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Asaf Avidan est un dessinateur israélien devenu songwriter, ayant un « lien très sentimental avec Leonard Cohen et Bob Dylan » et ayant choisi l’Italie pour se « reposer entre deux tournées » et enregistrer. Arte rediffusera le 12 mai 2020 « Asaf Avidan – ARTE Sessions@Château d’Hérouville » par Julien Faustino.

Publié par Véronique Chemla

« J’associe thérapie et songwriting. Écoutez les premières paroles de Different Pulses [2012] : « My life is like a wound I scratch so I can bleed, Regurgitate my words, I write so I can feed… » [« Ma vie est comme une blessure que je gratte pour pouvoir saigner/Régurgiter mes mots, j’écris pour pouvoir me nourrir... »]. Ce processus est douloureux et effrayant. Autodestructeur d’une certaine façon. Mais selon moi, il est tout aussi destructeur de négliger ses peines et ses peurs. Nous avançons tous dans la vie avec ses souffrances. Chacun gère à sa manière l’absurdité de la vie. Chaque voie est aussi légitime qu’une autre. Celle d’un fanatique religieux, d’un bouddhiste végétarien, d’un activiste de la cause animal, d’un businessman… Je ne juge pas les décisions des autres. Nous essayons tous de trouver un sens là où il n’y en a pas. C’est à la fois pathétique et magnifique », a confié Asaf Avidan à L’Express (3 novembre 2017).      

Ruptures

Né en 1980 à Jérusalem (Israël) dans une famille de diplomates, Asaf Avidan  passe plusieurs années en Jamaïque.

En raison de problèmes de santé, il n’effectue que dix mois de service militaire.

Il étudie le cinéma d’animation à la Bezalel Academy of Arts and Design de la capitale israélienne.

Find Love Now, le court métrage qu’il réalise au terme de sa formation, est primé au festival du film de Haïfa.

Asaf Avidan vit et travaille comme animateur en free lance à Tel Aviv. Une rupture amoureuse l’incite à démissionner, retourner à Jérusalem et à devenir un auteur-compositeur-interprète, pianiste et guitariste, mêlant dans ses compositions folk, rock et blues.

À l’âge de 21 ans, il est soigné pour un lymphome, un cancer. Un traitement d’un an qui l’incite à consulter un psy. Il garde un souvenir ému du « parfum d’orange amère du shampooing d’une chambre de l’hôtel de Kauai Island, où j’ai séjourné après avoir été très malade. Souffrant d’un lymphome, j’avais été soigné par chimiothérapie, ce qui m’avait privé de l’odorat pendant toute une année. Et ce parfum magnifique m’a fait recouvrer ce sens. Ce fut alors comme renaître… »

En 2006, il produit Now That You Are Leaving, un EP (Extended Play) qui réunit six chansons sur ses histoires d’amour. Un succès critique.

Asaf Avidan fonde le groupe Asaf Avidan and the Mojos, qui rassemble Ran Nir – basse, Yoni Sheleg – batterie, Roi Peled – guitare, Hadas Kleinman – violoncelle.

Avec son frère Roie Avidan, il crée le label Talmavar Records qui produit The Reckoning (2008). Un succès commercial renforcé par le clip de Weak, extrait de l’album. Une chanson choisie par la réalisatrice Julie Bertuccelli pour son film L’Arbre qui a clôt le Festival international de Cannes 2010.

En 2009, Telmavar Records conclut un contrat avec Sony Columbia Europe alors que The Reckoning poursuit sa carrière en Europe. Le deuxième album Poor Boy / Lucky Man sort, accueilli par des louanges de critiques en et hors d’Israël.

Le public acclame le groupe en Israël, aux États-Unis, au Canada, en Chine, en Inde.

Le chanteur Asaf Avidan en concert

Les organisateurs de manifestations majeures, sportives ou culturelles, choisissent Asaf Avidan and the Mojos.

En 2010, Through The Gale est le troisième album, album-concept, du groupe. Une réflexion sur le sens de l’existence.

« Depuis qu’il a quitté son groupe The Mojos en 2011 » pour une « pause créative indéfinie », Asaf Avidan « mène une carrière solo fructueuse, avec deux albums au succès public et critique enviable » : Different Pulses (2013) et Gold Shadow (2015).

C’est dans le Nord Pas-de-Calais, en France, que Asaf Avidan enregistre 14 titres en 2016.

2017 marque la sortie du nouvel album solo The Study on Falling.

« Mais c’est surtout sur scène qu’Asaf Avidan parvient à fidéliser ses fans, grâce à sa personnalité marquante et son timbre unique ».

« Asaf Avidan – ARTE Sessions@Château d’Hérouville » 

Le chanteur Asaf Avidan en concert

Arte diffusa le 2 décembre 2017 « Asaf Avidan – ARTE Sessions@Château d’Hérouville » par Julien Faustino.

« Après avoir accueilli Gregory Porter et Metronomy, ARTE poursuit l’aventure du studio d’Hérouville, dans le Val-d’Oise, avec l’auteur, compositeur et interprète israélien Asaf Avidan ».

Le chanteur Asaf Avidan en concert

« À la faveur de la sortie, ce 3 novembre, de son troisième album, « The Study on Falling », enregistré à la Chartreuse de Neuville, il investit le château d’Hérouville pour évoquer son parcours musical, ses expériences en studio d’enregistrement, ses influences et inspirations et, bien entendu, jouer sa musique ! »

« La quête d’un moment de vérité »

Lors de sa tournée estivale, Asaf Avidan s’est produit à Paris le 5 juillet 2018, à 20 h 10, sur la scène du Parvis. « La quête d’un moment de vérité ». C’est par ces mots qu’Asaf Avidan décrit son envie de poursuivre sa route en solo le temps d’un été. Lui, l’artiste à la voix hors du commun qui navigue de disques d’or en disques de platine, de concerts à guichets fermés en succès internationaux. Retrouver la magie et l’honnêteté de ses débuts, aux confins du blues et de la folk, ce territoire précieux et désarmant où les âmes se soignent et s’élèvent. Plus qu’une posture scénique, un manifeste ». « L’album «The Study On Falling» est le sixième album du singer-songwriter Asaf Avidan, en comptant les trois enregistrés avec son groupe les Mojos. Grand amateur de folk-rock et d’Americana, c’est à LA qu’il est parti enregistré ce nouvel opus. L’album a été réalisé par Mark Howard, à qui l’on doit entre autres l’enregistrement de l’album de Bob Dylan Time Out of Mind et le Orphans de Tom Waits. Parmi les musiciens qui ont joué sur l’album, on compte notamment Jim Keltner (John Lennon, Elvis Presley) et Larry Taylor (Canned Heat, The Monkeys, Jerry Lee Louis) ». 

« Asaf Avidan – ARTE Sessions@Château d’Hérouville  » par Julien Faustino

France, 2017

Sur Arte les 2 décembre 2017 à 0 h 40 et 12 mai 2020 à 5 h
Visuels :

Le chanteur Asaf Avidan en concert

© Rémy Grandroques 2017

Les citations sur le concert sont d’Arte. Article publié le 30 novembre 2017, puis le 4 juillet 2018.

[Source : http://www.veroniquechemla.info]

Eric Chevillard entraîne ses lecteurs dans un nouveau roman vertigineux, entre poésie et philosophie.

Écrit par Hicham-Stéphane Afeissa

Monotobio
Eric Chevillard
07 mars 2020
Minuit
170 pages

La grande réussite des scénarios de films que Charlie Kaufmann a écrits pour Spike Jonze et Michel Gondry – Dans la peau de John Malkovitch (1999), Adaptation (2002), et Eternal sunshine of the spotless mind (2004) –, parmi lesquels certains sont justement devenus cultes, tient, nous semble-t-il, à ce qu’il a su leur donner une structure narrative pour ainsi dire feuilletée. Le charme de ces films opère, à quelque niveau que vous les regardiez. Chacun peut bien être vu et revu une dizaine de fois sans que jamais le spectateur ne se lasse, parce qu’à chaque projection une nouvelle strate de signification se révèle, de plus en plus profonde, dont on s’étonne après coup qu’elle ait pu ne pas nous apparaître dès la première fois alors qu’elle était pourtant partout visible.   

La merveille de la littérature que compose Éric Chevillard depuis maintenant plus de trente ans tient, à nos yeux, à son extraordinaire capacité à se prêter à ce type de lecture à plusieurs niveaux, démultipliant par là même ce que Roland Barthes appelait le « plaisir du texte » par quelque bout que vous preniez ses romans. Le dernier en date, qui paraît ces jours-ci aux éditions de Minuit, facétieusement intitulé Monotobio (mais, comme nous le verrons, la facétie, chez Chevillard, est aussi bien une forme du sérieux) pourrait bien être, de ce point de vue, l’un des plus aboutis de son œuvre déjà très riche.

Portrait de l’artiste par lui-même

De prime abord, comme le titre du livre l’indique, il s’agit bien d’un récit autobiographique, et l’étonnant, pour les lecteurs habitués à la manière inimitable de Chevillard, est que l’auteur tienne ses promesses jusqu’à un certain point. Aucun autre de ses romans n’offre en effet une telle manne de souvenirs et de confidences personnelles. La chose a de quoi surprendre si l’on se souvient que Du Hérisson (2002) – première tentative d’incursion de l’auteur dans le registre autobiographique, bientôt suivi par Oreille rouge (2005), L’auteur et moi (2012), Le désordre Azerty (2014) et Juste ciel (2015) – était une déconstruction ludique dans laquelle Éric Chevillard, loin de s’épancher sur sa vie privée, interrogeait les conventions de ce genre littéraire et s’amusait à jouer avec ses invariants thématiques : la naissance ou le récit des origines, les souvenirs d’enfance, assortis de la révélation d’un traumatisme sexuel, ce que le narrateur appelle son « douloureux secret » (en l’occurrence : le viol du narrateur enfant par un prêtre, à moins que ce ne soit par un archevêque, ou bien encore par le pape lui-même…), les expériences amoureuses de l’adolescence, ou encore les premiers poèmes qui annoncent l’écrivain à venir. Et à vrai dire, il ne fallait pas s’attendre à autre chose de la part d’un auteur secret, pudique, volontairement confidentiel, refusant systématiquement toute apparition télévisée, qui a de tout temps signifié sa profonde détestation de l’exhibitionnisme auquel confine la mode actuelle des récits autofictifs.

