Cette brutalité est-elle une stratégie, un marqueur idéologique ou l’homme est-il ainsi ?

Jean-Luc Mélenchon, le 15 février 2017, à Valence.

Jean-Luc Mélenchon, le 15 février 2017, à Valence.

Écrit par Marc Knobel

Le tribun sait agiter le chiffon rouge, sa voix porte haut et fort. Il a cette puissance et cette force. Ses gestes brassent l’air, les mots sont ciblés et secouent son auditoire et les électeurs. Il a ce charisme et cet élan militant qui suscitent l’admiration de ses troupes. Il est le chef incontesté et ils sont des milliers à venir s’agglutiner dans les places et les rues pour l’écouter parler, dénoncer, éructer. Ils savent que le tribun sait parer toutes les attaques, qu’il sait s’enivrer de toutes les polémiques et qu’il peut lancer quelques charges dont il a le secret. À lui tout seul, il est un spectacle, mais aussi celui de la brutalité sans nom. Car le tribun est habité par cette sorte de brutalité qui défraie la chronique et interpelle les commentateurs politiques et les journalistes. Il est un boxeur et dans l’arène politique, il cogne. C’est ce dont nous choisissons d’analyser ici, avec quelques exemples qui nous paraissent significatifs.

Mélenchon veut-il semer le doute et se diaboliser ?

Ce sont là quelques recettes, de vieilles habitudes et elles valent le détour.

En mars 2013, Jean-Luc Mélenchon fait une étrange sortie. Lors du 3ème congrès du Parti de gauche qui se tient à Bordeaux, il lance que Pierre Moscovici, alors ministre de l’Économie, est un « petit intelligent qui a fait l’ENA, qui a un comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français, qui pense dans la langue de la finance internationale ». Cette attaque ad hominem est courte certes, mais elle est extrêmement violente. Mélenchon vise nommément quelqu’un précisément (et personne d’autre) dont il pense être le représentant de l’européisme en France. Mais, justement, pourquoi lui et pas un autre ?

Aussitôt dit, aussitôt fait, la polémique éclate. Choqué, Harlem Désir demande immédiatement au coprésident du Parti de gauche de « retirer » ses accusations « inacceptables » et ce « vocabulaire des années 30[1] » Dans la foulée, Pierre Moscovici, blessé, réagit. Jean-Luc Mélenchon « est en train, par détestation de la social-démocratie, par détestation du parti socialiste, de franchir certaines bornes ». « Il y a des choses auxquelles on ne touche pas », dit le ministre lors d’une émission sur Canal+, avant d’ajouter, le ton grave : « Chacun a son histoire. Moi j’ai la mienne. Je suis d’une famille où mes quatre grands-parents étaient étrangers. Mon père a été déporté. Et cette famille, elle a choisi la France. Je suis Français par tous mes pores. Je défends la France. Je ne raisonne pas finance internationale[2] ». La réponse est aussi fulgurante que cinglante.

« J’ignorais quelle était la religion de Pierre Moscovici et je n’ai pas l’intention d’en tenir compte dans l’avenir, pas davantage que dans le passé », se défend Jean-Luc Mélenchon, lors du meeting de clôture du congrès. Qui peut raisonnablement le croire ? « Mais si un jour, parce qu’il est juif », Pierre Moscovici était menacé, « il nous trouverait tous, comme un seul corps, pour le défendre », ajoute-t-il habilement sous les applaudissements de la salle. Une formule rapide et à l’emporte-pièce qui ne mange pas de pain. Puis, Mélenchon déclare quelques minutes plus tard aux journalistes que « Harlem Désir instrumentalise l’antisémitisme et de façon insupportable. » Il n’empêche, les réactions se succèdent, notamment celles de plusieurs ministres, Manuel Valls, Arnaud Montebourg ou Nicole Bricq condamnant successivement les déclarations de Mélenchon. Pour la ministre de l’Environnement, Cécile Duflot (EELV) le coprésident du PG « n’est pas antisémite » mais « il flirte avec le dérapage à chaque instant, notamment sur les questions de nationalisme ».

Cécile Duflot voit juste, Mélenchon flirte avec le dérapage à chaque instant, c’est même une constante chez lui.

