Contre une vision surannée du « roman national », l’historien Yves Léonard propose une mise en perspective critique de la construction progressive de l’identité nationale portugaise.

 

Écrit par Damien AUGIAS

Yves Léonard, docteur en histoire, est membre du Centre d’histoire de Sciences Po (Paris) et chercheur-associé à l’université de Rouen-Normandie. Spécialiste du Portugal, il est notamment l’auteur d’une Histoire du Portugal contemporain (Chandeigne, 2016). Il revient ici sur son dernier ouvrage, Histoire de la nation portugaise publié en mai chez Tallandier.

Nonfiction : Votre essai historique propose à la fois une synthèse de l’histoire du Portugal, méconnue des Français, et une réflexion riche et critique sur son « roman national ». Vous mettez notamment en lumière le fait que ce « petit pays » au destin mondial, par son ancrage atlantique et l’histoire de son empire outre-mer, ait vu ses contours inchangés depuis le XIIIe siècle, dans une forme de stabilité presque unique dans les tumultes de l’histoire européenne, ce qui fait dire à certains esprits traditionalistes que le Portugal s’en est longtemps tenu à l’écart, notamment sur le plan des progrès matériels et des idées modernes. Vous remettez en cause cette vision d’exceptionnalité nationale, largement véhiculée par le salazarisme au XXe siècle, pour montrer que, par bien des aspects, la nation portugaise s’est construite « comme les autres », y compris sur le plan des conquêtes coloniales et des renversements de régimes politiques. Pourquoi, au fond, les Portugais se sentent-ils si différents de leurs homologues européens ?

Histoire de la nation portugaise                   Yves Léonard                      2022   Tallandier                    400 pages

Yves Léonard : Parce que, dans une certaine mesure, leur histoire nationale est singulière ; elle entrelace étroitement la petitesse du rectangle continental et l’expansion maritime sur plusieurs continents. Si ce pays est petit à l’échelle de l’Europe, son destin n’en demeure pas moins mondial : c’est une puissance maritime disproportionnée par rapport à son ancrage continental. Si on considère la nation comme cet ensemble où coïncident un territoire, un État, une société aux contours identifiables et une culture partiellement commune — « le tout saisi dans une conscience d’appartenance partagée et vécue comme une suprême valeur », pour reprendre la définition proposée par l’ethnologue Daniel Fabre —, cet ensemble se cristallise assez classiquement au XIXe siècle (siècle majeur de la fabrique des nations en Europe et de la création des identités nationales). Même si, dans le cas portugais, la formation d’un État souverain au XIIe siècle et d’un territoire aux frontières quasi inchangées depuis le XIIIe siècle est à la fois particulièrement précoce et fortement impactée par l’expansion maritime et la dilatation de son espace depuis le XVe siècle.

J’ai essayé de montrer que cette « conscience d’appartenance partagée et vécue comme une suprême valeur » n’est guère repérable avant le début du XIXe siècle. Et, notamment, pas au Moyen Âge, alors qu’une certaine historiographie, de nature essentialiste ou providentialiste, très prisée sous la dictature de Salazar, identifiait clairement la période médiévale comme celle de la naissance de la nation — célébrant d’ailleurs avec faste le huitième centenaire de la nation portugaise en 1940. Comme l’a écrit un grand philosophe et essayiste portugais récemment disparu, Eduardo Lourenço, dans cette « patrie-saudade », on a le sentiment que « notre raison d’être est d’avoir été ». Ce qui induit un rapport au présent ambivalent, nourri d’un sentiment « d’être au monde » différent.

Vous insistez dans votre ouvrage sur la part d’ombre — ce passé qui ne passe pas — dans l’histoire portugaise, en expliquant que, contrairement à d’autres pays européens, le travail de mémoire (des historiens mais plus encore des citoyens), en particulier au sujet de la brutalité des conquêtes coloniales, de la traite atlantique et de la dictature de Salazar, a du mal à se faire, malgré des crises récentes qui ont remis en question l’identité nationale du pays. Constatez-vous un changement générationnel dans la manière d’appréhender ce passé, entre deux tendances antagonistes : la volonté de déboulonner les statues des anciens « héros » (y compris lors des découvertes et des empires) et le retour, aussi rapide qu’inattendu, de la nostalgie salazariste avec la montée récente du jeune leader du mouvement d’extrême droite Chega (« ça suffit ») André Ventura ?