Éric Chevillard ne tient-il pourtant pas lui-même depuis 2007 un blog intitulé L’autofictif, qu’il transforme chaque année en version papier aux éditions de l’Arbre Vengeur, comptant à ce jour une douzaine de volumes parus ? – Sans doute, mais on remarquera que, là encore, Chevillard s’est employé à subvertir les codes d’un tel genre, de sorte que, sous sa plume, l’autofiction sert à peu près à tout sauf à l’écriture de soi : à chaque fois que l’auteur est sur le point de s’ouvrir à l’intime de sa vie, la confidence se dérobe et le lecteur-voyeur en quête de sensations et de scoops en est pour son argent.

Qu’on ne s’y trompe donc pas : Monotobio, dans lequel Chevillard se propose ironiquement de « raconter par le menu » douze années de sa vie – de 2007, année de fondation de son blog, à 2019, bornes temporelles au demeurant approximatives puisque l’auteur ne s’interdit pas de remonter à l’occasion jusqu’en septembre 1982 et de se projeter jusqu’à la fin de l’été 2165 ! – ne rompt pas avec le vœu de silence qu’il a fait sur son intimité. On ne trouvera rien notamment sur le sujet où « culmine l’hystérique impudeur de l’autofiction », à savoir la sexualité : « ces pages », écrit-il avec humour, « ne se feront pas l’écho de ma vie sexuelle. Il me semble en effet inutile, suspendu aux ficelles des Parques, de me montrer encore assujetti à mes instincts primaires, mon pénis n’ayant qu’une idée en tête, celle-ci assez communément partagée par ses semblables et qui ne fera guère progresser la science. Ce pénible gnome caricature de manière trop simpliste à mon sens ma personne accessible à d’autres tourments, certains de ceux-ci ayant même trouvé leur plus belle expression dans Shakespeare ». On l’aura deviné : mictions et défécations, « quoique ponctuellement quotidiennes », seront également absentes de ce récit.  

Et pourtant, bien que la recherche du témoignage de vie débouche presque toujours sur un résultat déceptif, le tour de force de Chevillard dans Monotobio est de réussir à livrer quelque chose d’éminemment personnel tout en ne donnant de lui-même qu’une version négative. Le matériau de vie retenu est certes quantitativement très supérieur à la moyenne des autres livres où l’auteur s’était risqué à l’écriture de soi puisqu’ici chaque paragraphe contient des éléments autobiographiques, mais ces derniers demeurent anecdotiques dans l’immense majorité des cas (un voyage à l’étranger, un instant passé auprès de ses enfants, un regard échangé avec une passante, etc., presque tous véridiques, pour autant que nous puissions en juger). Par on ne sait quelle magie, Monotobio tient véritablement la promesse de son titre et parvient à recréer l’ambiance d’une existence au jour le jour, en évitant soigneusement tous les pièges de l’autobiographie. À ce titre, Monotobio nous paraît être le livre le plus touchant qu’ait écrit Éric Chevillard – ce à quoi le lecteur qui le feuillettera ne manquera pas d’être immédiatement sensible.

Le temps se dit en plusieurs sens

Mais tel n’est précisément que le tout premier feuillet du livre, le tout premier niveau de lecture auquel il se prête, et auquel il est impossible de s’arrêter sauf à se méprendre profondément à son sujet. Car Monotobio est avant tout une réflexion sur le sens et la valeur de l’acte autobiographique, dont l’objectif ultime est de comprendre ce qui définit un individu et ce qui fait la matière d’une vie. C’est cette thématique qui détermine la forme très originale que revêt le livre : c’est en effet parce que le temps d’une vie est fait d’un ensemble de systèmes temporels stratifiés ou emboîtés les uns dans les autres, comme va s’employer à le montrer Chevillard, que le seul moyen d’en rendre compte est d’adopter une structure narrative feuilletée, où la temporalité propre à chaque niveau particulier de l’existence doit être à la fois élucidée pour elle-même et mise en relation avec celle dans laquelle elle s’insère.

Nul n’aura oublié les premières lignes de la célèbre et magistrale analyse augustinienne du temps : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus ». Car le temps se dit en plusieurs sens : il y a en effet le temps du monde (celui de l’alternance des saisons, du jour et de la nuit, celui de l’évolution des espèces, de la formation d’une galaxie, etc.) ; le temps des horloges (celui que mesure un chronomètre, une montre ou un calendrier) ; le temps biologique (celui des rythmes circadiens, des mécanismes biologiques et chimiques de tout organisme vivant) ; le temps entropique (celui au cours duquel toute chose se dégrade, périclite et meurt) ; le temps du renouveau (celui du commencement ou du recommencement, de la naissance, de la reprise, des premières fois) ; le temps vécu (celui des états de conscience, des souvenirs, des émotions, de la « durée » bergsonienne, laquelle peut s’étendre ou se contracter selon les circonstances) ; le temps de la réflexion (celui de la pensée, de l’écriture et de la lecture) ; le temps social (celui des rencontres, des voyages, des sorties entre amis) ; le temps événementiel (celui des péripéties de l’histoire de l’humanité), etc.

Tout le propos d’Éric Chevillard dans Monotobio est de montrer, tout d’abord, que l’épaisseur d’une existence est faite de l’enchevêtrement de ces diverses temporalités, et, ensuite, que l’isolement d’une strate au détriment des autres a pour effet de rendre l’ensemble incompréhensible, en dissimulant ce fait fondamental qu’un même déterminisme préside aux destinées de tout ce qui est.

L’art des poupées gigognes

Que le temps d’une vie soit essentiellement fait de l’enchevêtrement de temporalités feuilletées, c’est ce dont Monotobio est la brillante démonstration. L’art de Chevillard consiste, à ce niveau, pourrait-on dire, à ouvrir ces poupées gigognes pour mieux montrer de quel bois elles sont faites. Chaque événement de la vie personnelle, du plus banal au plus marquant, demande, pour être rendu intelligible, à être placé aux quatre vents de l’histoire, et c’est bien pourquoi toutes les modalités du temps sont convoquées pour soutenir le récit qui nous en est fait.

Monotobio s’ouvre et se referme sur l’évocation d’un petit verre de raki au miel et aux épices bu cul sec sous le soleil de plomb d’une petite île grecque du nom d’Amorgos, en plein de cœur de l’été, enchâssant ainsi tout le récit dans le cadre du temps cosmique qui préside à l’alternance des saisons. Bientôt il sera question des feuilles mortes de l’automne qui jonchent les rues, de l’allée qu’il faut déneiger, des premières pousses printanières du jardinet que cultive le narrateur, des pommes de saison que lui offre son voisin, etc.

Le temps des horloges fait lui aussi entendre son tic-tac avec l’impitoyable régularité d’un métronome, en déterminant le rythme de la narration, à l’occasion notamment des nombreux anniversaires qui sont fêtés (les soixante-dix ans du père du narrateur, les cent ans de sa grand-mère, les soixante-treize ans de son ami Bruno, les dix ans de sa fille Agathe, sans oublier l’anniversaire du premier baiser échangé avec Cécile sous le pont de Noirmoutier, le vingtième anniversaire de leur rencontre). C’est de lui encore qu’il est question lorsque le narrateur souffre du syndrome du décalage horaire du fait de ses voyages à l’étranger (à Mexico ou à New York).

Le temps biologique fait sentir son emprise sous la forme des maladies et petites misères saisonnières (rhume, grippe, coups de soleil, piqûres de moustiques), des maladies infantiles (varicelle, scarlatine), des maux de la vie courante (poux, verrue digitale, orgelet, entorse, panaris, conjonctivite), des pathologies plus invalidantes ou plus sévères (tendinite, sciatique, cervicalgie, cancer), jusque dans le déroulement des divers mécanismes métaboliques (faim, digestion, pousse des cheveux, sommeil).

Mais le temps est aussi cet insecte qui, comme le dit le poète, « pompe [notre] vie avec [sa] trompe immonde » et nous laisse exsangue. Et c’est alors le temps entropique qui exerce sa « loi inflexible » en semant partout derrière lui la mort (tombe de Jim Morrison, de Baudelaire, de Beckett, de Proust, mort d’Aimé Césaire, de Guy Lardreau, de Chris Marker, de Gaétan Soucy, de Léonard Cohen, d’Eléonore Hirt, du père du narrateur, de grand-tante Marguerite, de la grand-mère âgée de cent deux ans, de l’oncle Gérard ; mais mort aussi d’un petit passereau gris au ventre roux, des hérissons Zig et Zag, d’une musaraigne dont le narrateur découvre le cadavre à demi momifié, et mort d’un pigeon dont le corps est retrouvé à demi dévoré) ; en ruinant lentement toutes choses et en les entraînant vers la décrépitude et l’abîme (barquette de framboises moisies, concombre pourri, tiges mortes des iris ; moisissure sous la fenêtre d’une chambre, effondrement d’un mur de jardin vieux de cent quarante ans ; tambour déglingué du lave-linge, lattes vermoulues du plancher, couvercle qui se dégonde, accoudoir d’une chaise qui se casse, housses élimées des deux fauteuils du bureau, sommier qui grince, voiture qui ne démarre plus, tour d’ordinateur qui tombe en panne, cordes de raquettes qui se cassent, sèche-cheveux qui ne s’allume pas, robinet de la baignoire qui fuit, corde du hamac qui se rompt). C’est encore lui qui, plus discrètement ou plus sournoisement, laisse sur le corps les stigmates de son passage (calcification, calvitie, rides sur le visage, empâtement – le narrateur étant passé de 72 kg dans Oreille rouge à 78,3 kg aujourd’hui).

En contrepartie, le temps du renouveau demande à être célébré comme il se doit, sous la forme de la vie qui recommence (grossesses, naissances, « geste inaugural » par lequel le narrateur coupe le cordon ombilical, baptême républicain, mariage de Justine et Karim), de la nature qui reprend ses droits (graines du gazon du jardin d’Arno Schmidt semées dans celui du narrateur, coléus qui poussent, lilas qui fleurit) et soigne les plaies (queue de lézard qui repousse). S’il est vrai que toutes choses périclitent, il suffit souvent d’un peu d’huile de coude pour les remettre à neuf (balle de ping-pong qui retrouve sa rotondité, volets poncés au papier de verre, chambre repapiétée, collant d’Agathe recousu, casserole récurée, poêle décapée, joint du robinet, cordes de la guitare, ampoule du plafonnier du bureau et roue arrière du vélo remplacés, taches de cerise sur la marinière de Suzie frottées, store de la salle de bain réparé).

