Archives des articles tagués Politesse

tchin ; santé ; on trinque ; un toast ; à ta santé ; à la vôtre

Origine et définition

À part s’il s’agit d’un véritable ennemi ou d’une personne haïe, verrait-on quelqu’un souhaiter ‘à ton malheur’ ou bien ‘à ton décès’ à quelqu’un d’autre ?
Il semble plus que naturel, bien au contraire, de souhaiter une excellente santé à la personne à qui on s’adresse, d’autant plus lorsqu’on est fermement convaincu que c’est un des atouts indispensables pour mener une vie confortable.
Dans une société où les formules de politesse, de bienvenue, de souhaits de bonnes choses sont habituelles, pour ne pas dire nécessaires, une telle expression fait partie de la panoplie de base, comme un « bonjour ! » ou un « bon appétit ! »
C’est dès la fin du XVIe siècle qu’on a commencé à « boire à la santé de quelqu’un » (mais c’est très longtemps avant que l’habitude de boire tout court est apparue, je vous rassure). Cette expression a donné notre formule qui est même souvent raccourcie en « santé ! » ou en « à la vôtre ! »

Exemples

« – Puisqu’il ne veut pas boire, il ne faut pas que cela nous en empêche. À ta santé, filleul.
– À la vôtre, parrain ; Bigre, mon ami, bois avec nous. »
Denis Diderot – Jacques le fataliste

Comment dit-on ailleurs ?

Langue

Expression équivalente

Traduction littérale

Allemand prosit ! / Zum Wohl ! à votre santé !
Allemand auf ihr Wohl ! à votre santé !
Anglais (Irlande) slainte Santé
Anglais Bottoms up! Fonds [de verre] levés !
Anglais to your health à votre santé
Anglais cheers ! hourra !
Anglais Here’s mud in your eye! Voici de la boue dans ton œil !
Arabe (Algérie) bsahtek / sahha lik avec ta santé / santé à toi
Arabe (Maroc) b’saha à votre santé
Arabe (Tunisie) sahha / Sa7a Santé
Danois skål! bo l!
Espagnol (Argentine) a su salud/ a tu salud à votre sante/ a ta sante
Espagnol (Espagne)

¡Salud! / ¡A tu salud! / ¡A su salud! / ¡A nuestra salud!

santé! / À ta santé! / À votre santé! / À notre santé!

Espagnol (Espagne) a tu salud ! à ta santé !
Espagnol (Espagne) chinchin salut
Espagnol (Espagne) salud y prosperidad santé et prospérité
Espagnol (Espagne) salut i força al canut santé et force dans le sexe
Finnois kippis de l’allemand : vider le verre
Finnois terveydeksi! pour la santé !
Français (France) santé bonne à la santé
Français (France) a la bonne nôtre !
Gallois iechyd da! bonne santé!
Gaélique écossais slàinte mhàth, slàinte mhór! bonne santé, grande santé !
Grec stin yghia sou / sas à ta / votre santé
Hongrois egészségedre à votre santé
Hongrois isten éltessen!

que Dieu te laisse en vie longtemps !

Hébreu לחיים! à la vie!
Hébreu ליים à la vie !
Italien alla vostra ! / Tua salute ! / Salute ! à la vôtre ! / À ta santé ! / Santé !
Italien cin cin ! tchin Tchin !
Japonais campai ! à votre santé !
Norvégien ska°l santé
Néerlandais op je gezondheid! à ta santé
Néerlandais (Belgique) gezondheid ! santé !
Néerlandais proost à ta santé
Persan به سلامتی ات à ta santé!
Polonais na zdrowie! à la santé !
Portugais (Portugal) saúde ! santé !
Roumain

în s?n?tatea ta/dumneavoastr?!

à ta/votre santé !
Roumain noroc ! à ta santé et à ton bonheur !
Russe за ваше здоровье ) (vasche zdarov’ié) à votre santé
Serbe nazdravlje à votre santé
Serbe u vase zdravlje à la votre santé
Slovaque na zdravie ! à votre santé !
Turc sağlığınıza à votre santé !
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[Source : www.expressio.fr]

se faire brutalement répudier ; se faire éconduire désagréablement ; aller se faire voir ; se faire renvoyer brutalement

Origine et définition

Les Grecs avaient autrefois une réputation affirmée de pédérastie (je ne suis pas allé vérifier ce qu’il en est aujourd’hui, mais on me susurre dans mon oreillette qu’elle est très surfaite).
Alors quand on propose à quelqu’un d’aller chez eux, c’est parce qu’on veut rapidement s’en débarrasser et qu’on lui souhaite « bien du plaisir » une fois arrivé là-bas.
C’est tout aussi aimable que de proposer à quelqu’un « d’aller au Diable » afin qu’il aille brûler dans les flammes de l’enfer.