Plus c’est gros, plus cela heurte, plus cela passe. Le buzz, faire du buzz, voilà une des armes de notre insoumis. Justement, lors de son échange avec les journalistes, quand on l’interrogeait sur l’écart qui sépare encore le Front de gauche de celui de Marine Le Pen et du RN, Mélenchon a cette réponse caractérisée et assumée, « le vent souffle dans nos voiles tant que vous la dédiabolisez, et que vous me diabolisez… ». Alors ? Jean-Luc Mélenchon fait parler de lui, provoque le scandale. Mieux, l’éventuelle diabolisation peut/doit souder le groupe (sa formation politique) et permet de resserrer les rangs[3]. Il en tirera toujours des bénéfices.

Octobre 2017, une nouvelle polémique défraie la chronique.

Invité sur Europe 1, l’ancien Premier ministre Manuel Valls « confirme » les révélations du Canard Enchaîné, selon lesquelles Jean-Luc Mélenchon l’aurait qualifié de « nazi » à l’Assemblée nationale, avant qu’il ne démissionne de la mission d’information sur la Nouvelle-Calédonie. L’esclandre fait suite aux accusations portées par Manuel Valls qui dénonce une « dérive islamo-gauchiste » de la France insoumise. « Je ne l’ai pas entendu mais il l’a dit, il y a plusieurs témoins, et il a proféré devant moi de nombreuses insultes », explique Manuel Valls[4]. « Quand vous traitez un responsable politique de fasciste ou de nazi c’est une manière de le disqualifier pour empêcher le débat », déplore-t-il, avant de répliquer à l’insulte proférée par Mélenchon par des accusations d’accointances avec l’antisémitisme. « Je pense qu’il y a une partie de la gauche qui est soit complaisante ou qui n’a pas pris conscience » de l’antisémitisme, juge Manuel Valls. Et de développer de la manière suivante : « Je pense que c’est théorisé au sein de la France Insoumise, notamment sur les questions de sécurité et de terrorisme. Quand votre oratrice principale c’est la députée Obono, dont on connaît aujourd’hui les prises de position, les textes qu’elle a écrits après les attentats de 2015 ou la grande manifestation du 2 janvier ; quand elle dit qu’elle a plutôt pleuré pour Dieudonné et pas pour les victimes de Charlie », explique encore Manuel Valls[5]. « Il y a plus grave parce que quand il y a des insultes, au fond, on peut parler d’un coup de sang. Mais quand Jean-Luc Mélenchon, dans son courrier démissionnant de cette mission, le justifie notamment parce que je serai l’ami de l’extrême droite israélienne »…

En cette nouvelle polémique, Jean-Luc Mélenchon fait référence à un cliché montrant une poignée de main entre Manuel Valls et la ministre de la justice israélienne Ayelet Shaked, élue du parti Le Foyer juif, connue pour ses prises de positions radicales sur la question palestinienne. « Quand je vais en Israël, je rencontre tous les responsables. Il y avait un colloque sur l’antiterrorisme. Il y avait le ministre de la Défense et celle de la Justice, dans un gouvernement israélien, tout le monde le sait, qui est un gouvernement de droite », justifie Manuel Valls, qui explique avoir par ailleurs rencontré « tous les responsables », tant à Ramallah qu’au parti travailliste israélien[6].

Mélenchon est-il violent envers les journalistes ?

Jean-Luc Mélenchon mâche rarement ses mots lorsqu’il s’en prend à certains hommes politiques, nous venons de le voir. Les réparties sont brutales, coupantes, nerveuses et agressives. Mais, et plus curieusement, lorsqu’il s’en prend à des journalistes ou lorsqu’il se sent attaqué par eux, nous voyons qu’il est également agressif, nerveux, brutal. C’est même une constante. Lorsque Mélenchon est agacé, qu’une question le dérange, qu’une remarque l’énerve, les propos sont assénés violemment, la charge est souvent rapide, souvent méprisante. Le tribun n’hésite pas à élever le ton et à pointer du doigt son interlocuteur et peu lui importe qu’il s’agisse de journalistes. Il cogne et il cogne encore et encore.

