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Que reste-t-il, vingt ans après sa mort, du Fou chantant comme on pouvait le surnommer ? Quelques films où il fait l’acteur, près de 1000 chansons originales, un musée à Narbonne dans sa maison natale et beaucoup, beaucoup de reprises, dans sa « Douce France » qu’il a tant chanté et dans le monde entier.

Charles Trenet sur la scène du théâtre des Champs-Élysées à Paris, septembre 1987.

Écrit par Marjorie Bertin

Pour beaucoup d’auteurs compositeurs francophones, Charles Trenet qui disparaissait le 19 février 2001, est une influence, un artiste incontournable, une « révolution » dans la chanson française, à laquelle il a apporté le swing et une certaine idée de la poésie, libre, populaire, qui transforme la réalité à chaque coin de rue.

La reconnaissance des artistes est grande et éclectique : Léo Ferré disait qu’il était « le plus grand, le seul qui m’ait vraiment surpris » ; Jacques Brel affirmait que « sans lui nous serions tous des experts-comptables » ; Alain Souchon le voit comme une religion. Quant au rappeur Booba, il trouve dans son écriture « des flashes, des univers, des ambiances » (Libération, 24/11/2013) !

Fervent admirateur aussi, Jacques Higelin le chante pendant plus d’un an avec la série de concerts Higelin enchante Trenet qui donnera, en 2005, un disque live éponyme sur lequel il reprend des classiques surréalistes comme Le Jardin extraordinaireLe Soleil et la Lune ou encore Boum !

Dix ans plus tard, c’est Benjamin Biolay qui s’empare du répertoire du « fou chantant » pour un album studio qu’il réalise avec le guitariste et pianiste Nicolas Fiszman et le percussionniste Denis Benarrosh. Loin de puiser dans le Trenet surréaliste, c’est le Trenet des villes que Biolay célèbre sur l’album Trenet (2015).  Il interprète des ritournelles comme La Romance de Paris, Coin de rueEn avril à ParisLe Grand Café et bien sûr Revoir Paris arrangées avec élégance et sobriété. Benjamin Biolay fait dans la dentelle pour célébrer celui dont il évoque l’écriture en ces termes « Apprendre les accords de Trenet, c’est apprendre une langue étrangère. Ses mots sont d’une grâce absolue ».

Une pluie d’hommages donc. Mais pas seulement. Certaines reprises sont parfois moins policées. Charles Trenet, c’est aussi une certaine image de la France, un répertoire parfois perçu comme un brin réactionnaire, des soupçons de Collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale…

Trenet, c’est parfois un style suranné, perçu même comme un peu niais. Ainsi sur GabyAlain Bashung détourne-t-il un vers de La Mer avec une ironie mordante « Tu veux qu’j’te chante La Mer ? Le long, le long, le long des golfes, pas très clairs », soulignant que la vie n’est pas si douce et métamorphosable que dans les chansons du poète.

Mais la reprise la plus « punk » est certainement celle de Douce France par Carte de séjour en 1986. Alors que la France renforce ses lois migratoires et que le Front national conquiert ses premiers sièges à l’Assemblée nationale, Rachid Taha se fait accompagner à la basse, à l’oud et à la derbouka, pour une reprise rock et raï de la chanson la plus rurale et, peut-être, la patriotique du poète… Un choix totalement assumé par Rachid Taha« C’est par ironie pour une France qui justement n’était pas douce pour les immigrés que nous avons choisi ce titre », dit-il. Et pourtant, les mots mouvants, pas du tout figés passent très bien sur cette nouvelle orchestration et prennent une nouvelle dimension. Preuve s’il en était besoin que Trenet et sa musique ne sont peut-être pas si réactionnaires… Mais le « fou chantant » est un habitué des moqueries, de l’ironie et aussi du désamour du public, qui le poussera à plusieurs reprises à voguer Outre-Atlantique.

Des reprises en Amérique du Nord

Ses nombreux voyages en Amérique ne seront pas stériles. Les chansons de Charles Trenet y sont très souvent reprises. En effet, si Charles Trenet s’est beaucoup inspiré du jazz, et notamment du swing, le jazz le lui a bien rendu. Nat King Cole, Chet Baker mais aussi Frank Sinatra se sont, par exemple, emparés de Que reste-t-il de nos amours, devenue I wish you Love (Je te souhaite de l’amour).

La chanson est si populaire en Amérique que Judy Garland, reine de Hollywood, reprend elle aussi I wish you love dans une version très romantique pour la télévision américaine en 1963. Ce titre véhicule aussi une certaine idée du romantisme à la française. Le crooner Johnny Matis qui l’interprète, en 1978, en duo dans une version franco-anglaise avec Dalida l’avait bien compris.

Les notes du « fou chantant » voguent jusqu’au Japon où sa musique et ses paroles coïncident, dans les années 1970 avec un désir de liberté. Par ailleurs, les spectres, si chers à l’écriture de Trenet – en bon disciple d’Oscar Wilde et de Jean Cocteau- sont aussi très importants dans la culture japonaise.