Le temps du renouveau est aussi celui de toutes les « premières fois » mémorables (où le narrateur voit sa fille Suzie s’éloigner sur un vélo sans roulettes, où il déguste du papet vaudois à Lausanne, où il fait sauter une crêpe dans une poêle trop lourde) qui constituent la source du temps vécu, celui des souvenirs dont Monotobio est tout entier empli, pas seulement ceux qui sont compris entre 2007 et 2019, mais encore certains souvenirs d’enfance (souvenirs des vacances de Pâques au Vigen, de l’appartement de fonction du grand-père en face du parc Monceau ayant appartenu à Sarah Bernhardt, de l’entrée au lycée en 1982 en qualité d’interne), et de ceux qui commencent déjà à s’effacer (souvenir de Chelsea Crowe qui chantait au Dizzy’s Club).   

Que serait toutefois le récit d’une vie, particulièrement celle d’un écrivain, si aucune place n’était faite au temps de la réflexion (celui des lectures ou relectures : L’île du Docteur Moreau de H.G. Wells, Lettre de Lord Chandos de Hugo von Hofmannsthal,  1984 de Orwell, La Bourse de Balzac, La Paupière philosophale de Ghérasim Luca, Lettres à Véra de Nabokov, Septembre ardent de Faulkner ; celui de l’écriture de ses propres romans, de Choir à Défense de Prosper Brouillon), et au temps social (celui bien sûr des moments partagés entre amis, mais aussi celui des rencontres dans des médiathèques, des lectures publiques, des colloques, festivals littéraires, spectacles musicaux, expositions, etc.), lequel se détache lui-même sur la toile de fond, parfois sombre, du temps événementiel (mort de Ben Laden, attentats perpétrés par Mohamed Merah, présidentielle de 2012, attentat de Charlie Hebdo, Brexit de juin 2016, attentat à la voiture-bélier à New York en octobre 2017, présidentielle de 2018, finale de Wimbledon de juillet 2015, de l’Open d’Australie de janvier 2017, de Roland Garros de juin 2018) ?

Les ficelles des Parques

Le propos d’Éric Chevillard n’est pas seulement de montrer que ce système complexe de lignes temporelles est requis pour faire le récit d’une vie, mais plus fondamentalement qu’un tel système suffit à épuiser la substance de toute existence. Le reste n’est que vaine agitation. Et Dieu sait que l’on s’agite beaucoup dans Monotobio (comme le suggère l’orthographe étrange du titre, avec ses quatre O figurant quatre roues motrices, lesquels sont très loin d’être réservés au titre d’ailleurs car il n’est presque pas une seule phrase dans le livre qui ne comporte plusieurs O, comme autant de petites roues sur lesquelles roule le récit) : on court, on boite, on marche, on rampe, on nage, on avance, on recule, on joue avec les pédales de frein et d’accélérateur, on prend de la vitesse, on retourne en arrière, on roule en voiture à vive allure, on ralentit, on fait du vélo, on galope, on vole en avion à 900 km/h, on ne se presse pas, on dévale des marches d’escalier, on fait des faux pas, on pousse un landau, on glisse sur un toboggan, on remonte la pente, on fait des loopings, on chevauche un cheval à bascule, on fait du pédalo, on prend l’ascenseur, on fait de la trottinette, on franchit des virages, des bosses, des tunnels et des ponts, on navigue à bord d’un vieux gréement de 1887, on emprunte un chemin, on fait trois fois le tour du monde en sautant d’un continent à l’autre (Angers, Antibes, Bruxelles, Lisbonne, Stuttgart, Berlin, Vérone, New York, Pointe-à-Pitre, Prague, Rome, etc.). Certaines choses sont faites dans l’urgence, pour d’autres on prend son temps. Parfois, il est trop tard, et parfois il est trop tôt. On agit ici à contretemps, et là en temps opportun.

Mais tout cela n’est qu’une comédie, et « cette comédie ne tromp[e] personne », ainsi que le narrateur en prend douloureusement conscience lorsqu’il se met à rêver de pouvoir ralentir le cours du temps pour retarder le développement des métastases cancéreuses qui envahissent l’organisme de son père. Le fait est que nous ne sommes pas maîtres des horloges – et si, à la faveur du décalage horaire dû à un voyage au Mexique, « les Moires, filles de la Nécessité », nous donnent à revivre, « avec une générosité suspecte », sept heures à l’aller, gageons que ces mêmes heures nous seront ponctuellement reprises au retour. Qu’on le veuille ou non, « la vie continue avec ou sans nous », et la nôtre elle-même s’arrêtera quand notre heure sera venue. Comme le dit Sergueï Essenine, « même lancé au galop on n’échappe pas à son destin ».

« L’enchaînement des circonstances qui finit par former la trame de notre existence », prévient immédiatement l’auteur, « obéit à une logique terriblement simpliste ». Nous nous plaisons à nous imaginer maîtres de notre propre destin et organisateurs de l’aventure, en possession d’une « formidable volonté existentialiste de choix et de décision », mais la vérité est que nous sommes « porté[s] par le courant des heures et des jours comme un bonhomme de liège ». À bien y regarder, de quoi décidons-nous dans cette vie ? Certainement pas du sexe de notre futur enfant ; pas davantage de nos rêves érotiques nocturnes où, ici plus qu’ailleurs, nous ne faisons qu’« obéir aux sommations hormonales, aux phéromones, à leurs effluves capiteux et captieux ». Le temps du monde, le temps des horloges, le temps biologique et le temps entropique échappent par définition à notre contrôle et nous soumettent à un « déterminisme implacable ». Ce sont les Moires (grecques) ou les Parques (romaines), maintes fois invoquées au cours du récit – Clotho, Lachésis et Atropos, ou Nona, Decima et Morta – qui tirent les ficelles et se substituent littéralement à l’écrivain pour écrire à sa place, dans ses grandes lignes, le destin de tous les hommes. L’amère constat que doit faire l’écrivain, à l’heure d’écrire son autobiographie, est qu’on ne l’a pas attendu et que tout est déjà écrit. 

De te fabula narratur

Tout, vraiment ? Mais, dira-t-on, ces dimensions du temps sont très loin d’épuiser la substance d’une existence ! Que faites-vous de la liberté et de la contingence ? Est-il donc absolument impossible que naissent « des aventures et des histoires que nul destin ne propose », et de se montrer par là même « plus inventif que la vie »   ?

Parvenu à ce point de profondeur de son récit, Éric Chevillard se garde bien de tout dogmatisme, et s’il cite expressément un passage du texte fameux d’Aristote issu du chapitre XI du De Interpretatione sur les futurs contingents, ainsi qu’un autre de Diderot sur le fatalisme tiré de Jacques le fataliste et son maître, s’il fait allusion au mythe d’Er du livre X de La République de Platon (614b-621d), s’il renvoie à demi-mots à la doctrine du labyrinthe de la liberté et à celle de l’harmonie préétablie de Leibniz, et s’il mentionne pour finir les travaux de Jacques Bouveresse et de Jules Vuillemin sur le principe de nécessité conditionnelle, il n’entre évidemment pas dans ses intentions de défendre une thèse philosophique sur l’existence ou l’inexistence du libre arbitre. Sans doute serait-il faux de dire – concède-t-il –, « en dépit de l’inéluctable succession des heures fatidiques », que « tout roule », que notre wagonnet glisse imperturbablement sur des rails parfaitement « droits et parallèles » : « il y a des grincements, ça grippe ». Mais, inversement, ce serait aller bien vite en besogne que de sous-estimer la part énorme de détermination dans notre existence individuelle.

Avec subtilité, Chevillard va s’employer à instiller le doute dans l’esprit du lecteur en montrant qu’il n’est pas aussi facile que nous le croyons d’« inverser le sens de nos destinées ». Ce serait se tromper, et se tromper grandement, que de croire par exemple que nous pesons toujours patiemment le pour et le contre, que nous examinons scrupuleusement les différentes options qui s’offrent à nous avant d’agir ou de prendre une décision. Il y a des décisions, et non des moindres, où l’idée d’une option à faire entre plusieurs fins ne se présente tout simplement pas à la conscience, ou du moins pas assez longtemps pour que des alternatives puissent être envisagées. Que l’on songe à des actes très simples ou très habituels, à tous ces actes que nous faisons quotidiennement de manière machinale, sans y penser, en se mettant pour ainsi dire en « pilotage automatique » (se laver, s’habiller, lacer ses chaussures, etc., et, dans le cas du narrateur, se rendre au Comptoir des colonies pour boire un café, effleurer compulsivement quelques tableaux célèbres). Leibniz disait en ce sens que « nous sommes automates dans les trois quarts de nos actions » – proposition qui se vérifie même dans le cas des activités intellectuelles où toutes sortes de mécanismes et d’habitudes se mettent rapidement en place, où règne l’association des idées, « mécanique mentale aussi inexorable que n’importe quel autre système de roues dentées, de pignons et de vis sans fin ».

Nos actions apparaissent bien souvent « comme des réponses à des questions qui n’autorisent aucune alternative ni ne soulèvent aucun dilemme », de sorte que « la solution qui paraît émaner de nous obéit en réalité à l’injonction contenue dans l’énoncé même du problème, l’injonction de sa résolution, et qu’il n’y a pas à : barguigner, tergiverser, ergoter, pinailler, atermoyer ou chicaner jamais ». Un nombre incalculable de situations de la vie quotidienne pourraient être décrites selon un tel schéma : « Si tu loues une rosalie dans le parc de la Colombière, il est évident que tu vas pédaler. Ta fille sort du bain, tu vas vite l’envelopper dans son petit peignoir vert à capuche. On te propose des macarons et tu ne les mangerais pas ? Même pas celui au caramel ? Allons ! (…) Ton autre fille te donne pour la fête des pères un bonhomme porte-clés en plastique fou fabriqué à l’école et, vraiment, tu ne la soulèves pas de terre en disant merci, merci, c’est magnifique ma jolie belle ?! (…) Eh bien, bravo, tu es un homme libre, tu marches à ta guise au milieu de la chaussée en méprisant les trottoirs. N’empêche que je t’ai vu (oui, c’était toi), quand la bise s’est levée, remonter la fermeture Éclair de ton blouson ».       