D’ailleurs, on a l’impression qu’il ne répond plus aux questions, qu’il ne veut plus expliquer une politique et en analyser les ressorts, comme s’il avait en face de lui, des ennemis de… classe sociale. D’ailleurs, les journalistes sont souvent désemparés, comme ils pouvaient l’être lorsqu’ils interviewaient en son temps Jean-Marie Le Pen. Et, lorsqu’ils sont interrogés après qu’ils aient été agressés verbalement par Mélenchon, les journalistes tentent quelquefois de se justifier, d’expliquer en quoi consiste leur travail et ils rappellent qu’ils sont là pour poser des questions. « Jamais à l’antenne, on est là pour régler des comptes avec des gens. Je ne vais pas vous faire le coup de l’objectivité, je pense que l’objectivité, c’est un but. Qu’on essaye d’atteindre sans arrêt. Bien sûr qu’on pense des choses. Bien sûr qu’on peut être maladroit, qu’on peut faire des erreurs. Mais, je pense que les erreurs que l’on peut faire, ne sont jamais des erreurs voulues. Ensuite, on a, peut-être pas une déontologie, parce que le mot est un peu…, mais, on essaye de faire les choses proprement. Et, c’est totalement malsain que les choses se polarisent comme ça[7] », explique, désabusée, Nathalie Saint-Cricq après avoir été insultée par Jean-Luc Mélenchon.

Pour illustrer mon propos, j’ai choisi cet exemple, parce qu’il me semble caractérisé. Sauf que là, il y a cette particularité et nous tenons à le souligner ici. Le journaliste ne se laisse pas démonter et tient tête à Mélenchon, ce qui doit l’énerver encore plus.

Donc, le 5 janvier 2011, Jean-Luc Mélenchon est l’invité du journaliste Nicolas Demorand, sur Europe 1 et un clash se produit, très brutal.

Que se passe-t-il ?

Lors de l’interview, Demorand remarque que Marine Le Pen revendique une posture populiste. Il demande alors à Jean-Luc Mélenchon, sans faire d’autres parallèles entre lui et elle, si ce point commun ne le dérange pas ? Surpris, Mélenchon dit ne pas savoir ce qu’est le populisme de gauche. Puis, il s’en prend subitement aux journalistes de l’Express qui l’avaient tancé sur le populisme et il lance « j’en ai assez que toutes ces belles personnes se donnent des grands airs en regardant le peuple ». Demorand ne se laisse pas impressionner et répond du tac au tac. « Le peuple qui ne vous a jamais élu, Jean-Luc Mélenchon. Enfin à des élections directes au suffrage universel. » Il n’en faut pas plus pour que Mélenchon explose de colère et énumère les mandats qui ont été les siens. Mais, il le fait en élevant le ton, en pointant du doigt le journaliste et en criant, sur le plateau.

Cela donne l’échange suivant, un vrai moment d’anthologie.

« – Alors, remballez vos grands airs et le mépris à l’égard du peuple…
– Ne me pointez pas du doigt. Vous, Jean-Luc Mélenchon.
– Je vous pointe du doigt parce que vous dépassez les bornes.
– Oui, oui c’est bon, on connaît – répond Demorand en faisant un geste de la main.
– On connaît quoi, s’il vous plaît ?
– On connaît la chanson.
– Vous n’avez pas le droit de me parler comme ça, crie Mélenchon. Vous ne m’impressionnez pas, parce que vous êtes derrière votre micro.
– Mais non, pas du tout.
– Alors, parlez-moi poliment, je suis un élu du peuple et je l’ai été, j’ai été élu au suffrage direct.
– Vous aussi parlez-moi poliment.
– À moins que vous décidiez que les élus qui ont été au suffrage indirect, vous les méprisez…[8]
– Est-ce qu’en 2012, vous allez aller devant le peuple ?, questionne une dernière fois Demorand.
– Je l’espère, ne serait-ce que pour vous clouer le bec.
– Eh bien, merci infiniment d’avoir été au micro d’Europe 1, il est 18h58…
Mais Mélenchon ne s’arrête pas et pointe à nouveau du doigt Demorand.
– Remballez vos grands airs sur les élus, je suis un élu du peuple au suffrage direct.
– C’est bon, on l’a bien compris et arrêtez de me pointer du doigt.
– Alors, vous n’avez qu’à pas prendre cet air-là.
– Ah ben, je ne prends pas d’air. »
Comment expliquer cette relation conflictuelle avec les journalistes ?

Pour Christophe Barbier, qui est un fin connaisseur du monde politique et journalistique, cette violence c’est la conception du monde selon Jean-Luc Mélenchon. « D’un côté, il y a le peuple. Le peuple, c’est lui et ses électeurs et en face du peuple, contre le peuple, au-dessus du peuple, il y a le système, et dans le système il y a les maîtres, la finance internationale et puis il y a les valets. Et les valets, c’est nous, les journalistes, tous ceux qui ne rejoignent pas le combat du peuple et du chef révolutionnaire Mélenchon. Et, lorsqu’un journaliste pose une question qui ne l’arrange pas, c’est donc un valet du système et il fait cela depuis 2012[9] ».