Compléments

Aujourd’hui, pour éconduire quelqu’un, on a aussi « casse-toi ! ». C’est plus court, mais ça fait moins travailler l’imagination.
Des variantes de cette expression existent avec des verbes nettement plus vulgaires à la place de ‘voir’, ce qui en accentue encore le côté désagréable.
Parmi ceux-ci, il y a le très imagé ‘empapaouter‘, qu’on comprend actuellement comme ‘enculer’ (‘sodomiser’ pour les oreilles chastes). Ce mot est en fait issu de l’occitan ’empapautar’, légèrement plus raffiné car il veut normalement dire ‘rouler’, ‘arnaquer’.

Exemples

En France, on a une expression injurieuse pour éconduire un individu, on dit « aller se faire voir chez les Grecs« .
C’est pour beaucoup le summum de l’impolitesse! (lire plus) France – Belgique – Luxembourg – Suisse « Aller se faire voir chez les Grecs » Quelle vulgarité!

Comment dit-on ailleurs ?

Langue

Expression équivalente

Traduction littérale

Allemand

geh doch dahin, wo der Pfeffer wächst

va où pousse le poivre!
Anglais fuck off ! / Piss off ! va te faire foutre ! / Va chier !
Anglais get lost vas te perdre, perds-toi !
Anglais go to bath aller au bain
Anglais go to Halifax aller à Halifax
Anglais go to Jericho aller à Jericho
Anglais (USA) fuck you ! va te faire foutre !
Anglais (USA) go get fucked vas te faire baiser, sodomiser
Arabe (Tunisie) mché yaq’dhi il est allé faire des courses
Espagnol (Espagne) ir a freír espárragos aller faire frire des asperges
Espagnol (Espagne) que te den por el culo va te faire foutre
Espagnol (Espagne) mandar a hacer puñetas envoyer faire des poignets
Espagnol (Espagne) ir a tomar por culo aller se faire foutre
Espagnol (Espagne) ¡Que te zurzan! va te faire reprendre !
Espagnol (Colombie) vaya que lo bañen va te faire laver
Espagnol (Argentine) andar a freír churros aller se faire frire des churros
Finnois painu helvettiin! va dans l’enfer
Français (Canada) aller jouer sur la ligne jaune
Français (Canada) aller se faire voir ailleurs aller se faire voir ailleurs
Français (Canada) envoyer jouer dans le trafic

se débarrasser de quelqu’un ou envoyer promener quelqu’un

Grec καλά ξεκουμπίδια! bon debarras !
Grec άντε και πηδήξου! va te faire sauter !
Hébreu נתבקש בישיבה של מעלה

on nous demandera de nous asseoir

Italien va fan culo ! va te faire foutre !
Italien vaffanculo! – Va al diavolo!

va dans le derrière – Va chez le diable

Italien vatti a far friggere va te faire frire
Néerlandais (Belgique) je kan de boom in tu peux monter l’arbre
Néerlandais (Belgique) kus mijn kloten ! embrassez mes couilles
Néerlandais (Belgique) loop naar de haaien! vas-t`en
Néerlandais de deur wijzen montrer la porte
Polonais idz do diabla! va au diable!
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[Source : http://www.expressio.fr]

 

« Philip Roth, sans complexe » (2011) est un documentaire de William Karel et Livia Manera. Un portrait de l’écrivain juif américain septuagénaire interviewé à son domicile à New York et dans sa maison dans la forêt du Connecticut, peu avant la publication du Rabaissement (Gallimard).  Le 18 février 2021 à 18h30, dans le cadre des « Jeudis d’Hebraica, le rendez-vous culturel en ligne », Maurice Lugassy donnera la visioconférence « Philippe Roth , un auteur complexe« . Participation libre.

L’écrivain américain Philip Roth

Publié par Véronique Chemla

« Philip Roth nous a quittés le 22 mai 2018. Sa méfiance à l’égard des micros était proverbiale. Pourtant, face à William Karel et Livia Manera, le grand écrivain américain (« Indignation », « La tache », etc) avait accepté de retracer le chemin de sa vie et de son œuvre. Un portrait exclusif réalisé en 2010 lors de la sortie de son roman « Le rabaissement ».