Une chanson comme Le Revenant, évocation des fantômes, réels ou imaginaires, de l’enfance, avait donc toutes ses chances pour être reprise – étrangement entrecoupée d’un morceau de Bach-, par la chanteuse populaire nippone Kumiko.

Mais la chanson la plus adaptée du « fou chantant » est incontestablement La Mer, dont il existerait environ 4000 reprises ! De Julio Iglesias, à Benny Goodman en passant par Stevie Wonder et bien sûr Georges Benson en 1985 (dans une version que Trenet estimait comme celle aux meilleurs arrangements), le swing de cette ode aux flots bleus, écrite en vingt minutes à bord d’un train dans le Sud de la France, n’en a pas fini de résonner en anglais.

Et même, avec le Britannique Robbie Williams qui l’interprète dans la bande originale du dessin animé Le monde de Nemo des studios Pixar, qui raconte, les aventures…d’un poisson clown ! Le chanteur Mika est aussi un admirateur de Charles Trenet. En 2015, il enregistre une adaptation de Je chante, qui fait l’éloge du vagabondage poétique, à travers un clip mettant en scène un voyage ferroviaire surréaliste. Une apologie de la liberté dans laquelle le train, à ciel ouvert, traverse des paysages de France époustouflants et rencontre notamment des chevaux et des astronautes !

Vingt ans après sa mort, Charles Trenet n’en a pas fini d’être ré-en-chanté !

[Photo : Getty Images/Frédéric Reglain – source : http://www.rfi.fr]

Ce lundi, l’acteur est mort d’un cancer, à l’âge de 69 ans.

Jean-Pierre Bacri (et Alain Chabat, regardez bien) dans Didier, d’Alain Chabat (1997). | Capture d’écran via YouTube

Écrit par Thomas Messias 

«J’aime ce qui est beau, mais je ne vais pas déifier un mec sous prétexte qu’il a fait une belle chose», affirmait Jean-Pierre Bacri dans une interview accordée au magazine Première pour la sortie de Kennedy et moi en décembre 1999. Ce lundi 18 janvier, Bacri est parti, et sans aller jusqu’à le déifier, il semble difficile d’imaginer que la vie puisse continuer de la même façon sans lui.

Libre à chacune et à chacun de ne retenir de lui que son image de bougon de service, immortalisée par les Guignols lorsqu’on les croyait eux aussi immortels. Mais Bacri n’aimait pas qu’on le réduise à cela. Il n’aimait pas qu’on le réduise tout court, fuyant autant que possible toute forme de généralité.

Jean-Pierre Bacri n’était pas qu’un râleur, loin de là, mais il voulait simplement avoir le droit de l’être. Tout au long de sa carrière de coscénariste et d’acteur, Bacri n’a cessé de militer pour cette idée: non seulement personne ne peut nous dire comment nous sentir, mais en plus, personne ne devrait pouvoir nous empêcher d’exprimer nos sentiments.

C’est un motif qui traverse par exemple On connaît la chanson (1997), deuxième collaboration du duo Bacri-Jaoui avec Alain Resnais. Sous sa patine de cinéma de boulevard et ses refrains populaires, le film nous disait mieux que nul autre qu’aller mal est un droit inaliénable… d’autant que le bonheur ne court pas les rues.

Puisqu’on parle de ce film: si jamais vous ne la connaissez pas, vous devriez regarder sa bande-annonce (qui n’en est pas une), réalisée par Agnès Jaoui. Elle aussi restera.

Dans la même interview, Bacri disait à propos d’On connaît la chanson«On a eu des gens, Agnès [Jaoui] vous le confirmerait, qui, dans la rue, nous ont dit: “Merci parce qu’avec ce film j’ai eu le droit d’avoir mal.” Moi, ça me fait quasi pleurer parce que c’est exactement la raison pour laquelle on fait ça.»

Le droit d’avoir mal

L’air de rien, au-delà de leurs mécaniques scénaristiques bien huilées et de leurs dialogues ciselés, les meilleurs scénarios d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont influé sur nos existences. Tout en essayant de ne pas tomber dans la leçon de vie moralisatrice, ils nous donnaient des directions à suivre, sans nous les imposer.

Des directions à suivre, ou plutôt à ne pas suivre. Chacun à sa manière, Cuisine et dépendances (1993), Un air de famille (1996) et Le Goût des autres (2000) observaient les différentes façons de rater sa vie, de nourrir des remords ou des regrets. Et s’interrogeaient sur la meilleure façon d’éviter le gâchis. Pistes de réponse: en évitant l’immobilisme, en exprimant ce que l’on ressent au moment où on le ressent, et en essayant également de faire preuve d’un tout petit peu d’intelligence.

