Les poils se dressent, les émotions s’emballent, la musique et le corps vibrent à l’unisson. Le frisson musical est une expérience que les mélomanes connaissent bien. Comment est-il possible ?  Comment le cerveau réagit il à la musique ? Cette réaction est-elle commune ou pas ?  Les scientifiques ont largement mis à jour ce phénomène.

Quand Bertrand Belin ressent un frisson musical, il raconte avoir « les sourcils qui se lèvent, les yeux qui s’écarquillent » et surtout, le désir que la personne qui l’accompagne partage la même émotion. « C’est une caractéristique des moments de plaisir avec la musique. On met tout son espoir dans le partage, estime le chanteur. On associe cela à un moment de clarté. Je trouve que l’accueil qu’on peut avoir d’un endroit musical a quelque chose à voir avec un sentiment de compréhension soudaine de l’incompréhensible. »

« On entend avec les muscles », écrivait le philosophe Friedrich Nietzsche, souvent cité par les mélomanes (2). L’expérience du frisson musical prouve en réalité que l’on écoute, non seulement de la musique avec une bonne paire d’oreilles, mais aussi avec son cerveau et que le corps tout entier est engagé.

La musique, plaisir aussi fort que le sexe

Depuis une bonne dizaine d’années, les livres et les études scientifiques se sont multipliés sur les liens entre la musique et sa réception par le cerveau (3). Avec une équipe de l’université McGill de Montréal, le neuroscientifique Robert Zattore a mis en évidence en 2011 le rôle du circuit de la récompense du cerveau, le même que pour le sexe, la prise de drogue ou de nourriture.

Le frisson musical est lié au système neurovégétatif, une partie du système nerveux que l’on ne contrôle pas. La musique passe par le cortex auditif, qui transmet l’information. Le striatum produit ensuite de la dopamine, l’hormone du plaisir immédiat, qui se diffuse dans le cerveau. La musique agit ainsi sur tout le corps : elle modifie le rythme cardiaque, la pression sanguine, la respiration, la température, ou même la texture de la peau. Ce frisson musical peut être anticipé ou relié à un moment précis de l’existence.

Chercheur en neuropsychologie à l’Université de Caen, Hervé Platel a étudié le rôle de la mémoire dans ce mécanisme. « La mémoire de la musique active un réseau très large par rapport à la mémoire du langage. La mémoire du langage utilise un réseau très spécialisé. C’est une fonction extrêmement pointue, sur-apprise, alors que la mémoire musicale va envahir notre cerveau de manière beaucoup plus diffuse », expliquait-il, lors d’une conférence TEDx. Les patients atteints de maladie d’Alzheimer, même en cas de démence profonde, conservent leur mémoire musicale comme les traits saillants de leur personnalité.

La voix, un amplificateur, mais pas un élément obligatoire

Mais, qu’est-ce qui fait que l’on va être touché par une chanson ou un morceau de musique ? Pour Bertrand Belin, il y a d’abord « la pulsation ». « Quand on s’en remet au rythme, on touche à une redistribution des forces dans son propre corps et dans son esprit. La danse et la transe sont facilement associées, le langage corporel repose du langage syntaxique », constate-t-il.

Pour lui, il y a aussi « le raffinement dans l’harmonie », « quand les timbres sont beaux, que les cors sont pris dans les violoncelles, et qu’un hautbois se détache de l’orchestre comme un poisson sort de l’eau ». Le chanteur à la très large culture musicale cite le Concerto pour violon n°1 de Prokofiev, des trios de Mendelssohn, comme les voix d’Aretha Franklin, Brigitte Fontaine, Dick Annegarn, Lou Reed, David Bowie ou Bill Callahan.

Thomas Lachaize, saxophoniste jouant avec l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine (ONBA) comme dans des formations de ragtime, de jazz ou de musique électronique, écoute essentiellement des musiques instrumentales. La voix n’est pas un élément déterminant pour lui. Le musicien estime même que son rapport à l’émotion est plutôt « intérieur ». Il n’a pas les poils qui se dressent sur les bras ni la chair de poule. Il sent plutôt sa gorge se nouer, le haut de la poitrine se serrer et va être comme frappé au cœur par l’émotion.

En retraçant son parcours, Thomas, qui se spécialise actuellement dans la musique à l’image, remarque que l’émotion musicale est très souvent liée aux images. La première a été pour lui de voir, lorsqu’il était enfant, Gene Kelly dans la comédie musicale Chantons sous la pluie.

L’écoute de la musique et sa pratique

L’écoute de la musique ne mobilise pas les mêmes capacités que sa pratique. Des changements ont été observés sur le cerveau des musiciens. Mais faut-il être envahi par l’émotion pour la faire passer au public ? Pour Thomas Lachaize, ce qui se passe quand il prend un solo sur scène, est un mélange de son « instinct premier, d’intellect, et d’émotion ». « Je ne peux pas dire que je me mets dans un état pas possible, proche du divin. Ce n’est pas vrai, estime le saxophoniste. Il y a l’inspiration qui vient, mais il y a aussi contrôle de l’instrument et l’envie de ne pas faire de couac. Et puis, il y a ce qui se passe avec les musiciens avec lesquels je joue et l’interaction avec le public. »

Pour Bertrand Belin, quand on joue de la musique, « on est toujours quelque part ». « Parfois mental, parfois sentimental, parfois nerveux, parfois dans une sorte de transcendance ‘chelou’ ».

Si 60 à 70 % des gens peuvent potentiellement accéder au frisson musical, il y a en revanche, 3 à 5 % de la population qui ne le peut pas. À l’image de certains autistes Asperger, ces personnes atteintes d’anhédonie musicale ne ressentent rien face à la musique. Une autre étude menée en 2017 par le professeur Zattore, en collaboration avec l’université de Barcelone, a prouvé que des personnes qui ne montrent aucune réaction à la musique réagissent très bien à d’autres stimulations, comme les jeux d’argent.

Le mystère du frisson musical a certes été éventé, mais il demeure dans la musique que l’on aime quelque chose de précieux, fragile, un fil ténu entre l’œuvre qui nous touche et ce qu’on y met.

(2) Oliver Sacks Musicophilia La musique, le cerveau et nous (Éditions du seuil, Paris, 2009).  Cit. Friedrich Nietzsche, « Physiologie de l’art », in La volonté de puissance, Gallimard, Paris, 1995.

(3) Emmanuel Bigand (dir.), Les bienfaits de la musique sur le cerveau (Belin) 2019 ; Daniel Levitin De la note au cerveau, L’influence de la musique sur le comportement (2010)

Écrit par Bastien Brun

 

 

[Photo : Cecilie_Arcurs via GettyImages – source : http://www.rfi.fr]