La création littéraire – « Je ne me vois pas arrêter d’écrire. Quand je n’écris pas, je suis dépressif, anxieux. Écrire me tient à distance de la dépression » -, sa famille, sa judéité, le sexe, l’amour, la psychanalyse, la politique, la renommée, les États-Unis, la mort…

Le romancier légendaire Philip Roth (1933-2018) les évoque avec bonne volonté en révélant ses archives personnelles : photographies, lettres, manuscrits, etc. Et lit des extraits de ses œuvres.

En contre-point, ses amis, telle l’actrice Mia Farrow, une des premiers lecteurs à qui il confie ses manuscrits achevés après un à trois ans d’écriture pour solliciter des avis, s’expriment.

Quand Philip Roth prévient ses parents du futur succès de l’un de ses romans, ses parents l’écoutent attentivement, puis s’éloignent. Sa mère éclate en sanglots et confie à son mari : « Mon fils a la folie des grandeurs ! »

S’il a des inhibitions, Philip Roth refuse l’autocensure et se libère en écrivant.

« Un style américain » satirique

Philip Roth est né en 1933 à Newark dans une famille juive originaire de Galicie ayant immigré aux États-Unis à la charnière des XIXe-XXe siècles.

Professeur de littérature à l’université de Chicago, il s’installe dans les années 1960 à New York. Parallèlement à son activité de romancier, il enseigne notamment à Princeton, et dirige une collection chez l’éditeur Penguin. Il fait découvrir au public américain des écrivains d’Europe de l’Est, tel Bruno Schulz.

Goodbye, Columbus (1960) et surtout le best-seller Portnoy et son complexe (Portnoy’s Complaint, 1969) le rendent célèbre dans le monde entier. Nombre de lecteurs identifient le héros à son auteur. Cet auteur se défend aussi de ressembler à Kepesh, « séducteur compulsif », ou à Nathan Zuckerman (Pastorale américaine, Prix Pulitzer en 1998).

« D’ordinaire, il fuit les entretiens, et le laconisme de ses réponses fait désormais partie de sa légende. En septembre 2010, Philip Roth a pourtant reçu William Karel et la journaliste Livia Manera pour une interview au long cours. Quelque douze heures d’une conversation à bâtons rompus où l’auteur de Pastorale américaine, inlassable entomologiste de son pays, se raconte avec fluidité, analysant le processus de sa propre création littéraire. L’occasion de constater, comme il le rappelle avec force, que ses avatars de papier (de Portnoy, qui lui a valu la célébrité, à Kepesh, le séducteur compulsif, en passant par les différents âges de Nathan Zuckerman) ne sont pas ses alter ego ».

« Dans ce portrait intime et entier, l’écrivain ouvre ses archives personnelles – photos, lettres et manuscrits. Il fait même exceptionnellement la lecture d’extraits de ses romans, lui, le candidat à l’amnésie, qui ne veut jamais se souvenir que du prochain. Et s’il se qualifie finalement face à la caméra de « pauvre vieux type qui va bientôt mourir et dont tout le monde se fout », la conclusion ressemble davantage à de la coquetterie qu’à du désespoir. Avec le renfort de quelques proches amis, dont Mia Farrow, sa voisine du Connecticut, l’écrivain a parcouru à nouveau le chemin de sa vie et de son œuvre, de son enfance à la traversée du siècle, de Newark à New York, de Good bye, Columbus (1960) à Nemesis (2010) – son dernier-né ».

Le  5 novembre 2018, à partir de 19h30, le Centre Culturel André Neher (CCAN) de Nantes proposera l’apéro-livre « Roth, un juif américain intranquille« . « Philip Roth a quitté son monde mais pas celui de ses lecteurs. L’apéro-livre proposera un échange « d’impressions de lecture »  inspirées par l’un ou l’autre roman du grand écrivain juif américain. Même les non-lecteurs de Roth sont conviés à cet Apéro-Livre pour boire, comme les autres, bonnes paroles et liquides agréables. Sera plus particulièrement évoquée « la trilogie américaine » : La Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste et (inévitablement) La Tache. Mais n’importe quel autre de ses livres lus pourra nourrir l’échange. Jean-Pierre Hanel  et Stanislas Mahé  se font un plaisir d’animer ensemble cette rencontre littéraire. Vite ! À vos livres ! »

Le 18 février 2021 à 18h30, dans le cadre des « Jeudis d’Hebraica, le rendez-vous culturel en ligne », Maurice Lugassy donnera la visioconférence « Philippe Roth , un auteur complexe« . Participation libre. Les vidéos des visioconférences sont sur Youtube.