Même dans les films qu’il n’a pas écrits, c’est dans cet esprit qu’avançait Bacri. «J’aime pas les mecs parfaits à qui le monde fait des misères. Pour moi, un être humain, c’est du désarroi sur pattes», expliquait-il (même interview, toujours) à propos de sa façon de choisir ou refuser des rôles. Il est pourtant arrivé que ses personnages connaissent quelques tuiles, comme dans Didier, d’un certain Alain Chabat (1997), où le chien confié par une amie (Caroline Cellier, qui nous manque aussi) prenait soudain apparence humaine.

Didier aurait pu se résumer à un numéro d’auguste et de clown blanc, à une grosse farce footballistico-canine, mais non. Tantôt consterné, tantôt rongé par l’inquiétude, Bacri injectait de l’humanité dans la gaudriole. Peu d’acteurs auraient pu prononcer la réplique: «On ne sent pas le cul quand on ne connaît pas», en ayant l’air aussi concerné.

Héroïque fantaisie

Jean-Pierre Bacri n’était pas qu’un râleur, c’était aussi un acteur capable de beaucoup de fantaisie. Dans Place publique (2018), son avant-dernier film en tant qu’acteur, il imitait Montand et reprenait «Osez Joséphine» de Bashung pour le générique de fin. Dans Les Sentiments de Noémie Lvovsky (2004), il s’abandonnait au burlesque (délicieuse scène de stylo qui fuit), au lumineux, à la clownerie la plus totale. Son monologue final, une histoire de pénis à tête chercheuse, restera également. Tout comme, quelques secondes plus tard dans le même film, ce long plan sur son personnage qui pleure le départ de celle qu’il a tant aimée.

Bacri ne s’interdisait rien, y compris de pleurer face caméra. Il n’aimait juste pas les envolées gratuites, les sentiments forcés. Sur le tournage de Mes meilleurs copains, de Jean-Marie Poiré (1989), les larmes n’étaient pas venues, il ne le sentait pas. Bacri avait souvent raconté que Poiré avait réagi par cette phrase, totalement dépourvue de psychologie: «N’importe quel acteur serait capable de faire ça.» Réponse de Bacri: «Eh bien, dans ce cas-là, il fallait prendre n’importe quel acteur.»

C’était ça, Bacri. Le droit d’être triste et de l’exprimer. Le droit d’être triste et de le garder pour soi. Le droit de faire preuve d’humanité, en somme. D’arrêter de jouer des rôles, de se comporter en fonction des autres. Le droit de respecter tout le monde, aussi. «Les balayeurs comme les présidents de la République», lui répétait son père, facteur et ouvreur de cinéma dans la ville algérienne de Castiglione. C’était ce que racontait Le Goût des autres: l’intelligentsia, le mépris de classe, et le fait que dès qu’on forme une bande, on forme une bande d’imbéciles.

Vie Bacri

Toujours dans la même interview accordée à Première en 1999 —que l’auteur de ces lignes connaît presque par cœur tant il l’a lue et relue–, Jean-Pierre Bacri disait aussi: «Je suis absolument contre le côté “Je m’investis à mort dans le métier”. Ceux qui disent: “Son père est mort et il a quand même joué le soir”, je n’admire pas du tout. Moi, mon père meurt, je ne joue pas le soir. Je suis dans la douleur.» Aujourd’hui, cette douleur est nôtre.

L’an dernier, Vincent Delerm (auteur de la bande originale de La Vie très privée de Monsieur Sim, dont Bacri avait tenu le rôle principal en 2015) sortait une chanson, Vie Varda, dans lequel il nous souhaitait de pouvoir vivre pleinement nos sentiments, de savoir laisser le bruit et la productivité de côté, de tenter dire vraiment qui nous sommes, comme l’aurait fait la réalisatrice. On signerait volontiers pour vivre aussi une vie Bacri, faite d’émotions vraies et d’indignations non feintes. Une vie sans faire semblant.

[Source : http://www.slate.fr]

D’heure en heure
L’apiculteur se meurt
Il a eu son heure
Il a fait son beurre
Api, apiculteur

D’heure en heure
L’apiculteur effleure
La fin du labeur
Api, apiculteur

Dans une autre vie
Les marguerites s’effeuillent au ralenti
Personne n’est vainqueur
Les proies les prédateurs
Savourent le nectar
D’une pomme d’api
Api, apiculteur

L’heure c’est l’heure
On n’est pas d’humeur
À verser des pleurs
Fières ont les ouvrières
Le jour en tailleur
Le soir en guêpière
Quand la mort vous susurre
Des serments veloutés
Que rien n’est moins sûr
N’aura plus d’importance
Ni la chaleur
Ni les piqûres Api, apiculteur
Api, apiculteur

D’heure en heure
L’apiculteur se meurt
Trouve l’interrupteur
Une oasis
Aux allées bordées d’épagneuls
Que la splendeur n’effraie plus
Api, apiculteur
Api, apiculteur
Api, apiculteur
Api

Composition : Alain Bashung / Jean Marie Fauque

Album : Chatterton, 1994