Cette explication peut paraître un peu rapide. Pourtant, il me semble que Christophe Barbier voit juste. Mélenchon défend une ligne politique et dans cette représentation du monde, il pense que les journalistes font partie d’un système qui serait là pour le discréditer. D’ailleurs, il le dit lui-même.

Dans une séquence mémorable et extraite du documentaire de Pierre Carles « Fin de concession » et publiée par TV Mag, Jean-Luc Mélenchon est invité à réagir à une interview d’un délégué syndical CGT de Continental. Cet entretien est mené par le journaliste David Pujadas, le 21 mai 2009. Pujadas demande au délégué syndical s’il regrette les violences qui ont été commises par des salariés ou des syndicalistes dans l’entreprise. Mélenchon commente. « C’est toujours le même mécanisme. Vous regrettez hein, comme j’ai vu avec Pujadas. Humiliez-vous, prosternez-vous, baissez la tête, baissez les yeux. C’est ce que nous ont toujours dit les puissants et eux, ce sont leurs laqués. Et, comme le disait Voltaire, le laquais en imitant les vices de ses maîtres, il a l’impression de s’approprier leur puissance. Et eux, c’est ça, c’est seulement ça qu’ils savent faire[10] ». Pas l’ombre d’une hésitation dans la bouche de Mélenchon, les propos tenus sont d’une dureté implacable et d’un royal mépris.

C’est comme cela et au nom de cette logique (de classe) que la violence s’exerce à l’encontre des journalistes. La journaliste Nathalie Saint-Cricq de France 2 est invitée « à aller se faire foutre[11] ». Sophie Lapix et Patrick Cohen (C’à vous) sont traités de « salauds[12] ». Il qualifie Laurence Ferrari de « perruche » et s’en prend également à Arlette Chabot, qualifiée elle-même de « sotte »[13]. David Pujadas est un « larbin » et un « salaud[14] ». Il se moque d’une journaliste de France 3 et imite son accent[15]. Il dit à Arlette Chabot d’aller au « diable[16] ».

On ne compte d’ailleurs plus les saillies agressives contre les médias et les journalistes.

Mélenchon peut-il être violent contre un cheminot ?

Si Jean-Luc Mélenchon s’en prend aux hommes politiques et à des journalistes, il peut tout aussi bien péter un câble, lorsqu’il est pris à partie par un simple manifestant.

Le 26 janvier 2017, Jean-Luc Mélenchon est à Périgueux, il en profite pour aller voir quelques cheminots qui sont rassemblés dans une petite rue.

Là, un homme le prend à partie, probablement un cheminot. Il lui dit que l’ancien patron de la SNCF va supprimer des emplois. Puis, il ajoute, « On vous attend au tournant qui que vous soyez. Gauche, droite, extrême-gauche, extrême-droite, on vous attend… On arrive à un point de rupture ». Et d’ajouter, « gauche, droite, vous ne nous connaissez pas ». Mélenchon, surpris, puis visiblement agacé, s’écarte de l’homme et fait quelques pas. Puis, il revient vers le manifestant et très énervé et en le tutoyant, lui assène : « Pourquoi tu me parles comme ça ? J’ai passé ma vie à vous défendre. Juge ma vie à vous défendre, juge ma vie. Alors, va voir les mecs de droite c’est eux qui vous ont mis dans la merde, c’est le PS qui vous a mis dans la merde[17] ».

Notons la rapidité de la scène et le fait qu’il mette sur le même plan la droite et le PS. Mais, voilà, Mélenchon une fois encore perd ses nerfs.

Comment expliquer cette réaction et cette soudaine impulsivité ? Pourquoi se sent-il ainsi visé et si personnellement ? Parce que le cheminot met sur le même plan la gauche et la droite ? Parce qu’il le prend à partie, lui Mélenchon ? Mais, alors, pourquoi Jean-Luc Mélenchon le prend-t-il à témoin des luttes qu’il a mené toute sa vie ? Pour signifier qu’il est constant dans son engagement ? Qu’il se serait sacrifié ? Que les combats ont été difficiles ? Pourquoi ne garde-t-il pas son calme ? Et plutôt que d’engager un dialogue avec ce cheminot qui visiblement n’en peut plus, pourquoi se met-il à crier ainsi ? Car il crie, le visage est fermé, le doigt est tendu. Pense-t-il que le cheminot est un ingrat ? Qui ne verrait pas comment il s’est/se serait dévoué pour le peuple et les travailleurs ? Son égo est-il subitement mis à mal ?

