Certaines personnes bilingues ont bien l’impression d’avoir deux personnalités différentes.

L'interprétation d'un même évènement peut être différente selon la langue parlée. | TheDigitalArtist via Pixabay

L’interprétation d’un même évènement peut être différente selon la langue parlée. | TheDigitalArtist via Pixabay

Écrit par Nina Bailly

«​​​Qu’y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons rose
Par n’importe quel autre nom sentirait aussi bon.
»

Au-delà du caractère poétique de ces mots, ce que Wiliam Shakespeare fait dire à Juliette Capulet dans sa pièce la plus célèbre n’est en réalité pas tout à fait exact. On sait désormais que la langue que nous parlons agit sur nos pensées au point d’avoir un impact sur nos représentations, nos réactions et même nos capacités cognitives. Autrement dit, nos visions du monde sont influencées par la langue que nous utilisons.

Peut-être avez-vous déjà entendu parler de la fameuse «hypothèse de Sapir-Whorf». Devant son nom aux deux anthropologues qui l’ont formulée dans les années 1960, elle affirme justement que notre vision du monde dépend de la langue ou des langues employées au quotidien. Mais cette idée, également connue sous le nom de «relativité linguistique», n’est pas contemporaine. «Elle traîne depuis des siècles, voire des millénaires. Sapir et Whorf l’ont seulement réactualisée», affirme Agnès Steuckardt, professeure de sciences du langage à l’université Paul Valéry de Montpellier.

La linguiste explique que dès le XVIIIe siècle, le philosophe allemand Wilhelm von Humboldt affirmait que notre représentation du monde dépendait du langage, une idée qui revient aussi aujourd’hui avec le concept de «langue culture». Le constat est donc plutôt consensuel. La véritable question est plutôt de savoir: jusqu’à quel point?

Le rapport à l’espace et au temps

Lera Boroditsky, scientifique née en Ukraine, travaille sur le langage et la cognition. Elle a mené avec son équipe de nombreuses recherches sur la question de la relativité linguistique, en constituant une base de données expérimentales. Elle a notamment documenté, parmi les influences des langues sur nos représentations, celles portant sur le temps et l’espace. L’un des exemples les plus parlants est celui d’une communauté aborigène australienne: les Thaayorre. En kuuk-thaayore, qui appartient à la famille des langues pama-nyungan, on utilise beaucoup les points cardinaux pour s’exprimer.

Pour se saluer, par exemple, les Thaayorre ne demandent pas comment se porte leur interlocuteur, mais dans quelle direction il se rend, ce à quoi ce dernier répondra systématiquement par une direction précise. Ainsi, des expériences menées avec des locuteurs d’autres langues ont montré que cet usage avait engendré une différence cognitive: contrairement aux autres participants, les Thaayorre sont capables de s’orienter très précisément dans l’espace, dès leur plus jeune âge.

Ce n’est pas tout: lorsqu’un Thaayorre représente le temps dans l’espace, il le fait d’est en ouest. Aussi, si le sujet se trouve face au sud, sa représentation du temps ira de gauche à droite; s’il se situe face au nord, l’inverse; face à l’est, le temps ira de l’avant du corps jusqu’à l’arrière; et inversement face à l’ouest. La majorité des personnes francophones ou anglophones, comme bien d’autres, représentent quant à elles le temps de la gauche vers la droite.

Dans le cas que nous connaissons, le nôtre, si la position du corps change, la direction du temps reste la même. Dans celui des Thaayorre, le repère est la personne qui s’exprime, et la direction du temps change par rapport à elle, ce qui induit une représentation du monde égocentrique: le sujet est au centre du monde.

Dans une conférence donnée à San Francisco en octobre 2010, Lera Boroditsky évoque une campagne publicitaire de Nestlé pour des compléments alimentaires représentant la croissance d’un enfant.

Campagne publicitaire pour compléments alimentaires Nestlé. | Capture d’écran Long Now Foundation via YouTube

Cette campagne n’a pas été interprétée de la même manière dans les différentes régions du monde où elle a été diffusée. Cela s’explique par le fait que certaines langues induisent une représentation du temps allant de la droite vers la gauche (en arabe et en hébreu notamment), puisqu’elles s’écrivent de cette façon. Aussi, pour les personnes qui parlent ces langues, le message peut paraître tout à fait différent, voire lugubre.

Interprétation et description

Lera Boroditsky évoque dans cette même conférence un autre aspect de la relativité linguistique qui peut être lourd de conséquences: l’interprétation d’un même événement dépend également de la langue. Chaque système grammatical accorde une place différente au sujet d’une action. Ainsi, certaines langues auront tendance à utiliser des formes grammaticales qui mettent en avant le sujet (voix active), comme par exemple l’anglais. D’autres, comme l’espagnol, préféreront la voix passive.

