta secours en invoquant la même profession de foi.

« Le Français ne savait pas un mot de russe, et son sauveur ne comprenait pas un mot de français, mais la langue de la sympathie religieuse vibre dans tous les cœurs honnêtes ; et cette simple exclamation de “Schema Israël !” avait fait deux frères de ces deux hommes qui avaient eu pour mission de s’entretuer », concluait Godchaux[16].

Là encore, alors qu’il était censé exalter le franco-judaïsme, Godchaux prenait le parti inverse, mais toujours discrètement, selon les impératifs du marranisme moderne, en rappelant leur passé aux Juifs.

La présence de l’Arche d’alliance sous le dallage inégal du second temple, telle que le Talmud la rapporte, associée au véritable passé, c’est-à-dire au temps retrouvé, chez Proust, cette double découverte évoque la même espérance.

En cela, l’auteur d’À la recherche du temps perdu prenait précisément le point de vue d’un talmudiste.

« La Bible est quelque chose de réel, d’actuel », affirmait Proust. « Nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité[17]. »


1. Denis Saurat, « Le judaïsme de Proust », Les Marges (revue), Paris, 15 octobre 1925, p. 85.

2. Ben Lévi, Les Matinées du Samedi, T. 1, p. 15, réédité en ligne, gallica.bnf.fr.

3. Entretiens de Céleste Albaret et de Georges Belmont, enregistrement édité en partie en ligne, La Grande Traversée : Céleste Albaret chez Monsieur ProustLes nuits et les jours, franceculture.fr .

4. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 109.

5. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 109.

6. Marcel Proust, « L’irréligion d’État », Le Banquet, mai 1892, réédité dans Contre Sainte-Beuve, Pléiade, p. 348.

7. Marcel Proust, Lettre à Rosny aîné, peu avant le 23 décembre 1919, Lettres, Plon, p. 926.

8. Adrien Proust, Traité d’hygiène publique et privée, Masson, p.6.

9. Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade, p. (C’est moi qui souligne.)

10. Léon Pierre-Quint, Marcel Proust. Sa vie, son œuvre, Sagittaire, p. 133.

11. Ben Lévi, Les Matinées du Samedi, T. 2, p. 221, réédité en ligne, gallica.bnf.fr. (C’est moi qui souligne.)

12. Denis Saurat, « Le judaïsme de Proust », Les Marges (revue), Paris, 15 octobre 1925, p. 85.

13. Samuel Cahen, Préface aux Matinées du samedi de Ben Lévi, T. 1, p. XVIII, réédité en ligne, gallica.bnf.fr

14. Ben Lévi, Les Matinées du samedi, T. 1, p. XII, réédité en ligne, gallica.bnf.fr

15. Ben Lévi, Les Matinées du Samedi, T. 1, p. XIII, réédité en ligne, gallica.bnf.fr

16. Ben Lévi, Les Matinées du Samedi, T. 1, p. 10, réédité en ligne, gallica.bnf.fr

17. Marcel Proust, Préface à La Bible d’Amiens de John Ruskin, Bartillat, p. 32.

[Source : http://www.laregledujeu.org]