L’orientation que nous avons donnée à notre existence, quant à elle, a-t-elle jamais fait l’objet d’un quelconque choix de notre part ? On peut toujours rêver de ce que l’on aurait pu être et que nous ne sommes pas, ou de ce que nous aurions pu faire et que nous n’avons pas fait, il reste que, fondamentalement, « nous n’irons jamais que là où nous sommes attendus et que rien ne nous fera dévier de cette trajectoire », comme si « avant même le flagelle du spermatozoïde s’[étaient] activées d’autres ailes, d’autres pattes, d’autres palmes, d’autres queues pour impulser la dynamique et définir la trajectoire de notre course terrestre ». Aussi longtemps que nous vivons, nous demeurons celui que nous sommes, et, sauf le miracle de ces brefs instants d’amnésie complète ou d’oubli momentané de notre identité où l’opportunité nous est offerte « de n’être plus personne, de [nous] soustraire à [notre] destin », notre sort est bel et bien scellé et notre voie d’ores et déjà tracée. « Pour un homme sagace », écrit Chevillard, « l’avenir est déjà une promenade dans le passé », de sorte que l’on parlera indifféremment des « prémisses » d’un parcours d’existence comme de ses « prémices ».              

Le temps est hors de ses gonds 

Mais la grande force de Monotobio est de tirer de cette compréhension de l’existence toutes les conséquences qui s’imposent sur le plan de l’écriture jusqu’à en en déduire une forme de poésie inédite. Car si une « aveugle nécessité gouverne notre vie », si ce que nous prenons pour notre libre arbitre n’est que « l’une des forces sur lesquelles s’appuie justement le fatum pour nous tenir sous sa coupe », si notre « présence est moins déterminante que déterminée », alors il s’ensuit que rien n’est indifférent dans le cours d’une existence, que « tout se tient » et que « l’enchaînement des scènes et des tableaux » est par lui-même significatif.

Il en va ici des choses humaines comme dans ces tableaux anamorphiques dont parle Bossuet dans un passage célèbre de son Sermon sur la Providence du vendredi 10 mars 1662 : « Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale, irrégulière, je la compare souvent à certains tableaux, que l’on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de la perspective. La première vue ne vous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs, qui semble être ou l’essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant, plutôt que l’ouvrage d’une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit, aussitôt, toutes les lignes inégales venant à se ramasser d’une certaine façon dans votre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n’y avait auparavant aucune forme humaine ». S’il nous était loisible de regarder le cours d’une vie par le point de la nécessité, sa confusion apparente pourrait alors se dissiper et sa justesse cachée se découvrir. Mais à défaut de pouvoir comprendre la logique à laquelle obéit l’enchaînement des circonstances qui forme la trame de notre existence, il nous reste toujours la possibilité de danser sur les ficelles que tirent les Parques.   

De là la multiplication, dans l’écriture de Monotobio, de fausses liaisons, de fausses coordinations et de fausses consécutions entre les divers faits mentionnés qui brouillent toutes les frontières temporelles. Le temps est littéralement hors de ses gonds. Les locutions adverbiales et conjonctives, les expressions utilisées pour exprimer la conséquence (de ce fait, si bien que, c’est pourquoi, en conséquence, en résulte, en vertu de quoi, raison pour laquelle, grâce à quoi, après cela, dès lors, de fil en aiguille, etc.), les locutions adverbiales et les adverbes servant à marquer le surgissement dans le temps (tout à coup, soudainement, etc.), les adverbes signifiant qu’un événement s’enchaîne avec un événement antérieur (puis, ensuite, alors, après, etc.), les conjonctions et les adverbes exprimant la simultanéité de deux actions (tandis que, pendant que, cependant, etc.), les adverbes, prépositions et locutions signifiant l‘opposition (pourtant, néanmoins, toutefois, en outre, par ailleurs, malgré, en dépit de, en revanche, en contrepartie, en compensation de quoi, etc.) n’assurent plus du tout leur fonction, comme finit par l’admettre le narrateur lui-même qui ne sait plus s’il doit écrire « en vertu de » ou « en dépit de », « malgré » ou « grâce à… ».

Il en résulte un pêle-mêle éblouissant de souvenirs qui, telle des perles, semblent avoir été « pioch[és] au hasard dans un grand sac et enfil[és] aléatoirement les un[s] à la suite des autres ». Montobio doit une bonne partie de sa grande puissance poétique à la mise en œuvre de ce procédé extrêmement original. C’est lui encore qui fait de la lecture de ce livre une expérience inoubliable.

[Source : http://www.nonfiction.fr]

Vendrá el momento de hablar con detalle de su obra, su polifacética obra. Una breve nota de urgencia.

Escrito por Salvador López Arnal

Después de casi cuatro años de lucha, el fallecimiento (¡sumado a tantas otras muertes en estos días aciagos!) de este artista imprescindible nos toca en lo más hondo, como a tantas otras personas en España y en todo el mundo. Arden las pérdidas, con más fuerza que nunca.

Luis Eduardo Aute ha sido un cantautor inconmensurable, como pocos, alguien que nos ha acompañado a lo largo de más de medio siglo. Como muy pocos. Nos ha acompañado y nos ha hecho. Yo mismo, que apenas canto, he cantado mil veces muchas de sus canciones más conocidas.

Empezamos a escuchar sus canciones -Rosas en el mar, Aleluya…- en la voz de Massiel. Luego con su propia voz. Una canción suya, « Al alba », una canción de amor, cantada también por Rosa León, nos ha acompañado durante años. La escribió, como se recuerda, en septiembre de 1975, pocos días antes de los últimos fusilamientos del franquismo. No nos ha abandonado nunca, nunca, aunque no la entendiéramos del todo. ¿Quién no ha cantado o dicho alguna vez: « Si te dijera amor mío que temo a la madrugada /No sé qué estrellas son esas que hieren como amenazas… »?

Artista polifacético (pintor, cineasta, director de cine, creador, poeta en absoluto menor, cantante), sin ser propiamente un cantautor político, Aute se ha mantenido siempre en posiciones anticapitalistas (las letras de mis canciones, dijo alguna vez, son más importantes que la música), incluso -y eso dice mucho a su favor- cuando vientos huracanados empezaban a soplar con fuerza en sentido contrario. Sus canciones de todas las épocas son prueba de ello. « La guerra que vendrá », de 1989, es un ejemplo (https://www.youtube.com/watch?v=9JPdXqraI9M).

Escribió, entre centenares y centenares, una de las canciones más hermosas que se han escrito nunca: « La belleza ».  Publicó con compañeros suyos (uno de ellos, Silvio Rodríguez, uno de sus grandes amigos hasta el final de sus días) uno de los grandes discos de la canción y cultura popular: « Entre amigos », sin olvidarse de su « Mano a mano » (https://www.youtube.com/watch?v=WcPwrT2WVEQ). Escribió, además, una de las canciones utópicas más hermosas que se han escrito nunca: « Albanta » https://www.youtube.com/watch?v=8KAx2PShB8k: « Yo sé que allí, donde tú dices, no existen hombres que mandan porque no existen fantasmas y amar es la flor más perfecta que crece en tu jardín… ».

Pienso también ahora en otro gran artista popular, Leonard Cohen. Sin ser grandes intérpretes, ambos han compuesto canciones inolvidables. Para siempre. Y han puesto música, como pocos han sabido hacerlo, a grandes poetas (García Lorca, Oroza [https://www.cancioneros.com/nd/4705/0/aute-canta-a-oroza-luis-eduardo-aute]). Aute ha sido nuestro Cohen más cercano, más comprensible para nosotros. Tan querido, oído y admirado como el autor canadiense.

Le vi en directo bastantes veces a lo largo de los años. En espacios para pocas personas, en estadios para miles. La última vez fui a verle con mi esposa-compañera el 18 de febrero de 2016, pocos meses antes de que enfermera. Dio en un único recital en el Palau de la Música de Barcelona. Después de su deslumbrante « GIRALUNA » (con la R invertida), nos regaló un largo recital con una selección (propia) de sus mejores canciones. Uno de los grandes momentos: « Prefiero amar », con Miquel Poveda (https://www.youtube.com/watch?v=8twCQdOC69Q).

Cuando acabó quisimos saludarle, decirle lo importante que había sido para nosotros, al tiempo que le felicitábamos por el concierto. No lo hicimos finalmente. La cola era muy larga y al día siguiente teníamos que trabajar. Le dejamos una nota (que tal vez leyera) a unos amigos suyos que estaban esperando. Decía así: « Nos casamos en el Ayuntamiento barcelonés el 2 de abril, dentro de seis semanas. Hemos elegido tres canciones para el momento. « Pequeño vals vienés » en la voz de Morente, « Un aura amorosa » en la voz de Kraus y una canción suya: « Cada vez que me amas » (https://www.youtube.com/watch?v=fbYZpaDRiTU). Gracias. Nos ha ayudado a amarnos, nos hemos amado con usted ».

En nuestra tarjeta de boda incluimos un verso suyo que lo define: « No me hace falta la luna/ me bastan solamente dos/ o tres segundos de ternura ». Estos también nos rondaron por la cabeza y el corazón estos versos también suyos « Y qué le voy a hacer si me falla alguna pieza/ por creer que la belleza no se rinde ante el poder. »

Gracias, Luis Eduardo, gracias. Nunca habitará en ti nuestro olvido, te escucharemos siempre con la emoción y devoción a ti debidas: « Que no, que no, que el pensamiento no puede tomar asiento/ que el pensamiento es estar siempre de paso… » https://www.youtube.com/watch?v=yptVUbn3QZg

[Fuente: http://www.bitacora.com.uy]

Escrito por HEDONÉ 

Quizás a día de hoy ya no sea «top trending» en las redes sociales pero, sin duda alguna, Bob Dylan sigue levantando polvareda en todos y cada uno de los debates de literatura a pequeña y gran escala. Desde aquel fatídico 13 de octubre, cuando el cantautor de Minnesota fue galardonado con el Premio Nobel de Literatura, se sacó a la luz uno de los temas más polémicos y recónditos en relación a las letras:

¿Hasta qué punto es poesía lo que escribe un letrista? ¿Los cantautores son músicos que escriben poesía o poetas que cantan lo que escriben?