« Ma manière d’être est un signal, je suis le bruit et la fureur »

Rappelez-vous cette scène ahurissante. Jean-Luc Mélenchon se filme avec son téléphone portable et diffuse en direct la vidéo pour montrer qu’il est l’objet d’une perquisition à son domicile. Les images sont impressionnantes et elles défraient la chronique. « Ne me touchez pas, personne ne me touche, ma personne est sacrée, je suis parlementaire », s’énerve-t-il. Quelques heures plus tard, il arrive, entouré de caméras, au QG de la France Insoumise pour en découdre avec les agents de police qui examinent les locaux[18]. « Enfoncez-moi cette porte », vocifère-t-il dans l’escalier. « Au nom de quoi vous m’empêchez d’entrer dans mon local. La République, c’est moi », hurle-t-il à la figure d’un policier. Une fois que les militants sont entrés et se retrouvent nez à nez avec les policiers, le ton monte, un policier met un militant par terre. « Descendez de cette table, crie Mélenchon à un agent, vous salissez mon matériel ».

Plus tard, de cette scène ahurissante, il s’en expliquera.

« Dans la scène où l’on voit “la République c’est moi”, où l’on a fait des tee-shirts depuis et des plaisanteries. Bon cet homme me menace de son arme. Il me montre son petit truc tricolore. Et à ce moment-là, comment vous expliquer ? C’est ridicule, je sais bien. Mais, je suis rempli d’une indignation terrible, parce que la République, c’est moi, c’est pas lui. Je suis député qui suis maltraité à ce moment-là ou qui le ressent comme ça. Bon voilà. Mais, ça, cela a été des mouvements mais vous savez, je ne suis pas le premier dans l’histoire. J’ai des modèles qui m’ont souvent fait réfléchir ». Puis, il parle d’une biographie de Louis XI et rappelle que ce roi de France disait que sa langue lui avait coûté cher. « Je peux dire aussi que ma langue m’aura coûté cher. Mais, à d’autres moments, elle a été là à mon service pour tout d’un coup mettre plus grand que moi en scène. Qui étaient les idées que j’illustrais[19] ».

Comment un homme aussi cultivé que Mélenchon peut-il se laisser avaler ainsi ? Ne plus maîtriser ses colères, ne plus distinguer ce qui peut être dit, de ce qui ne doit pas l’être ? Le tribun qui aura consacré sa vie à mener d’innombrables luttes, au nom des causes qui sont les siennes et du peuple qu’il entend représenter et dont il serait l’émanation, ne donne qu’une piètre image de lui. Certes, il y a là aussi comme une figuration, une scénarisation, une mise en condition, une sorte de jeu étonnant. Il s’agit de faire avancer des idées politiques, de faire progresser une cause, de dénoncer les nantis et le système, d’apparaître comme le représentant du peuple, un peuple dont il sait qu’il est en colère. Il sait donc utiliser à bon escient les mots qui tuent ou les belles phrases. Il sait aussi que certaines expressions peuvent blesser et susciter une vive polémique. Mais, il lui faut faire mouche. Nous prétendons que le tribun pense ce qu’il dit et dit ce qu’il pense. Parce qu’il est aussi un tacticien, plutôt féroce.

Mais, il y a aussi cette agressivité, cette impulsivité, cette férocité, pour ne pas dire, cette brutalité. Mélenchon est une sorte de cocotte-minute, prête à exploser et toute en ébullition. Il me donne l’impression qu’il ne peut se contenir et parce qu’il ne peut se contenir, il en devient sa propre caricature. Comme le disait avec justesse Bernard-Henri Lévy, « cet homme, parti pour incarner le meilleur de l’esprit républicain, a décidé de se mettre à son compte et de devenir, ce faisant, le premier dans la décrépitude de son art politique[20] ».

Une question reste à poser. À un homme politique, on demande forcément la droiture et le calme, la maîtrise et l’éloquence. Sans maîtrise et sans calme, que deviendrait la France, si jamais Mélenchon devait y exercer le pouvoir un jour et y perdrait définitivement ses nerfs ?