L’historiographie de la question coloniale a beaucoup évolué depuis vingt-cinq ans, en gros depuis « L’Expo’98 » — cette exposition universelle organisée à Lisbonne en 1998 pour célébrer les océans comme un « patrimoine mondial », — et le cinquième centenaire de l’arrivée en Inde, dans le port de Calicut (aujourd’hui Kozhikode), du navigateur portugais Vasco de Gama, mandaté par le roi Manuel dit « le Fortuné ». D’abord grâce à la relecture du rôle de cette figure mythique de l’histoire portugaise — depuis les Lusiades de Camões (1572) —, relecture critique initiée notamment par l’historien indien Sanjay Subrahmanyam.

Une Histoire de l’expansion portugaise en cinq volumes publiée alors sous la direction de Francisco Bethencourt, ainsi que l’émergence d’une nouvelle génération d’historiens portugais, ont rendu possible une meilleure appréhension de ce passé colonial. Même s’il reste encore beaucoup à faire pour se déprendre du mythe lusotropicaliste — cette croyance, longtemps partagée par les élites portugaises, en une colonisation douce, exaltant les vertus d’un métissage largement imaginaire et d’une manière « d’être au monde » singulière, supposée exempte de racisme — et pour continuer d’intégrer à leur juste place l’importance de la traite atlantique esclavagiste, longtemps minorée, ainsi que les remises en question des « Découvertes », épopée constitutive d’un récit national ayant longtemps exalté la « fabuleuse histoire du Portugal ».

Mais cette « histoire savante » se révèle encore assez démunie, avec un impact limité auprès d’une opinion publique abreuvée de lusotropicalisme et d’un « roman national » auquel la résurgence soudaine d’une extrême-droite structurée autour du parti Chega, né en 2019, apporte une résonance singulière. Nourri d’un récit d’inspiration salazariste sur la « splendeur du Portugal » et nativiste, dominé par la défense à caractère xénophobe des « Portugais de bien », ce parti n’a cure des avancées de la recherche et de l’histoire savante.

Comme ses modèles Trump et Salvini, son jeune leader André Ventura carbure essentiellement au rythme de l’information en continu, des réseaux sociaux et de leurs algorithmes. Et il a en horreur « le 25 avril », cette commémoration de la révolution des Œillets du printemps 1974, dont le cinquantième anniversaire (en 2024) sera l’occasion de rappeler toute la modernité et le caractère fondateur pour la démocratie portugaise. Démocratie qui, depuis le 24 mars dernier, a duré plus longtemps que la dictature instaurée par des militaires le 28 mai 1926 et incarnée par Salazar. Cette commémoration constitue un enjeu mémoriel particulièrement important qui doit, ici aussi, être adossé à la recherche historique.

Votre analyse très riche et documentée de la construction progressive de la nation portugaise, à travers ses références historiques, géopolitiques, économiques, littéraires ou culturelles et sportives, pose en définitive la question de la cohésion du pays, marqué par de profondes fractures politiques et sociales. De votre point de vue, comment le passé glorieux d’un empire immense éclaire-t-il le présent d’un pays apparemment « rentré dans le rang » et désormais pleinement intégré à l’Europe démocratique depuis le tournant de la révolution des Œillets de 1974 ?

Comparée à d’autres pays voisins, cette cohésion est plutôt élevée, fortifiée par une histoire singulière qui, bien plus que la géographie, a joué un rôle essentiel dans la construction de la nation. Cette singularité a durablement mis le Portugal à l’abri d’une hypothétique dilution dans l’espace européen — espace auquel une large majorité de la population est aujourd’hui très attachée —, d’autant plus que le discours délivré par le récit national depuis le XIXe siècle a largement contribué à façonner une mémoire collective exaltant grandeur et unité. Ce que ne renie pas le nation branding à finalité touristique et d’attractivité, avec pour nouvelle figure de proue, la star du football mondial Cristiano Ronaldo, alias « CR7 ».

L’ancrage européen n’a pas seulement mis fin à cinq siècles d’histoire d’une « vieille nation en marge de l’Europe développée », il a questionné l’éthos portugais en lui fixant un nouvel horizon. Mais sans pleinement « rentrer dans le rang », en regardant toujours du côté de l’Atlantique, l’ancienne « mer ténébreuse », ce traditionnel « espace compensatoire » qui permet au Portugal d’être un peuple à part en Europe, « ce « peuple-île » qui n’a rien perdu d’essentiel en perdant son empire », pour citer une nouvelle fois Eduardo Lourenço.

Bref, ce « peuple pèlerin », cette « nation dispersée » aux quatre coins du monde a su construire un nouveau discours où la mer et la lusophonie jouent un rôle essentiel, véritable substitut à la grandeur passée. Si, comme on a pu le dire, « le portugais est le latin des voyageurs qui ont tout perdu », la lusophonie tend à s’affirmer comme « une aire spécifique d’intersection » entre plusieurs identités et plusieurs continents.

 

[Source : http://www.nonfiction.fr]