Sinceramente, opino que a día de hoy no hay prácticamente nadie que niegue que determinados músicos son auténticos poetas, quizás hasta mejores que algunos propiamente denominados como tal. Y por eso, de forma totalmente subjetiva e informativa, aunque respaldada por los hechos, os traigo hoy una lista con 11 cantautores que son (o han sido) auténticos poetas.

El orden es meramente cronológico. Comencemos.

  1. Violeta Parra: Cantautora, pintora, escultora, bordadora y ceramista chilena, es considerada una de las principales folcloristas en América del Sur. Saltó el charco, así como el resto de fronteras, con nada más que su música allá por los años 30 y 40, cuando la música latinoamericana no era más que una leyenda en Europa. Sus letras más maduras, muy influenciadas por la tradición popular, nacen del dolor personal y de sus múltiples desamores, y están muy marcadas también por la melancolía y la frustración que guiaron el camino de su propia vida. Su obra culmen, sin duda alguna, es el célebre himno Gracias a la vida, un vago reflejo, sin embargo, de la profunda depresión que la llevaría a suicidarse un año después. Otros temas a escuchar son La jardinera, Volver a los diecisiete o Casamiento de negros.
  2. George Brassens: Cantautor francés, fue el mayor exponente de la trova anarquista del siglo XX y uno de los más grandes dentro de la chanson française. De melodías sencillas y letras tan elaboradas como críticas, Brassens sí fue reconocido como poeta, llegando a ganar el Premio Nacional de Poesía francés. Guiado por la obra de autores como Victor Hugo o Louis Aragon, a los que también musicó, compuso algunas de las mejores canciones en lengua francesa, y cruzó, traducido eso sí, las fronteras franquistas, de la mano de Paco Ibáñez, influenciando a conocidos músicos como Loquillo, Javier Krahe o Joaquín Carbonell. Sus temas con más repercusión… La mauvaise reputation, Les copains d’abord Le Gorille, entre muchos otros.
  3. Jacques Brel: Cantautor, actor y cineasta belga, condujo la chanson française fuera de las fronteras de la propia Francia. Pese a lo variado de su obra, vivió a la sombra de su lenta pero sentidísima Ne me quitte pas, canción que lo llevaría a convertirse en uno de los músicos más célebres del siglo XX. Sus letras afiladas y profundamente elaboradas mezclan a la perfección la crudeza, la elegancia y la ironía que caracterizaron una obra cortada, sin embargo, por el deseo de actuar, donde también sería bien reconocido. Un año antes de su muerte grabó, aquejado de un cáncer de pulmón, Les marquises, su último álbum. Imposible no recomendar los temas Ces gens là, Vesoul, Mathilde La valse a mille temps.
  4. Leonard Cohen: Además de ser uno de los cantautores más célebres de la historia de la música, fue también poeta y novelista, de origen canadiense. Sus letras exploran, con una sensibilidad difícil de igualar y una voz memorablemente grave, la religión, la política, el aislamiento, las relaciones personales y la sexualidad. Definido por el crítico Bruce Elder como «uno de los cantantes más fascinantes y enigmáticos de finales de los 60», ha sido introducido en los Salones de la Fama de EEUU y Canadá, además de haber recibido la Orden de Canadá, la de Quebec y el Premio Príncipe de Asturias de las Letras. Su Canción: la mítica Hallellujah. Aunque tampoco está de más escuchar la genial I’m your man y, por qué no, toda la discografía del canadiense.
  5. Bob Dylan: Todo dicho, pasamos al puesto número seis. Tranquilidad, que es broma. Estamos hablando de cantautores poetas, y el innombrable, también conocido como Robert Allen Zimmerman, no podía faltar. Marcó la década de los 60 con una música folk propia y fácilmente reconocible, y se consolidó como uno de las mayores influencias del movimiento contra la guerra de Vietnam. En el 65 recibió, por parte de un fanático, el título de Judas, por haber introducido la música eléctrica en el folk con su álbum Highway 61 Revisited. Finalmente, «vio el mundo arder» al recibir (y no recoger hasta varios meses después) el Premio Nobel de Literatura en 2016. Con la fama merecida de cantar como un grajo, ha dado a luz a algunas de las mejores canciones de los siglos XX y XXI. Por decir alguna: Blowin’ in the wind, Like a rolling stone Hard rain on a fall.
  6. Joan Manuel Serrat: Es, sin duda, el cantautor más importante de la historia de España. Ha sido influenciado por grandes poetas universales como Antonio Machado, Miguel Hernández, Federico García Lorca o León Felipe, a algunos de los cuales ha musicado con agudeza. Ha ahondado su música en géneros como el folklore catalán, la copla española, el tango, el bolero o la música latinoamericana. Pionero de la Nova Cançó, sus letras certeras, sinceras y cuidadas, bucean en la política, la sociedad, el amor, la infancia y el paso del tiempo. Su canción más conocida es, sin lugar a dudas, Mediterráneo, un canto a la niñez y a la vida, aunque tampoco podemos olvidar Aquellas pequeñas cosas, Cada loco con su tema o las tristísimas Penélope Manuel.
  7. Silvio Rodríguez: Si Serrat es el cantautor más importante de España, Silvio Rodríguez lo es de Cuba. Su música, surgida de la influencia de la Revolución Cubana contra la dictadura de Fulgencio Baptista, en la cual participó como educador, militar y político, tiene un aire único. Sus letras son tal vez las más complejas de las creadas por los músicos de esta lista, con honda belleza aun carentes de música, y se han consolidado como mayores representantes y pioneras de la Nueva Trova Cubana. A día de hoy, Ojalá sigue siendo un auténtico himno a la libertad en todos los países de habla hispana, pese a que realmente está dedicada a un amor de Silvio, y no a los Estados Unidos como aseguraban algunos teorizadores. Otras canciones indispensables son La maza, La familia, la propiedad privada y el amor, o mi adorada Juego que me regaló un 6 de enero.
  8. Patti Smith: «El rock era una música de hombres hasta que llegó Patti Smith» es una frase que, con más o menos variaciones, se ha consolidado como una verdad universal. Quizás sea la menos cantautora de entre todas las personas de esta lista, pero sería un delito no hablar de la mujer más influyente del punk, pionera del movimiento feminista e intelectual en la música rock. Desafió a la música disco con su imagen y sus letras elegantes, aunque crudas y más o menos directas, que la convirtieron en la poetisa de la generación Beat, junto a Kerouac o Ginsberg. Because the night, que coescribió con Bruce Springsteen, llegó al puesto número 13 de la lista Billboard de EEUU, aunque tampoco se debe olvidar la prolífica People have the power, un himno del rock de los 90.
  9. Luis Alberto Spinetta: Cantante, poeta, guitarrista, escritor y compositor argentino, llevó el rock a otro nivel, convirtiéndose en uno de los músicos más reconocidos de toda Latinoamérica. La complejidad lírica de sus canciones no se queda atrás respecto a la de sus armonías, que hicieron de «El Flaco» no sólo un músico de rock, sino también de jazz en toda su extensión. Su discografía es totalmente digna de análisis, y no deberías descartar la posibilidad de sumergirte en cualquiera de sus letras, hasta encontrar la esencia de estas. Tras su muerte, grandes músicos de todo el mundo han cogido su testigo para homenajearlo, dando lugar a conciertos dignos de recordar. Canciones como Barro tal vez Durazno sangrando son dos de los temas que no pueden faltar en tu repertorio.
  10. Kutxi Romero: «El bandolero de Berriozar» se ha hecho un hueco ya en la historia del rock en castellano. Aunque navarro, sus raíces andaluzas lo han llevado a unir rock y flamenco, dando lugar a uno de los grupos más prolíficos del panorama actual: Marea. Además de ser letrista y, en algunos casos, compositor del grupo, tiene un proyecto musical en solitario con su nombre y ha publicado varios libros de poesía. Es reconocido por haber sido uno de los letristas que más canciones han escrito para otros grupos españoles, algunos con tanta pegada como Ciclonautas. Sus letras son tan características como recóndito es su significado, por lo que es complicado recomendar alguna canción en concreto. Quizás sus verdaderas dotes como poeta sean al máximo visibles en canciones de sus últimos discos como Ojalá me quieras libre, Mierda y cuchara Vengo del mercado.
  11. Fito Robles: Nacido en Valladolid y bajo el nombre de Siloé, entró con fuerza en el panorama musical nacional hace dos años. Es de los pocos españoles becados en la Berklee College of Music, donde ha conseguido, como bien lo demuestran sus canciones, exprimir al máximo sus conocimientos musicales. Introducido en el género indie (aunque eso pueda dar lugar a contradicción) y con dos discos a las espaldas (La luz es el último, de 2018), se ha conseguido colocar entre los más grandes, por no decir el que más, de un estilo que pedía a voces una voz como la suya. Sus letras, de diversas temáticas, profundizan sobre todo en la religión católica, de un modo muy personal. Merecen más de una escucha todas sus obras, pero por poner alguna, diré Contemos aullidos, Para mis hermanos Guerra y caridad.

Y para terminar, es necesario hacer una mención especial a todos esos cantautores que sin duda merecen estar en esta lista pero que, dada mi obligación de poner un final, se han quedado fuera: Joaquín Sabina, Víctor Jara, Pablo Milanés, Ismael Serrano, Lichis, Robe Iniesta, Neil Young, Van Morrison, John Lennon, Mercedes Sosa, Jorge Drexler, Luis Eduardo Aute, Javier Krahe, José Antonio Labordeta, Lluis Llach, Enrique Villarreal, Carlos Chaouen y una inmensa lista de músicos que, además de músicos, son poetas.