« Philip Roth, sans complexe » de William Karel et Livia Manera

France, 2011, 52 minutes

Diffusions sur Arte les 19 septembre 2011 à 22 h 05,  22 septembre 2011 à 16 h 05,  2 octobre 2011 à 5 h, 27 mai 2018 à 17 h 40

Visuels : © François Reumon

Article publié le 19 septembre 2011, puis les 27 mai et 5 novembre 2018.

[Source : http://www.veroniquechemla.info]

Rejeté à son apparition à cause de sa technicité puis délaissé à l’avènement du mobile, le fixe est aujourd’hui un objet recherché par les nostalgiques et les esthètes.

L'aspect esthétique des téléphones à cadran en fait des objets convoités dans les brocantes. | Wesley Hilario via Unsplash

L’aspect esthétique des téléphones à cadran en fait des objets convoités dans les brocantes. | Wesley Hilario via Unsplash

Écrit par Clea Chakraverty

«Allô? Attends ça va couper!»

Elles étaient au moins cinq. Manue, Maureen, Sarah, Flo et Ingrid. Cinq régulières à qui je consacrais entre trente minutes et trois heures de téléphone quotidien –après avoir déjà passé une bonne partie de la journée ensemble, sans me soucier de la facture France Télécom de mes parents. Avant 2001, pas de forfait illimité et encore moins de Snapchat. Alors, on s’appelait.

Entre 13 et 16 ans, j’ai accaparé le 04 familial pour évoquer en vrac les profs, les fêtes où on s’incrusterait bien même si c’était chez Julie qu’on détestait, les garçons, l’option maths à laisser tomber, l’étroitesse de l’univers, Courtney a-t-elle fait tuer Kurt?, changer le monde, devenir quelqu’un de bien, sécher les cours (ou pas)… Bref, la vie.

Vingt et quelques années plus tard, grâce au même outil et ses envolées technologiques (coucou la 5G), je peux passer ma vie à constituer des playlists –et finalement écouter toujours la même chose–, télécharger quarante films par heure, trouver un mec sur une app’ ou bien des sushis, apprendre à démonter un vélo, mater une vidéo de black metal tamoul et même, en toute hypocrisie, féliciter sur Linkedin Julie l’ex-babos promue directrice commerciale chez Airbnb. Le tout, en même temps. Par contre, je ne connais plus qu’un seul numéro de téléphone fixe, celui de mes parents. Comment en est-on arrivé là?

L’outil jugé le moins utile

Comme 95% des Français selon le dernier baromètre du numérique du Crédoc (2019), je possède un téléphone portable. Et j’appartiens aux quelque 68% de la population qui explorent internet via leur téléphone ou encore aux 62% qui utilisent la messagerie instantanée. Alors que près d’une personne sur deux utilise désormais des applications pour passer des appels, le fixe disparaît des foyers. Seuls 40% de la population considèrent qu’il est «très utile ou assez utile» (-9 points par rapport à 2017), ce qui en fait, parmi différents équipements analysés par l’institut, l’outil de communication jugé le «moins utile» par les usagers interrogés.

Ainsi, au vu de l’utilisation massive des nouvelles technologies, le réseau Orange (ex-France Télécom) s’emploie depuis 2019 à démanteler son réseau téléphonique commuté (RTC), réseau historique, soit les lignes branchées aux fameuses prises «T» qui disparaissent elles aussi. Ce qui n’empêche pourtant pas quelques passionnés de résister.

Sébastien est ainsi tombé amoureux d’un vieux téléphone fixe en 2011, lors d’une brocante. Depuis, il ne cesse d’en repérer et de les réparer, et les vend sur Le Bon Coin ou sur son propre site, Le téléphone vintage.

Faites-vous partie des adeptes du téléphone à cadran? | Louis Hansel @shotsoflouis via Unsplash

«J’aime bien cette idée de pouvoir se réapproprier des objets du passé et du quotidien. Pour moi, à 47 ans, tourner un cadran [certains téléphones fixes étaient dotés d’un cadran qu’il fallait tourner pour composer un numéro, ndlr], c’est un retour en enfance», confie celui qui affirme vendre très régulièrement ces machines d’un autre temps. Qui sont ces adeptes? «Il y a ceux qui sont électrosensibles, ceux qui veulent consommer plus raisonnablement. Plus généralement l’aspect esthétique plaît beaucoup, mais aussi l’idée de faire une pause, de prendre le temps d’appeler et ne faire que cela, surtout dans cette période où se déplacer est moins évident», observe Sébastien, par ailleurs salarié dans le privé.

