[BLOG You Will Never Hate Alone] Victor Klemperer était allemand avant d’être juif. De 1933 à 1945, il a tenu son journal. Probablement le témoignage le plus complet de la réalité de la vie sous le Troisième Reich.

Témoigner jusqu'à en perdre la raison. | Ursula Richter via Wikimedia Commons

Témoigner jusqu’à en perdre la raison. | Ursula Richter via Wikimedia Commons

Écrit par Laurent Sagalovitsch

Quiconque s’intéresse de près ou de loin à ce que fut l’Allemagne nazie a le devoir de lire les journaux de Victor Klemperer. Pour une raison que je ne m’explique pas bien, jusqu’à cet été, je ne l’avais pas fait. Il est vrai qu’il n’est pas disponible en édition de poche, ce qui constitue en soi un véritable scandale, une anomalie étonnante et une honte pour l’édition française –je l’ai donc lu anglais, et en poche du coup.

C’est une somme considérable qui couvre toute la période allant de 1933 à 1945. Victor Klemperer, au moment où Hitler accède au pouvoir, est professeur à l’université de Dresde. Cousin de l’illustre chef d’orchestre Otto Klemperer, il est spécialiste de littérature française et enseigne la philologie romane. C’est un juif converti au protestantisme, marié à Eva, une musicienne allemande –aryenne s’entend. Bien que son père fût rabbin, il n’entretient aucune espèce de rapport avec son judaïsme. Il est avant tout allemand, un Allemand plus allemand que les Allemands, un patriote fier d’avoir servi son pays lors de la Première Guerre.

Jour après jour ou presque, dans un exercice qui est tout à la fois une chronologie de la vie sous le Troisième Reich et une manière de lui résister, Klemperer va confier à son journal ses peurs, ses doutes, ses craintes, ses espoirs, la tentative désespérée d’un homme de donner sens à une vie qui peu à peu s’enfonce dans l’obscurité et la réclusion forcée.

Très vite, il perd son emploi, se retrouve confronté à une administration qui, de lois en lois, de décrets en décrets, réduit chaque jour davantage son espace de liberté. Mais Klemperer, au contraire de tous ses collègues, de la plupart de ses amis ou fréquentations, refuse de quitter sa terre natale. Il ne veut pas entendre parler d’exil au Pérou ou en Australie. Au fond, qu’a-t-il à craindre puisqu’il n’est pas vraiment juif ? Il est un simple citoyen allemand, l’un des plus émérites, qui se trouve être par un hasard de la vie, un accident du destin, d’origine juive.

Il vomit le sionisme qu’il n’hésite pas à comparer au nazisme dans la mesure où les deux entendent définir le juif avant tout par l’appartenance à ses origines raciales, concept absurde à ses yeux. Il n’ira nulle part. Il a 53 ans. Sa femme souffre de troubles nerveux. Lui-même, atteint d’une hypocondrie féroce, se plaint constamment de son cœur. D’une certaine manière, ses jours sont comptés. Alors à quoi bon prendre le chemin de l’exil si c’est pour vivre aux crochets des autres, dans un pays inconnu ? Non, non, il restera. De toutes les manières –comment en pourrait-il être autrement, tôt ou tard les gens vont forcément se réveiller– le régime va s’effondrer dans une semaine, un mois, un an, dix ans, cinq siècles…jamais.

On le renvoie de l’université, on lui interdit de rouler en voiture, on confisque sa maison. Il reste. Jour après jour, tout devient plus compliqué. L’argent vient à manquer, on instaure le port de l’étoile jaune, on l’oblige à déménager dans une maison pour juifs. Il reste. De toutes les façons, il est trop tard pour partir désormais. L’inexorable est en marche. Personne ou presque n’en sortira vivant. Il le sait, il le voit, il l’entend. Partout.

Quitte à rester, autant témoigner. Témoigner jusqu’au dernier jour. Témoigner à en perdre la raison, en risquant sa vie et celle des autres. Témoigner pour tâcher de rester digne. Pour dire avec le plus de détails possibles la réalité de vivre sous un régime qui a décidé de rendre la vie des Juifs la plus compliquée possible. Toutes ces restrictions absurdes, iniques, monstrueuses: interdiction de garder son chat, d’acheter un gâteau, de monter dans un tram, d’emprunter telle avenue, de sortir à telle heure.

La vie qui jour après jour se rétrécit pour finir par être un exercice de survie continu. D’échapper à l’arbitraire de la Gestapo qui à tout moment pour un regard, un retard, n’importe quoi, peut vous arrêter, vous tuer ou vous déporter. Mais vous déporter vers où? On ne sait pas. À Theresienstadt. Ou à Auschwitz. Mais Auschwitz, c’est quoi au juste? On l’ignore, hormis que c’est le plus terrible des camps de concentration. De toutes les manières, de Pologne personne n’est jamais revenu. Personne.

À aucun moment, Klemperer n’a une idée précise de l’ampleur du massacre. Il y a des rumeurs, des camions paraît-il où l’on gaze les juifs. De toutes les façons, on ne sait rien sur rien. Depuis les premiers mois, il n’y a plus d’information, juste de la propagande. Dans les journaux, à la radio, partout. Tout le temps. Les vociférations du Führer, les admonestations de Goebbels. Klemperer note tout. Sur ce qui se dit. Dans les files d’attente pour échanger ses coupons de ravitaillement contre un peu de nourriture. La vox populi. La rue. Qui crache au visage des juifs. Qui leur tend une main compatissante. Qui hésite. Ne sait plus. Voudrait aider. Ne peut pas. Aide quand même. Dénonce. Ne dénonce pas.

Il faut le dire: c’est un livre extraordinaire, probablement le compte-rendu le plus précis, le plus complet, le plus exact de la réalité de la vie sous le joug de l’Allemagne nazie. Dans son malheur, Klemperer a de la chance. Il est marié à une aryenne. On ne le déporte pas, du moins pas tout de suite et quand on se décide à le faire, le salut vient du ciel: le bombardement de Dresde du 13 au 15 février 1945, l’un des plus massifs de la Seconde Guerre mondiale. Alors la fuite éperdue à travers une Allemagne en pleine débâcle, parmi les râles de son agonie qui n’en finit pas.

On lit ce journal comme un polar, saisi par la vie de cet homme qui parfois énerve, exaspère –pars, pars idiot que tu es!– agace –son cœur, mon dieu, quand va t-il cesser de s’inquiéter pour son cœur!– mais qui tout au long de ses années demeure un individu d’une bravoure et d’une ténacité extraordinaire. Il ne lâche rien. Il écrit partout, en tout temps. Comme un enragé. Un possédé. Un homme hanté par l’idée de sa mort et de sa propre fin.

Le témoin unique d’une époque.

[Source : http://www.slate.fr]