[Fuente: http://www.lapiedradesisifo.com]

Escrito por Claudio Ferrufino-Coqueugniot

Me siento. El café enfrió. Antes Suzanne, de Leonard Cohen, para “inspirar”. “Inspirado” estoy, llevando la próstata como regalo de Navidad por todo lado.
Tirado en cama, por treinta años que no lo hice, me digo que a continuar la novela, esa que terminé hace mucho en la cabeza pero cuyas manos se niegan a plasmar. Será que escribo con un dedo. Mayor tiempo que utilizar los diez, nueve para quien haya perdido uno en la sierra de carpintero, como mi amigo Marcelo Almuina. Y hago digresión aquí, para decir que él viene de un pueblo perdido de Chihuahua, Pascual Orozco, que lleva el nombre del que fue héroe y traidor y terminó héroe, a pesar de todo, a cuestas de Victoriano Huerta y del odio de Pancho Villa. Almuina… nombre árabe, imagino las naves, los bultos, los indios, los muertos, espadas y cruces. Almuina que de Almanzor pasó a los pinos del norte mexicano. Si cada uno no solo guardamos una historia sino la memoria del mundo. Termino digresión.
Texto breve, anotación, la charla con mi amiga Cristina Botelho, hija del autor de un mundo nuestro; premura por escribir, por no dejar que se evaporen las palabras. Los hijos, hijas, nietos, cuentos de matrimonios inconclusos y de ajuares muertos. De lechos y tálamos, de besos que de jóvenes tenían dientes y solo encías rosas, y a veces oscurecidas, después. ¿Cuánto importa eso para amar? Nada, si el diente es un hueso que sobresale, una cuchilla para cortar carne que a veces trae sonrisas. No, no me casé por tus dientes, no entré en tu interior por su esmalte. I love you in the morning, grita el poeta ido. Con razón, in the morning y in the noche, claro que sí. Pero no lo entiendes, te crees calavera de Posada, aunque las suyas tienen grandísimos sarcásticos dientes. No entiendes. I love you en la mañana, and más tarde, seguro que sí.
Los dioses le dieron a la desahuciada esposa de Protesilao la posibilidad de dormir con el héroe tres horas, o de hacer una estatua a imagen y semejanza suya. Basta, ahí se concentran los sesenta que viviremos, los ochenta, los veinte. Luego que venga lo que venga. Que Chipre fue de color azul y rojo hasta que la ruina que la acechaba la destruyó y la hizo polvo, que de ahí venimos y ahí regresaremos, hasta el adobe y la argamasa.
Somos un crucifijo, por materializar el dolor en alguna imagen, un crucifijo danzante, amante, que no llora sangre sino esperma, que no asola ni arrasa; siembra y cultiva. Que el mejor abono de la vida es el dolor. Y el único recuerdo. A la pena hay que bailarla con máscara de jade azteca, vestirse con las pieles de los vencidos como hacía Nabopolasar, que eso significa darles vida eterna. El corazón sangrante de los prisioneros en la cima del Gran Cú, por recordar los versos de Ernesto Cardenal. Noches tristes, y noches que fueron fiesta, borrasca de placer, huracán de vicio que no era vicio, más bien pasión.
Perdí las horas desde las cinco de la mañana hasta estas 5:49 de la tarde cuando decido, empujado por Cohen, escribir, continuar la novela terminada en cerebro que necesita de fórceps para ser parida y lavada, planchada, azotada y gritada de niño colgado patas arriba. Alguna vez. ¿Cuántas páginas puedo hasta la oscuridad? ¿Cinco, diez, treinta? No sea que la muerte que siempre tiene nombre de mujer, y piernas y vulva ensombrecida de bosque o playa desnuda batida por mar, me encuentre y me rompa el dedo-lapicero.
La luz del teléfono celular viene multicolor. La batería se agota. Soy el coronel a quien nadie llama. Mentira. Me victimizo, busco ese dolor que mueve la paleta de Pascin y de Soutine, los poemas de Esenin, el agua que ahoga a Celan, sí, ese poeta que traga el Sena porque tiene sed. Pues tengo sed, pero no tengo horas.

[Fuente: plumaslatinoamericanas.blogspot.com]

Admirador de « la pasión de los profetas » que destilaba el músico y poeta de Montreal, Joaquín Sabina reinterpreta con libertad, infidelidad y creatividad las letras del disco « Old Ideas » de Leonard Cohen. « Versiones libérrimas » recogidas en el volumen ‘Viejas ideas’ (Universidad de Oviedo) que son todo un homenaje al « maestro y modelo » canadiense.

Ilustración de Máximo Aláez

PRÍNCIPE DE MONTREAL

Desnudo como un fraile con sombrero,
ni beato ni pagano,
tan judío, tan sabio, tan ligero,
tan Lorca y tan gitano.

No tiene club de fans ni feligreses,
cómplices sí, qué orgullo
comprobar que después de los despueses
consuela un verso suyo.

Sus odas hierven en las madrugadas
sin cielo ni entusiasmo,
sus flores para Hitler son granadas
cargadas de sarcasmo.

Su libro del anhelo contamina
tarantos y bemoles,
sus salmos huelen más a adrenalina
que muchos rock and rolles.

En Montreal ignoran que los trenes
rezuman carbonilla,
huye la inspiración y cuando viene
me pongo de rodillas.

Comparto los amores de mi primo
por los cuartos oscuros,
ahora que ya tengo otro racimo
de rimas sin futuro.

Sus baladas que curan cuando matan
me quitan el bombín,
los indignados después de Manhattan
tomaremos Berlín.

Jamás el premio príncipe de Asturias
resultó tan honrado
más cerca del ruido y de la furia
que del hipermercado.

En estas ceremonias de hojalata
da más de lo que cobra,
qué bien le sienta el traje y la corbata,
las medallas le sobran.

Canoso trovador, quién dijo miedo,
su duda es mi pasión,
las palabras de Cohen en Oviedo
son más que una canción.

Soneto de Sabina dedicado a Leonard Cohen con motivo de la concesión del Príncipe de Asturias de las Letras en 2011


GOING HOME

I love to speak with Leonard
He’s a sportsman and a shepherd
He’s a lazy bastard living in a suit, Living in a suit

But he does say what I tell him
Even though it isn’t welcome
He just doesn’t have the freedom
To refuse

He will speak these words of wisdom Like a sage, a man of vision
Though he knows he’s really nothing But the brief elaboration of a tube

Going home
Without my sorrow
Going home
Sometime tomorrow
Going home
To where it’s better
Than before
Going home
Without my burden
Going home
Behind the curtain
Going home
Without the costume
That I wore

He wants to write a love song
An anthem of forgiving
A manual for living with defeat
A cry above the suffering
A sacrifice recovering
But that isn’t what I need him to complete

I want to make him certain
That he doesn’t have a burden
That he doesn’t need a vision
That he only has permission
To do my instant bidding
Which is to SAY what I have told him To repeat

Going home
Without my sorrow
Going home
Sometime tomorrow
Going home
To where it’s better
Than before
Going home
Without my burden
Going home
Behind the curtain
Going home
Without the costume
That I wore

I love to speak with Leonard
He’s a sportsman and a shepherd
He’s a lazy bastard
Living in a suit

VUELVO A CASA       

Me encanta hablar con Leonardo,
el deportista, el pastor,
el perezoso bastardo
con su traje.

Dirá lo que yo le diga
aunque crea que está mal hecho
porque no tiene el derecho
de negarse.

Hablará con versos sabios
como un lama, un astrolabio,
aunque sabe que no es nada
más que un ensayo sin clase.

Vuelvo a casa
sin tormento,
vuelvo a casa
a paso lento,
vuelvo a casa
menos mal
que antes de ayer,
vuelvo a casa
sin rencillas,
vuelvo a casa
de puntillas,
vuelvo a casa
sin disfraces
ni porqués.

Quiere hacer una canción de amor,
una oda al perdón,
un manual del vivir derrotado,
un grito por encima del dolor,
un sacrificio mal cicatrizado
que no es gaje de su oficio sino mío.

Y quiero dejarle claro
que no cargue mi mochila,
que no es faro ni gigante,
que solo tiene permiso
para ponerse mis pilas
y cantar lo que le he dicho yo que cante.

[Vuelvo a casa
sin tormento,
vuelvo a casa
a paso lento,
vuelvo a casa
menos mal
que antes de ayer,
vuelvo a casa
sin rencillas,
vuelvo a casa
de puntillas,
vuelvo a casa
sin disfraces
ni porqués.]

Me encanta hablar con Leonardo,
el deportista, el pastor,
el perezoso bastardo
con su traje.


DARKNESS

I caught the darkness
Drinking from your cup
I caught the darkness
Drinking from your cup
I said: Is this contagious?
You said: Just drink it up

I got no future
I know my days are few
The present’s not that pleasant
Just a lot of things to do
I thought the past would last me
But the darkness got that too

I should have seen it coming
It was right behind your eyes
You were young and it was summer
I just had to take a dive
Winning you was easy
But darkness was the prize

I don’t smoke no cigarette
I don’t drink no alcohol
I ain’t had much loving yet
But that’s always been your call
Hey I don’t miss it baby
I got no taste for anything at all
I used to love the rainbow

I used to love the view
I loved the early morning
I’d pretend that it was new
But I caught the darkness baby
And I got it worse than you

I caught the darkness
Drinking from your cup 
I caught the darkness
Drinking from your cup 
I said: Is this contagious?
You  said: Just drink it up

OSCURIDAD

Atrapé la oscuridad
bebiendo de tu copa,
atrapé la oscuridad
bebiendo de tu copa,
pregunté: ¿es contagioso?,
dijiste: venga, bebe.

No tengo futuro,
sé que mis días están contados,
no es tan amable el presente,
solo mil cosas que hacer.
Pensé que el pasado me sobreviviría pero la oscuridad era esto también,

debí haberlo visto venir,
estaba justo detrás de tus ojos.
Tú eras joven y era verano,
solo tenía que zambullirme,
fue fácil ganarte
pero la oscuridad era el premio.

No fumo cigarrillos,
no bebo alcohol,
no he amado mucho todavía
pero siempre ha estado tu llamada, nunca la pierdo nena,
no tengo paladar ya para nada.
Solía amar el arcoíris,

solía amar lo que veía,
amaba la madrugada,
pretendía que era nuevo
pero atrapé la oscuridad, nena,
y me trató peor que a ti.

Atrapé la oscuridad
bebiendo de tu copa,
atrapé la oscuridad
bebiendo de tu copa,
pregunté: ¿es contagioso?,
dijiste: venga, bebe.