Objet refuge, objet d’imaginaire

L’œil désormais aguerri, le Parisien écume brocantes et salons à la recherche de raretés qui se vendent entre 60 et 120 euros, voire plus selon les époques et les styles. Fabriqués en masse à la fin des années 1970, de nombreux téléphones noirs en bakélite dorment encore dans les caves et les greniers. «Je pense que pour beaucoup, le téléphone fixe représente encore quelque chose de fort. Il rassure face à la peur de l’avenir, c’est un objet-refuge», suggère Sébastien.

Le téléphone noir en bakélite, un classique. | Alexas_Fotos via Pixabay

Mais refuge de quoi exactement?

«Le téléphone est un fait social total, comme le téléphone portable aujourd’hui. C’est un instrument technique unique car porteur d’imaginaire, de discours et de poétique», analyse l’historien Patrice Carré qui a participé à l’élaboration d’un MOOC de la Fondation Orange consacré à l’histoire du téléphone. Pourtant, les Français ont longtemps boudé cet appareil.

Pour quoi faire? Les domestiques font le même travail

En 1878, le téléphone de l’américain Graham Bell (brevet déposé en 1876) fait son petit effet lors de l’exposition universelle en France. L’ingénieur français Clément Ader s’en empare et participe à la création des premières sociétés de téléphonie privée. «À l’époque, la fabrication d’un appareil nécessitait le travail de plusieurs dizaines d’ouvriers, sans compter le coût des lignes. Elles étaient privées, réservées aux plus riches de la population, et fonctionnaient d’ailleurs sur le modèle du télégraphe, de point à point», rappelle Patrice Carré.

En plus du prix, l’usage social nourrit les réticences. Pourquoi se téléphoner pour convenir d’un rendez-vous quand les domestiques font ce travail?

Clément Ader perçoit cependant une véritable fortune en devenir. Pour émerveiller les foules, il conçoit son théâtrophone, permettant de se relier à l’opéra de Paris et d’écouter ainsi la musique en direct depuis chez soi. «Déjà une idée de divertissement accompagnait l’outil avec les dimensions de joie, de bonheur, de plaisir qu’elle englobe», souligne Patrice Carré.

Le théâtrophone de Clément Ader. | via Wikimedia Commons

Le télégraphe, austère, fonctionnel et rapide ne permet pas autant de poésie. Mais il est très étendu, couvrant tout le territoire et permettant des liaisons internationales. Néanmoins, une combinaison d’événements économiques et sociaux suscitée lors de la fusion de deux entreprises aux cultures très différentes, la Poste et le Télégraphe –qui deviendront les PTT– vont favoriser le développement du téléphone.

Bon an mal an, les réfractaires cèdent aux sirènes de la Société générale des téléphones dans les années 1880. Avec le concours de l’État et des collectivités, elle réussit à implanter des lignes dans les grandes villes françaises. Réservé aux élites économiques, le téléphone accompagne le développement industriel de la France. «On observe une véritable carte en peau de panthère, avec des régions viticoles comme le Bordelais ou la Champagne équipées, de même que les villes commerçantes et portuaires et les grandes régions touristiques que sont alors la Côte d’Azur ou la Normandie», relate Patrice Carré.

La planchette magique

Au tournant de l’entre-deux-guerres et sous l’impulsion américaine, «la planchette magique» (comme la décrivait Marcel Proust dans ses chroniques pour Le Figaro) se développe dans de nombreux foyers aisés. En France, «le modèle type en 1924 était le PTT 24 noir style art déco. Il s’agissait du premier poste à cadran rotatif avec un petit extra propre au style français: l’écouteur de la belle-mère», note Sébastien à propos de ce combiné sur le côté qui permettait à une tierce personne d’écouter la conversation.

L’appareil s’immisce lentement dans les foyers. En 1938 (un peu moins de 40 millions d’habitants en France), on compte 1 million de raccordés au réseau de transmission de la voix. Mais, si les grandes demeures disposent de leur propre standard téléphonique et que l’objet trône sur le bureau du maître de maison, l’objet ne touche pas encore les classes moyennes et populaires.

«La plupart des gens en avaient aussi un peu peur», remarque Patrice Carré citant À la recherche du temps perdu. Proust y décrit sa domestique Françoise et sa réticence à utiliser le téléphone:

«Elle trouvait le moyen de s’enfuir quand on voulait le lui apprendre, comme d’autres au moment d’être vaccinés. Aussi le téléphone était-il placé dans ma chambre, et, pour qu’il ne gênât pas mes parents, sa sonnerie était remplacée par un simple bruit de tourniquet.»