Prenons l’exemple d’un accident où une personne que l’on appellera Julia fait tomber un vase, qui se casse. Si un anglophone est amené à décrire l’événement il utilisera certainement une phrase telle que «Julia a cassé le vase». En revanche, un hispanophone préférera «Le vase s’est cassé». Les langues qui utilisent la voix passive sont majoritaires dans le monde, donc, pour de nombreuses personnes, une construction telle que «I broke my arm», qui signifie littéralement en français «J’ai cassé mon bras», est insensée, puisqu’elle suppose que l’action est intentionnelle.

Lorsque le procès-verbal contient une forme active, l’accusé est plus fréquemment déclaré coupable que s’il contient une forme passive.

Dans une expérience, Lera Boroditsky et son équipe ont montré à plusieurs personnes deux vidéos: l’une d’une action intentionnelle (un homme qui éclate un ballon de baudruche avec un crayon), l’autre accidentelle (un homme qui, sans le vouloir, fait éclater un ballon de baudruche). 80% des anglophones ont décrit la vidéo de l’accident en utilisant une forme active, contre environ 63% des hispanophones. Lorsqu’on demandait aux participants, après avoir regardé les vidéos, de choisir parmi deux photos celle de la personne ayant éclaté le ballon par accident, environ 74% des hispanophones étaient capables de la reconnaître, contre environ 82% des anglophones.

Ces différences grammaticales ont des conséquences en matière de droit. En comparant 200.000 comptes-rendus de procès du tribunal pénal de Londres, les chercheurs ont observé que lorsque le procès-verbal contient une forme active, du type «Julia a cassé le vase», l’accusé est plus fréquemment déclaré coupable que s’il contient une forme passive.

Cognition et connotation

Un autre exemple montrant l’impact de la langue sur les capacités cognitives, que Lera Boroditsky qualifie «d’effets précoces», est celui de la description des couleurs. En russe, il existe deux mots différents pour les nuances de bleu, tandis qu’il n’y en a qu’un seul en anglais.

L’équipe de recherche a demandé à des russophones et des anglophones de trouver parmi trois carrés bleus, dont deux avaient la même teinte et un autre une teinte soit légèrement plus foncée soit plus claire, lequel était l’intrus, comme dans l’image ci-dessous.

Expérience proposée à des participants russophones et anglophones. | Capture d’écran Long Now Foundation via YouTube

Les participants devaient répondre le plus rapidement possible. Il se trouve que les russophones étaient plus rapides que les anglophones, et ce, même en neutralisant le plus possible la variable du langage, c’est-à-dire en leur faisant réciter une série de nombres à haute voix pendant l’exercice.

La langue parlée construit également des connotations différentes. Par exemple, dans de nombreuses langues latines ou encore en russe, les noms communs sont genrés. Ainsi, ils sont associés à des représentations selon que leur genre est féminin ou masculin (souvent au détriment des noms associés au premier).

Les études sur la relativité linguistique montrent qu’il existe autant d’univers cognitifs que de langues.

On peut en illustrer l’impact avec l’exemple de Michel-Ange qui, au XVIe siècle, a réalisé plusieurs sculptures pour représenter différents moments de la journée: l’aube, le jour, le crépuscule et la nuit. L’artiste a représenté une femme pour le premier et le dernier stade, et un homme pour le jour et le crépuscule, selon le genre de ces mots en latin. Comme tous les noms en latin ou en russe ont un genre, ils sont tous associés à des connotations, ce qui signifie que cela affecte tout ce qui peut être désigné par un nom dans le monde.

Langage et pensée sont interdépendants

Toutes ces expériences montrent l’ampleur de l’influence des langues sur nos représentations du monde et l’imbrication constante entre la pensée et le langage. Agnès Steuckardt explique que cela va à l’encontre de la pensée classique: selon les représentations platonicienne et cartésienne de la pensée, le langage préexiste à celle-ci (souvenez-vous du le mythe de la caverne).

«C’est une idée reçue très ancrée», explique la linguiste. «Elle s’illustre d’ailleurs par des expressions telle que “Je l’ai sur le bout de la langue.”» En vérité, on ne peut pas affirmer que les idées préexistent au langage, ou que le langage préexiste à la pensée; il s’agit plutôt d’une interaction constante entre les deux.

Selon Lera Boroditsky, les études sur la relativité linguistique montrent qu’il existe autant d’univers cognitifs que de langues, soit environ 7.000. Mais cette diversité va en diminuant, puisque certains experts estiment que la moitié d’entre elles auront malheureusement disparu dans un siècle.

 

[Source : http://www.slate.fr]