Marc Knobel est historien, il a publié également en 2012, L’Internet de la haine (Berg International, 184 pages). Il publie chez Hermann en 2021, Cyberhaine. Propagande, antisémitisme sur Internet.


[1] Europe 1, 25 mars 2013.

[2] Le Monde, 24 mars 2013.

[3] L’Express, 24 avril 2013.

[4] Pauline Moullot, « Mélenchon a-t-il vraiment traité Valls de “nazi“ ? », Libération, 12 octobre 2017.

[5] Dans une note de blog intitulée « Pleurer. Organiser », publiée le 11 janvier 2015, alors qu’elle n’était pas encore députée, Danielle Obono écrit : « Au cours des dernières 72 heures, j’ai pleuré, un peu, beaucoup, quand même. J’ai pleuré, un peu, jeudi. En pensant aux 12 personnes mortes. Aux centaines d’autres qui ne seront pas pleuré-e-s. Aux flambées d’amalgames, d’attaques, d’insultes, d’humiliations, de violences et aux difficiles batailles à venir ». Elle ajoute : « J’ai pleuré, oui, mais en pensant aux ami-e-s et aux camarades qui sont devenu-e-s Charlie ». Elle dit aussi avoir pleuré en pensant « à toutes les fois où des camarades ont défendu, mordicus, les caricatures racistes de Charlie Hebdo. » Elle ajoute : « J’ai pleuré en écoutant pleurer ma Brune, qui a aimé Charlie, à 15 ans, il y a si longtemps maintenant. Je n’ai pas pleuré Charlie ».

Citons également le passage suivant : « J’ai pleuré en pensant à tous les reculs, toutes les défaites, tous les choix et les décisions politiques des 10-15 dernières années qui nous ont amenés à ce point (…) A toutes les fois où ma gauche s’est refusée de parler d’islamophobie, de ne serait-ce que prononcer le mot. Toutes les fois où elle s’est refusée à se mobiliser contre les lois islamophobes. Toutes les fois où des camarades ont défendu, mordicus, les caricatures racistes de Charlie Hebdo ou les propos de Caroline Fourest au nom de la « liberté d’expression » (des Blanc-he-s/dominant-e-s) ou de la laïcité « à la Française ». Mais se sont opportunément tu-e-s quand l’Etat s’est attaqué à Dieudonné, voire ont appelé et soutenu sa censure… Toutes les fois où des « camarades » nous ont sommé-e-s, nous les « islamo-gauchistes », de montrer patte blanche et d’affirmer avant toute autre chose que nous luttions bien contre l’antisémitisme. Toutes les fois que d’autres nous ont carrément, à mots plus ou moins couverts, traité-e-s d’antisémites. »
https://camaradobono.wordpress.com/2015/01/11/pleurer-organiser/

[6] Chalenges.fr, « Quand Jean-Luc Mélenchon traite Manuel Valls de “nazi” », 11 octobre 2017 et France Info avec AFP, « “Nazi”, “islamo-gauchiste”… La guerre Mélenchon-Valls en cinq actes », 12 octobre 2017.

[7] https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/melenchon-va-te-faire-foutre.html

[8] La pique de Demorand a souvent été utilisée par les détracteurs contre l’ancien sénateur PS élu au suffrage indirect.

[9] BFMTV, 18 octobre 2018.

[10] https://www.youtube.com/watch?v=8vy0M-NyiiI

[11] https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/melenchon-va-te-faire-foutre.html

[12] https://www.youtube.com/watch?v=bbHtKLlu0Oc

[13] https://www.dailymotion.com/video/xfb3qk

[14] https://www.youtube.com/watch?v=8vy0M-NyiiI

[15] https://www.leparisien.fr/politique/embarrasse-par-une-question-jean-luc-melenchon-se-moque-d-une-journaliste-17-10-2018-7921953.php

[16] https://www.lejdd.fr/Politique/Allez-au-diable-madame-Chabot-24109-3072740

[17] https://www.youtube.com/watch?v=mvD5xvPyj9c&t=65s

[18] https://www.lejdd.fr/Politique/jean-luc-melenchon-lors-de-la-perquisition-du-qg-de-la-france-insoumise-la-republique-cest-moi-3780923

[19] https://www.youtube.com/watch?v=Ex_j9_KHRpI

[20] Bernard-Henri Lévy, « Qu’est-ce qui fait courir Jean-Luc Mélenchon ? », Le Point, 29 mars 2017.

 

 

[Source : http://www.laregledujeu.org]