Comment le premier restaurant végétarien de Los Angeles est devenu, dans les années 1960, l’antre d’un gourou attiré par le sexe, la philosophie New Age et le rock psychédélique? Et surtout, qui est vraiment Father Yod, auteur d’une soixantaine d’albums?

Pour les membres de la Source Family, le gourou Father Yod était un sage. Parfois, même, une incarnation divine. | Capture d'écran Electracloud via YouTube

Pour les membres de la Source Family, le gourou Father Yod était un sage. Parfois, même, une incarnation divine. | Capture d’écran Electracloud via YouTube

Écrit par Maxime Delcourt — édité par Léa Polverini 

Il faudra un jour se pencher sur les kilos de drogues qui ont circulé en Californie au cours des années 1960. Cela expliquerait peut-être pourquoi tant de gens ont fini par vriller, rompant avec le monde social, les normes et, parfois, la raison. Cela permettrait aussi de plonger dans le cerveau agité de ceux qui ont grandement contribué, pour de bonnes ou mauvaises raisons, à faire des sixties une décennie hautement fantasmée.

James Edward Baker est en cela un cas d’école. Son enfance se déroule pourtant loin des plages de la côte Ouest. Né en juillet 1922 dans l’Ohio, le jeune homme traverse les vingt premières années de sa vie avec frénésie, multipliant les expériences dont il finira par se vanter, quand bien même la plupart d’entre elles sont difficilement vérifiables.

On dit de lui qu’il aurait abattu neuf avions de chasse japonais lors de la Seconde Guerre mondiale, bien que son nom ne figure pas sur la liste officielle des récipiendaires de la Silver Star. On dit aussi qu’il serait expert en ju-jitsu, qu’il aurait tué deux hommes et braqué quelques banques. Surtout, on dit qu’il a débarqué à Los Angeles dans l’idée de faire carrière en tant que cascadeur, persuadé de pouvoir intégrer le casting du prochain Tarzan.

Problème: Hollywood est un milieu de requins et James n’est visiblement pas armé pour faire face à la concurrence. Faute de mieux, il ouvre en avril 1969 ce qui est considéré comme le premier restaurant végétarien de Los Angeles: The Source Restaurant, un lieu situé sur Sunset Strip, qui peut s’enorgueillir d’avoir accueilli des clients de prestige, tels que John LennonJulie ChristieMarlon Brando ou Warren Beatty.

«Un vieil homme dégueulasse en plein trip de luxure»

Biberonné à la philosophie ésotérique, formé à la kabbale, proche des Nature Boys, un groupe de beatniks prônant un style de vie en phase avec la nature, James Edward Baker est malgré tout animé par des pensées capitalistes. En quête de célébrité, il profite de la popularité de son restaurant pour promouvoir sa philosophie de vie et recruter ses disciples, qu’il convie à ses séances de méditation dominicales. Celles-ci rencontrent un tel succès qu’elles lui permettent en à peine un an de louer le manoir Chandler, comptant vingt-quatre chambres.

«Father Yod était avant tout une figure paternelle pour tous ces gens qui avaient clairement besoin d’un exemple dans leur vie.» Djin Aquarian, un ancien membre de la communauté

Ambitieux, l’Américain a désormais les moyens d’inviter ses fidèles à suivre son régime «spiritual bootcamp», composé de douches froides, de yoga, d’exercices de bien-être et de consommation de marijuana, qu’il perçoit comme une manière de toucher au divin, de se libérer de ses pulsions négatives. Son surnom au sein de la communauté, «l’herbe sacrée», en dit d’ailleurs long sur le rapport presque spirituel entretenu avec le cannabis.

Personne ne s’en doute alors, mais ce n’est là que la première étape d’un plan méticuleusement pensé par celui qu’il convient désormais de renommer «Father Yod». Un sage, disent certains. Un gourou, disent d’autres. Voire un «vieil homme dégueulasse en plein trip de luxure», selon sa femme, Robin Ropper. Toujours est-il qu’au cours des années 1970, le quinquagénaire se retrouve à la tête de la Source Family: une communauté vivant ensemble dans un manoir luxueux, niché au cœur des collines hollywoodiennes.

Le gourou Father Yod et la Source Family. | Capture d’écran Electracloud  via YouTube

Au plus fort de la secte, il y aurait eu plus de 150 personnes au sein de la Family, toutes obnubilées par cette recherche du sacré promise par Father Yod. Ce dernier opère pourtant d’une façon similaire à des dizaines d’autres gourous. Comme souvent, il s’agit d’abandonner sa véritable identité, de se débarrasser de ses biens matériels, de tourner le dos à ses proches, qui acceptent de rester dans l’ignorance, et de n’écouter que leur «père», le seul à même de les guider vers la lumière.