DIFFERENT SIDES

We find ourselves on different sides
Of a line that nobody drew
Though it all may be one in the higher eye
Down here where we live it is two

I to my side call the meek and the mild You to your side call the Word
By virtue of suffering I claim to have won
You claim to have never been heard

Both of us say there are laws to obey But frankly I don’t like your tone
You want to change the way I make love
I want to leave it alone

The pull of the moon the thrust of the sun
And thus the ocean is crossed
The waters are blessed while a shadowy guest
Kindles a light for the lost

Both of us say there are laws to obey But frankly I don’t like your tone
You want to change the way I make love
I want to leave it alone

Down in the valley the famine goes on The famine up on the hill
I say that you shouldn’t you couldn’t you can’t
You say that you must and you will

Both of us say there are laws to obey But frankly I don’t like your tone
You want to change the way I make love
I want to leave it alone

You want to live where the suffering is I want to get out of town
C’mon baby give me a kiss
Stop writing everything down

Both of us say there are laws to obey But frankly I don’t like your tone
You want to change the way I make love
I want to leave it alone

Both of us say there are laws to obey But frankly I don’t like your tone
You want to change the way I make love
I want to leave it alone

LADOS DISTINTOS

Nos hallamos en lados distintos
de una línea que nadie trazó,
aunque para el alto ojo todo pueda ser uno,
donde vivimos, aquí abajo, es dos.

El dócil y el suave llamo yo a mi lado, tú al tuyo la Palabra,
yo, contando mis lágrimas, reclamo haber ganado,
tú reclamas no haber sido nunca escuchada.

Ambos decimos que hay leyes que obedecer
pero francamente no me va tu tono,
quieres cambiar mi manera de hacer el amor,
yo prefiero dejarlo como está.

El tirón de la luna, el empujón del sol
y se cruza el océano,
el agua es bendecida mientras un sombrío huésped
prende la luz del perdido.

Ambos decimos que hay leyes que obedecer
pero francamente no me va tu tono,
quieres cambiar mi manera de hacer el amor,
yo prefiero dejarlo como está.

Valle abajo no cesa la hambruna, hambre colina arriba,
yo digo que no deberías, no podrías, no puedes,
tú dices que tienes que hacerlo y lo harás.

Ambos decimos que hay leyes que obedecer
pero francamente no me va tu tono,
quieres cambiar mi manera de hacer el amor,
yo prefiero dejarlo como está.

Tú quieres vivir donde el sufrimiento, yo prefiero dejar la ciudad,
vamos nena dame un beso,
y cierra el maldito cuaderno.

Ambos decimos que hay leyes que obedecer
pero francamente no me va tu tono,
quieres cambiar mi manera de hacer el amor,
yo prefiero dejarlo como está.

Ambos decimos que hay leyes que obedecer
pero francamente no me va tu tono,
quieres cambiar mi manera de hacer el amor,
yo prefiero dejarlo como está.

[Fuente: http://www.elcultural.com]

Auteur, compositeur, adaptateur de Leonard Cohen ou de héros du folk américain, Graeme Allwright a donné leurs hymnes aux babas cool francophones des années 60-70. Et sans jamais faire véritablement carrière. Le chanteur français d’origine néo-zélandaise interprète de Jolie Bouteille et Jusqu’à la ceinture s’est éteint dimanche 16 février 2020 en région parisienne à l’âge de 93 ans.

Au temps où les yéyés et leurs successeurs à paillettes se déhanchaient sur les plateaux des émissions de Maritie et Gilbert Carpentier, on chantait en France un autre répertoire, avec la certitude tout aussi forte d’appartenir à un temps moderne, neuf, audacieux. On s’y sentait en parfaite communion avec ces jeunes légendes qui, aux États-Unis, unissaient la voix des campus et celle des Noirs en lutte, celle des humbles dressés contre l’oppression et celle des babyboomers avides d’inventer la liberté.

Bizarrement, c’est peut-être une drôle de chanson à boire qui symbolise le mieux cette époque. Jolie bouteille, adaptation d’une chanson folk de Tom Paxton, est le titre le plus célèbre de l’œuvre de Graeme Allwright. Il lui colle si bien que, lorsqu’il lui est arrivé de le retirer de son tour de chant, c’est son public qui l’entonnait aux rappels, comme pour le rappeler à un temps et à un esprit dont la nostalgie est si douce. Car Graeme Allwright est certainement le plus baba cool des chanteurs baba cool de l’époque baba cool, celui qui a donné le plus d’hymnes à une époque et à une génération qui rêvèrent de fraternité, de liberté, de jouissance et de paix, peut-être plus qu’aucune autre.

Né à Wellington

Avec son visage émacié et grave, avec son accent anglophone, mais indéfinissable, on ne savait pas toujours que Graeme Allwright venait de l’Océanie anciennement britannique, puisqu’il est né le 7 novembre 1926 à Wellington, capitale de la Nouvelle-Zélande. Son enfance est propice à l’épanouissement artistique : son père était chef de gare, mais bon musicien, comme sa mère. Il chante à l’église puis il forme un quatuor vocal avec son frère aîné et ses parents, pour chanter dans les hospices et les fêtes de charité. Il appartient à une génération folle de jazz, qui attend avec impatience qu’arrivent chaque semaine les nouveaux 78 tours du big band de Stan Kenton, du quartet de Benny Goodman, de Lionel Hampton… Son apprentissage du piano en sera écourté : son professeur tient à la méthode traditionnelle et lui veut jouer du boogie-woogie…

Comme beaucoup de Néo-zélandais, il se sent à l’étroit et à l’écart du monde sur son île aux antipodes. La Seconde Guerre mondiale terminée, il part comme mousse sur un bateau et débarque à Londres avec une promesse de bourse pour intégrer une troupe de théâtre. En 1948, il arrive en France, par amour d’une jeune comédienne, Catherine Dasté, petite-fille de Jacques Copeau et fille de Jean Dasté, qui deviendra entre autres une pionnière du théâtre jeune public – et la mère de ses enfants.

Il aura été comédien, apiculteur, infirmier psychiatrique, salarié agricole et père de famille quand il commence à chanter dans les petits lieux parisiens où, dans ces années 60 turbulentes et fiévreuses, quiconque porte une guitare se sent autorisé à chanter la révolution ou l’amour libre. Entré en chanson un peu par hasard, il y réussit beaucoup mieux que mille artistes qui avaient la passion de la musique chevillée au corps.´

Jolie Bouteille et d’autres

Dès son deuxième disque, en 1966, ses chansons vont commencer à compter autant, pour une génération, que toute la chanson anglo-saxonne. Jolie Bouteille, évidemment, mais aussi Jusqu’à la ceinturePetites boîtes, Joue joue joue, Emmène-moi, Qui a tué Davy Moore, Suzanne, Ne laisse pas partir ta chance… Compositions originales, adaptations de Leonard Cohen, Woody Guthrie, Pete Seger, Bob Dylan. Il y chante contre les esprits bornés, pour la liberté d’aimer, contre la course au fric, pour la douceur de vivre en marge des urgences des gens qui ont « réussi ». Ils sont des millions, autour des feux de camps ou des Teppaz, dans les mouvements de jeunesse ou dans les cours de lycée, à apprendre par cœur Il faut que je m’en aille, dont le refrain a servi à toutes les ballades en 2CV et à tous les rassemblements à cheveux longs : « Buvons encore une dernière fois/A l’amitié, l’amour, la joie/On a fêté nos retrouvailles/Ça m’fait d’la peine, mais il faut que je m’en aille ».

Graeme Allwright appartient à la première génération de ces chanteurs qui, des deux côtés de l’Atlantique, deviennent des stars, mais refusent d’endosser le costume du joueur de flûte d’Hamelin. Alors il part. En pleine gloire, là où d’autres se seraient construit une puissance de maître à penser, il arpente, le sac au dos, l’Égypte, l’Éthiopie puis l’Inde. Aux maisons de disques, aux journalistes, aux fans, il dit qu’être chanteur n’est pas un état définitif, qu’il ne se sent pas obligé de rester dans ce métier s’il y est enfermé, que ses chansons sont toujours là même s’il part vivre autre chose…

Il consacre plusieurs disques et tournées à des rencontres avec des musiciens malgaches, il traduit Brassens en anglais, il chante des textes du Révérend Père Cocagnac ou de Théodore Monod, revient au jazz de son adolescence… Il recule toujours le moment d’enregistrer, préfère présenter ses nouvelles chansons sur scène qu’en CD…

Mais il continue de chanter, même quand ses idées sont passées de mode et quand le métier se détourne de lui. Il ne se plaint pas de son sort d’éternel marginal, toujours inquiet et empli de passion pour un monde dont la violence et la dureté le chagrinent. Ainsi, à l’aube du nouveau siècle, nous l’avions rencontré à l’occasion d’un concert à l’Olympia. Il avait résumé ainsi sa vie : « C’est parce que j’ai rencontré ma femme – une Française – à Londres, dans une école de théâtre, que tout est arrivé. Ce n’est pas un hasard, il y  a un destin. Il y a eu beaucoup de faux pas, d’erreurs, de sanctions : on avance, on se casse la figure, on se relève, on repart et, à force de recevoir des coups, on apprend la leçon. Donc, à force de partir, je ne suis pas arrivé à devenir, comme Johnny Hallyday, connu de tous les Français – et c’est finalement une bonne chose. »

Écrit par Bertrand Dicale

[Photo : Edmond Sadaka/RFI – source : http://www.rfi.fr]

Adaptèt al francés fòrça cançons del folk estatsunidenc, mai que mai de cançons de protèsta e per la justícia sociala, que son dins la memòria collectiva

Nos a quitat a 93 ans lo cantador folk Graeme Allwright, conegut sustot per aver adaptat al francés de nombrosas cançons del folk estatsunidenc, mai que mai de cançons de protèsta e per la justícia sociala. Allwright adaptèt e introduguèt en francés las òbras màgers de Woody Guthrie e Pete Seeger, demest d’autres, e tanben fòrça cançons de Leonard Cohen. A mai, el meteis compausèt de cançons que son intradas dins la memòria collectiva.
 
Nascut en Nòva Zelanda en 1926, Graeme Allwright s’installèt en Anglatèrra après la Segonda Guèrra Mondiala per far sa carrièra coma actor. Aquí coneguèt la comediana de Borgonha Catherine Dasté, que vendriá amb qui s’installariá en França e se maridariá en 1948 per començar una carrièra de cantador. Son repertòri contestatari, antimilitarista e umanista ressonèt fòrça e ressona encara.