Apprendre à parler

La technicité de l’objet et sa sonnerie souvent stridente effraient et dérangent. On doit aussi réapprendre à parler. Patrice Carré explique comment émergent d’autres codes de politesse, de civilité, de diction, le fameux «Allô», le sourire qu’on ne voit pas et le fait de prendre des nouvelles de l’autre. «Les PTT avaient même publié un petit ouvrage à l’époque pour mieux se faire comprendre, bien employer certains mots, chiffres ou lettres. Parfois, les liaisons avec les opératrices [les fameuses “demoiselles du téléphone”, ndlr] ou avec l’interlocuteur étaient mauvaises. C’est un instrument qui bouleversait les voix et le quotidien mais aussi l’intimité.»

Se développe tout au long de la seconde moitié du XXe siècle «une culture de l’interlocution à maîtriser pour réussir lors de ces actes d’échanges dont les règles changent», écrivait en 2002 la sociologue Laurence Bardin à ce propos.

Peu à peu, le fixe envahit les maisons sous le regard des mères «garantes de la sociabilité du foyer», raconte la chercheuse Corinne Martin de l’Université de Lorraine.

Plan de rattrapage

En 1974, représentant d’une France ridiculisée pour son manque d’équipement en téléphonie (seul un Français sur sept en dispose chez lui), Valéry Giscard d’Estaing transforme cet objet en accessoire indispensable avec son «plan de rattrapage».

Le téléphone accompagne tant et si bien le quotidien que les productions littéraires, théâtrales ou cinématographiques en font un personnage à part entière.

Au tournant des années 2000 cependant, le fixe commence à perdre de vitesse: l’émergence du portable révolutionne le quotidien adolescent.

«Le téléphone portable offre une nouvelle liberté aux jeunes, expose Corinne Martin qui a travaillé sur le sujet au début des années 2000. C’est un objet incorporé, individualisé, réceptacle de la mémoire cognitive. Et en novembre 2007, avec l’avènement du smartphone, on voit un nouveau basculement.» Celui du verbe. Paradoxalement, plus la téléphonie se modernise, moins on se parle.

«On assiste à l’émergence d’un double mouvement de retour à des formes écrites par le biais des messages électroniques et, au-delà de la fascination pour la nouveauté du portable, à des usages de distanciation et de multimédiation», soulignait déjà la chercheuse Laurence Bardin il y a vingt ans.

Ainsi, la sonnerie intempestive et intrusive honnie a été remplacée par un objet nous mobilisant 24h/24.

L’angoisse de se parler

Basile a grandi dans cette France adepte du smartphone. Il n’est pas «angoissé» à l’idée d’appeler mais juste «peu habitu黫J’appelle plutôt pour fixer des rendez-vous, sinon j’utilise principalement les apps pour communiquer, surtout sous la forme de messages», témoigne cet étudiant de 19 ans qui se décrit comme peu bavard mais plus prompt «à voir les gens en vrai quand c’est important».

D’autres exprimeraient une forme d’angoisse à l’idée de parler au téléphone, et même une forme de prise en otage, rapportaient L’Express en 2017 et plus récemment un long reportage du Monde Campus consacré au sujet. Comme au tournant du XIXe siècle, on voit apparaître des cours pour apprendre à parler au téléphone.

Pour Lucas Gallé, cofondateur de l’entreprise La Vie Mobile dans le Cotentin (département de la Manche), les principales victimes de ce phénomène sont les personnes âgées: «Beaucoup n’ont pas l’habitude du portable et de ses apps, et le téléphone fixe demeure leur seul moyen de communication.» Constatant un décalage à la fois culturel et technique, aggravé en ces temps de crise sanitaire, le jeune homme décide de proposer un «smartphone fixe» dont l’abonnement comprend aussi le paramétrage et la maintenance. Il installe ainsi des portables reconfigurés avec l’application WhatsApp, ce qui permet à la fois l’usage de la vidéo et du téléphone sans «trop changer les habitudes» de ses clients, principalement des personnes âgées ayant au moins 80 ans. L’entrepreneur, qui a d’abord fait un test avec sa propre grand-mère, affirme recevoir aujourd’hui des demandes de toute la France face à l’isolement.

Car, hélas, comme le chantait Nino Ferrer en 1967«Gaston y a l’téléfon qui son et y a jamais person qui y répond… P’têt bien qu’c’est important».