«Father Yod était avant tout une figure paternelle pour tous ces gens qui avaient clairement besoin d’un exemple dans leur vie», disait Djin Aquarian, un membre de la communauté, dans une interview à News.com.

Comme souvent, il est également question de sexe, surtout quand celui-ci est en faveur de Father Yod, mais aussi de musique. À commencer par le rock, cette débauche de guitares à travers laquelle le gourou voit la possibilité de diffuser plus largement ses préceptes, inspirés par la philosophie New Age.

Parmi tous les groupes présents au sein de la communauté, Ya Ho Wha 13 est certainement le plus actif. On le voit se produire dans les facultés et les lycées, on observe ses membres dans leurs longues robes amples et colorées, on les entend répandre leur bonne parole sur neuf albums, tous publiés en édition limitée sur leur propre label, Higher Key.

Au sein de Ya Ho Wha 13, il y a notamment Sky Saxon, le leader de The Seeds, une formation proto-garage qu’il abandonne au début des années 1970 pour rejoindre les rangs de Father Yod, convaincu d’avoir affaire à Dieu. Ou du moins, à un génie d’une autre trempe. En témoigne cette entrevue donnée en 2007 à L.A. Records:

«Father Yod, à mon avis, était le plus grand chanteur au monde –meilleur qu’Al Jolson, meilleur que les Beatles, meilleur qu’Elvis, meilleur que moi-même, les Doors ou n’importe qui d’autre. C’était comme un grand magicien qui jouait de la musique avec ses enfants.» Encore une fois, il s’agit là d’un rapport père-fils, d’une relation où l’un s’abreuve du savoir de l’autre, en quête de repères, d’une marche à suivre.

Dévoué, Sky Saxon a même été le premier à faire connaître la musique de Ya Ho Wa 13 au grand public, avec la sortie en 1998 du coffret God and Hair: Yahowha Collection sur un label japonais qui l’avait initialement sollicité dans l’idée de publier ses projets en solo.

Une discographie féconde

Dans les faits, Father Yod n’a pourtant rien d’une figure protectrice. Ses relations avec de jeunes filles, bien que passées sous silence, questionnent son entourage, tandis que l’interdiction d’avoir recours à la médecine traditionnelle au sein de la communauté se révèle problématique dans certaines situations: maladie grave, accouchement, etc.

L’Amérique, encore sous le choc de l’assassinat de Sharon Tate par la Manson Family, prend peur. Les parents des plus jeunes membres de la communauté craignent Father Yod et portent plainte pour détournement de mineures, tandis que les agents de la protection de l’enfance, préoccupés par les rapports d’infections fréquentes aux staphylocoques, alertent les autorités. Conséquence: Father Yod, ses quatorze épouses (toutes mariées dans l’idée de les inciter à rester à ses côtés) et ses fidèles déménagent à Hawaii, où Father Yod décède le 25 août 1975 après un accident de parapente sur la côte est d’Oahu.

La légende voudrait qu’il ait admis auprès de ses fidèles, quelques minutes avant son décès, qu’il n’était en réalité qu’un être humain lambda, en aucun cas le digne représentant d’une parole divine.

À 53 ans, l’Américain laisse derrière lui une secte, des souvenirs étranges et des dizaines de fidèles complètement déboussolés après cinq ou six années passées à vivre en communauté. Pour certains, il faut apprendre à réintégrer une société traditionnelle. Pour d’autres, accepter les réflexions culpabilisantes des proches, du genre: «Je te l’avais dit».

Pour d’autres encore, peu soucieux de ce qui se tramait dans l’arrière-boutique, il reste surtout de cette époque une riche discographie, faite de rock psychédélique, de paroles spirituelles et d’improvisations interminables, souvent effectuées après de longues séances de méditation, entre 3h et 6h du matin.

Au-delà des neuf disques officiellement parus, édités entre 500 et 1.000 exemplaires, il semblerait que Ya Ho Wha 13 ait enregistré une soixantaine d’albums. Preuve que l’œuvre de Father Yod suscite l’intérêt des diggers, certains de ses disques ont même été réédités ces dix dernières années par le label Drag City (Pavement, Stereolab).

Ce qu’on y entend? Des musiques imprégnées de funk, de jazz, de krautrock hérités des pères fondateurs (CAN, notamment), mais aussi des bourdonnements d’insectes, des sifflets et des paroles vouées à favoriser la transe –pas pour rien, finalement, que Father Yod avait installé des haut-parleurs dans la salle de réunion de la communauté afin qu’ils puissent écouter la musique en train d’être créée.

 

[Source : http://www.slate.fr]