[Poblejat dins http://www.jornalet.com]
 
 

La nouvelle chasse aux sorcières en France s’acharne sur un écrivain connu, Gabriel Matzneff, qui n’a jamais fait mystère de sa pédophilie. Pourquoi maintenant et pas hier? Pourquoi lui et pas un autre? Et jusqu’où ce délire de l’hypermoralisme nous mènera-t-il?

Vanessa Springora et Gabriel Matzneff. Images: captures d’écran YouTube

Écrit par Slobodan Despot

Vers le milieu de l’an dernier, j’ai croisé Gabriel Matzneff dans les couloirs de notre commun éditeur, Gallimard. Nous avons échangé quelques mots, puis il a poursuivi son chemin en laissant derrière lui le sillage prestigieux des grands mandarins de la société parisienne. Cette aura particulière qui nimbe dans ces mêmes lieux les Sollers, les Garcin ou les Assouline, à quoi est-elle due ? À la démarche, aux manières, à l’eau de toilette ou au demi-sourire autocontemplatif qui ne les quitte jamais?

Sentiments mitigés

Gabriel m’avait proposé une entrevue «après toutes ces années». La proposition est restée dans l’air, légère et non obligeante comme le sont les cordialités mondaines. Je n’ai pas non plus rebondi de mon côté. Mes sentiments à son égard étaient mitigés. Je pourrais les détailler plus cruellement si l’homme n’était aujourd’hui jeté à terre et piétiné par la foule. Je commencerai par préciser que je lui étais reconnaissant – et je le reste – du courage qui fut le sien au temps de la guerre en Yougoslavie. À l’époque, il avait été l’un des rares intellectuels français à prendre la défense du peuple serbe, collectivement diabolisé. Il fallait beaucoup de force d’âme, dans le Paris des années 1990, pour prendre de telles positions. Les rares qui l’ont fait – Handke, Besson, Paucard, Dutourd ou Thierry Séchan – n’en ont récolté ni prix ni gloire, uniquement des coups et des blessures.

Mais il y avait l’autre côté, celui par où il est aujourd’hui crucifié. Gabriel Matzneff était ouvertement pédophile. De son vice capital, il avait fait comme bien d’autres un sujet de littérature. Dans Les moins de seize ans, il explique en gros que son intérêt pour les ados décroît à mesure que leur différenciation sexuelle s’affirme.

Autant j’apprécie le dandysme politique de Matzneff, autant son dandysme sexuel me débecte. En tant que chrétien orthodoxe, Matzneff savait parfaitement sous quelle qualification se rangeait son goût pour les prépubères. Tout le monde le savait. Dans la fameuse confrontation, à Apostrophes, avec Denise Bombardier, je prends sans hésiter le parti de la Québécoise offusquée. Le talent artistique, ni même le génie, ne peut servir d’alibi à tout. Pour le coup, la bonhomie consensuelle de Bernard Pivot apparaît comme une complaisance écœurante et je suis sidéré de la morgue avec laquelle non seulement Matzneff, mais l’ambiance générale du plateau, balaie l’indignation de cette femme. C’est à cause de ce mépris d’hier que nous avons aujourd’hui les chiennes de garde et les flicomanes étiquetées #Metoo.

Pour ma part, malgré la reconnaissance que j’ai pour l’homme et l’estime due à l’écrivain, si Gabriel Matzneff avait tenté de faire à l’une de mes filles, dans leur enfance, ce que décrit son exécutrice Vanessa Springora, je n’aurais pas délégué le soin de lui faire justice à l’incertain compas moral des juges.

Le vice, puissant moteur de création

Mais je ne raisonne ici qu’au cas par cas, en l’occurrence le mien. N’ayant pas été en situation concrète de corriger Matzneff, je ne songerais pas aujourd’hui à le punir d’être ce qu’il est, comme l’a fait ignoblement le CNL en lui supprimant son maigre viatique. Je n’arrive pas à me persuader d’une règle de conduite générale et absolue face aux vices d’autrui. Les grandes indignations de principe contre la pédophilie, en particulier, m’ont toujours paru fabriquées. Si vous dénoncez une relation entre un homme et un ado de moins de seize ans, vous êtes un brave justicier. Si vous dénoncez la même relation quelques mois plus tard et que l’ado a passé l’âge fatidique, vous êtes un ignoble homophobe. Il y a là une tartufferie aussi désaxée que le comportement qu’on poursuit.

Quoi qu’il en soit, en tant que père, je n’ai jamais eu trop envie de fréquenter Gabriel Matzneff, même si j’ai lu certains de ses livres avec plaisir. En tant qu’écrivain et éditeur, je me contente de hausser les épaules devant ses extases perverses et ses contritions surjouées, mais également devant les tableaux de chasse des deux Millet, aussi bien Richard que Catherine: n’avez-vous rien d’autre à chanter que les pulsions de votre bas-ventre, rien d’autre à décrire que des fumets d’entrejambes? Certes, le vice est un puissant moteur de création. Certes, un Henry Miller a réussi à le transfigurer. Certes, tous les vrais univers artistiques poussent sur des blessures et des inassouvissements. Certes, comme le chante Leonard Cohen, «il y a une fêlure en toutes choses, et c’est par là que la lumière y entre» (1).

Mais, justement, lorsque la fêlure est exposée en pleine lumière, exhibée comme les moignons des mendiants, nous ne sommes plus dans le registre du drame personnel. Nous sommes dans la bouffonnerie. «Par ma faute, mon inconscience, ma folie», écrit Matzneff, «l’icône s’est obscurcie, occultée, et j’ai sombré dans la nuit». Que valent les repentances si bien léchées, imprimées à des milliers d’exemplaires?

Pas une affaire d’époque, une affaire de milieu

Cela dit, je me garde bien de tout mettre sur les épaules du malheureux Gabriel. Il n’est qu’un des protagonistes de cette mascarade. Ce qui frappe, dans l’«affaire Matzneff», c’est justement son aspect théâtral.

Le témoignage de Vanessa Springora, qui a tout déclenché, n’a rien de sensationnel. Elle décrit ce qui est arrivé à des dizaines de fillettes et de garçonnets depuis des décennies sans que personne ne bronche. Le problème est bien en amont de l’hystérie actuelle. Y a-t-il eu au moins un parent pour infliger une bonne rouste à Matzneff? En tout cas pas le père de Springora, absent, ni sa mère «libérée».

Il est là, le «scoop» de ce livre: dans l’irresponsabilité et la solitude qui, dans certains milieux «éclairés», ont marqué l’éducation des enfants. Mais nous n’allons pas nous attarder à cela, n’est-ce pas? «Les mœurs ont changé», nous explique-t-on, et: «on ne juge pas ces époques à l’aune d’aujourd’hui». Ce n’est pas une affaire d’époque, mais une affaire de milieu. De tout temps, en 1970 comme en 2020, la pédophilie a été un crime répugnant aux yeux des gens ordinaires. S’agissant d’eux, d’ailleurs, nulle clémence n’est admise. Combien d’histoires, dans la presse locale, de profs de gym accusés d’attouchements ou d’incursions dans les douches filles et dont la vie est brisée avant même que les faits aient été établis?

Mais cette justice inflexible est réservée aux ploucs et aux curés de campagne. Le milieu intellectuel, de tout temps, s’est placé au-dessus de la loi commune. On nous ressort les pétitions pro-pédophiles, les déclarations goujates et impunies de Cohn-Bendit sur l’initiation sexuelle des enfants. On ne se demande même plus pourquoi personne n’a enquêté, par exemple, sur la déclaration fracassante de Luc Ferry au sujet de partouzes pédophiles impliquant un ministre français. Lequel, au fait? «Le public a le droit de savoir», clameraient nos journalistes de grand chemin… sur d’autres sujets que celui-là.

La culture de l’impunité va bien au-delà. On a oublié la vague de compréhension qui a consolé le philosophe marxiste Althusser après qu’il eut étranglé sa femme Hélène Rytman, juive et résistante. Que voulez-vous, il avait succombé à une crise de démence et « à cause du soutien de ses proches de l’ENS», il a évité la prison. Cela ne l’a même pas privé de commémoration nationale. «En 2018, ce n’est pas la mémoire d’Hélène que l’on va commémorer, mais celle de son bourreau», s’indignait Jeannette Bougrab. «Comment est-ce possible, aujourd’hui, en France, à l’heure du #Metoo à tout va?»

La maison Gallimard et les pantins

C’est hélas possible, ma bonne Jeannette… Jusqu’à ce que cela devienne impossible. Sait-on pourquoi? Si l’accusatrice de Matzneff n’avait pas été une éminente éditrice parisienne – donc issue de la même caste -, mais une obscure employée de banlieue, en aurait-on fait un plat? Je n’en sais rien. Peut-être. C’est l’arbitraire de la chose qui frappe et son côté mécanique, aléatoire et grotesque. Hier encore, Gabriel glissait onctueusement dans les couloirs de Gallimard. Aujourd’hui ce sont ses livres, par chariots, qui empruntent les mêmes couloirs en direction des caves ou du pilon. Les preuves de ses crimes n’avaient pas attendu le coup éditorial de Vanessa Springora, elles sont dans ces pages répudiées par ceux-là mêmes qui les avaient éditées. Il n’y a plus ni goût, ni mesure, ni dignité en dehors du goût, de la mesure et de la dignité imposés par la meute et la peur. Dans la maison qui a édité des palpeurs comme Gide, Montherlant ou René Schérer, les chariots risquent d’être chargés dans les mois qui viennent. Ou pas, si la meute entre-temps se trouve un autre bouc émissaire…

Oui, c’est comme un rêve. Vous êtes au théâtre, devant une scène plongée dans la pénombre où l’on devine des silhouettes à demi-humaines. Chaque marionnette s’affaire de son côté à des actions qu’on devine plus ou moins honteuses, ne regardant surtout pas ce que font les autres. Jusqu’à ce qu’un faisceau de lumière vienne brutalement en éclairer une, au hasard, et que retentisse une stridente sirène d’alarme. Alors tous ces pantins se précipitent comme un seul homme sur la cible désignée, la taillent en pièces et retournent à leurs postes, marqués sur les planches par de petites croix fluorescentes. Et la pénombre retombe, pour cinq minutes ou cinq ans. Et le public fait semblant de se divertir, non sans un picotement de terreur dans la nuque.

Pour ma part, ce genre de pièces d’avant-garde me fatigue rapidement. Je préfère me réveiller et rentrer chez moi.

Le consentement

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[Source : http://www.causeur.fr]