 

[Source : http://www.slate.fr]

 

Si j’avoue avoir le plus grand mal depuis le 13 novembre à rester concentré sur un livre, un film ou un jeu vidéo, une exception remarquable: Zaï Zaï Zaï Zaï, bande dessinée de Fabcaro, a réussi à me faire rire à gorge déployée.

Il est urgent de rire (Zaï Zaï Zaï

6 PIEDS SOUS TERRE

Dans les circonstances tragiques qui secouent le pays depuis quelques jours, il est urgent de rire. Retrouver un peu de la joie et de l’insouciance dont les terroristes ont essayé de nous priver. L’humour -qui n’est pas, quoi qu’on en dise, la politesse du désespoir- ne soigne pas les blessures mais nous fait relever la tête. Et si j’avoue avoir le plus grand mal depuis le 13 novembre à rester concentré sur un livre, un film ou un jeu vidéo, une exception remarquable: Zaï Zaï Zaï Zaï, bande dessinée de Fabcaro, a réussi à me faire rire à gorge déployée.

J’étais passé à côté de cet ouvrage sorti sans bruit il y a plusieurs mois par un éditeur indépendant (6 Pieds Sous Terre). Plusieurs avis concordants de proches ayant récemment attiré mon attention avec beaucoup d’enthousiasme sur le titre, je lui ai donné sa chance. Bien m’en a pris!

Zaï Zaï Zaï Zaï se présente sur sa couverture comme un road movie, ce qu’il n’est évidemment pas puisque ce n’est pas un film. Ce petit indice se pose là sans doute pour signifier que son auteur, Fabcaro, aime l’absurde. Comme le prouve le début de l’album, qui s’ouvre sur un personnage s’apprêtant à régler ses courses au supermarché. Au moment de sortir son portefeuille, il se rend compte qu’il n’a pas pris sa carte de fidélité, restée à la maison dans un autre pantalon. Devant les menaces de poursuite de la caissière puis du directeur, il se défend d’abord avec un poireau, avant de prendre la fuite. Une décision qui aura de nombreuses conséquences, à commencer par une chasse à l’homme aux dimensions nationales.

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(c) images : 6 Pieds Sous Terre

Difficile de parler de ce livre hilarant sans évoquer les nombreux gags qui ne seront pas dévoilés ici pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture. Chaque page est truffée d’idées loufoques, l’auteur multipliant les points de vue sur l’affaire en maniant un humour décapant et moins léger qu’il n’y paraît. En filigrane, c’est toute une critique de notre société de consommation, mais aussi des médias et de nos politiques qui se dessine derrière les situations rocambolesques de Zaï Zaï Zaï Zaï. Beaucoup d’autodérision aussi de la part de Fabcaro, qui n’hésite pas à se moquer de ses pairs : les auteurs BD comme les bobos dont il est sans doute. Certaines pages, comme celles sur un couple lançant un appel vibrant à la tolérance sont absolument tordantes, sans parler de l’évocation de théories du complot ramenées ici à leur pertinence réelle.

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(c) images : 6 Pieds Sous Terre 

Non seulement Fabcaro fait rire, mais il parvient à jongler avec des registres très différents : humour absurde à la Monthy Python, burlesque (ce gag de la roulade arrière…), décalage entre images et texte, ou discussions de comptoirs décalées où l’on pourra par exemple remplacer « auteur de BD » par « immigré » pour comprendre un tout autre sous-texte.

La lecture de Zaï Zaï Zaï Zaï est d’autant plus salutaire après les tragiques attentats du 13 novembre que l’album résonne avec la paranoïa ambiante et dénonce une grille de lecture de la société faite par certains médias à partir d’un événement ici complètement anodin (un oubli de carte de fidélité) que l’auteur traite comme un acte de terrorisme. Les réactions de la police et l’emballement des médias (qui iront jusqu’à évoquer une prise d’otage imaginaire) moquent avec acuité et pertinence le renoncement à l’intelligence et à la prise de recul. Sans parler des conversations des piliers de bistrot reprenant fort peu à propos les idées des « philosophes » réactionnaires à la mode et réclamant le rétablissement de la peine de mort. Zaï Zaï Zaï Zaï est une farce, et c’est pour cela que l’album tape si juste. Parce que face à la connerie, l’humour sera toujours la meilleure des armes.

[Source : http://www.huffingtonpost.fr]

 

 

Soljenitsyne, vous aviez tout prévu !

Alexandre Soljenitsyne en 1994. Photo : LASKI/SIPA 

42 années ont passé depuis le discours d’Harvard du grand penseur russe Alexandre Soljenitsyne sur le « déclin du courage » en Occident. Son pessimisme d’alors est devenu la lumière sombre de la France de notre temps.

Dans son discours de Harvard en 1978, Alexandre Soljenitsyne avait énoncé cette pensée forte : « Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui ».

Qu’aurait-il dit alors de la France de 2020 ?

On me pardonnera de me glisser tout petit dans l’ombre de ce géant mais cela fait des années que dans toutes mes interventions, spontanément ou en réponse, je souligne que le manque de courage, singulier et/ou collectif, est la plaie fondamentale de notre pays, de ses pouvoirs et de sa démocratie.

Je laisse évidemment de côté l’admirable courage de nos militaires qui risquent leur vie sur des terrains d’opérations où leur présence est nécessaire et, par décence républicaine, indiscutée.

Même avec cette exclusion, il reste tant d’exemples de ce déclin pressenti par Alexandre Soljenitsyne que je vais me livrer à un inventaire disparate mais qui peu ou prou sera à chaque fois caractéristique d’une faillite de cette vertu capitale.

Un mot sur les mille épisodes de la vie sociale, de la sphère privée où l’invocation de la politesse, de la considération d’autrui et de la tolérance n’est que le masque qui sert à déguiser la faiblesse de la personnalité, son inaptitude à user d’une forme courtoise pour exprimer un fond vigoureux. Il y a une manière, dans nos existences, de dénaturer la courtoisie en la prenant comme prétexte à l’insignifiance.

L’authentique courage est de ne pas hurler avec les loups

Mais le vrai, l’authentique courage est de ne pas hurler avec les loups après ou, avant, quand on est assuré d’un soutien majoritaire.

Il est de ne pas systématiquement rétracter son opinion, sa conviction de la veille parce que la polémique, aussi injuste qu’elle soit, vous donne mauvaise conscience et qu’on préfère avoir tort avec beaucoup que raison tout seul.

Il n’est pas d’avoir une liberté à géométrie variable et de l’adapter à la qualité et à l’importance des contradicteurs, à l’intensité médiatique, à l’emprise de la bienséance, au souci moins de la vérité que de la décence imposée par d’autres.

Il n’est pas de se sentir tenu par l’obligation impérieuse et lâche, pour justifier l’absence de crachat sur le RN, de révéler qu’on ne votera jamais pour lui ou, pour avoir le droit de parler librement de Vichy, de Pétain et de l’Histoire de cette période – comme Eric Zemmour récemment – de montrer patte blanche en précisant, ce qui va de soi pour lui, qu’on n’est ni négationniste ni révisionniste. Le courage est d’oser exister sans filet de sécurité.

Le courage n’est pas de flatter la Justice en la persuadant qu’elle a la moindre légitimité pour trancher les controverses historiques en apposant sur elles les gros sabots d’une législation ayant sacrifié les nuances et la complexité.

Le courage n’est pas de dévoyer le « en même temps »

Il n’est pas non plus de haïr la personne au lieu de combattre ses idées et de se vautrer dans le sommaire d’un langage appauvri pour massacrer une civilisation du dialogue, de ressasser l’humanisme pour faire l’impasse sur ses exigences concrètes.

Le courage n’est pas de dévoyer le « en même temps », de le faire passer d’un moyen de plénitude intellectuelle à la déplorable rançon d’un esprit qui ne sait pas assumer ses choix et leurs conséquences.

Emmanuel Macron lors de son interview accordée au média Brut.© BERTRAND GUAY / AFP

Emmanuel Macron lors de son interview accordée au média Brut. Photo : BERTRAND GUAY / AFP

Quand le président de la République, effrayé par ce qu’il a pourtant initié ou déclaré – par exemple pour l’écologie avec la convention citoyenne, contre la police lors de l’entretien sur Brut – dès le lendemain cherche à se sauver la mise, il est aux antipodes du courage. Le Beauvau de la sécurité, qui pourtant en soi n’est pas une mauvaise idée, est gâché parce qu’il est gangrené par la repentance.

Par le désir pusillanime de se renier ou de proposer un événement seulement pour atténuer le choc de la démagogie antérieure.

Le courage n’est pas non plus de prendre, par démagogie, les communautés les unes après les autres – « les jeunes puis le troisième âge… » – et de remplacer l’adresse à la France unie, aussi difficile que soit un verbe rassembleur, par une exploitation de ses « segments » (selon Arnaud Benedetti).

Le courage n’attend pas forcément l’estime

L’autorité de l’État, impartiale et digne de ce nom est aujourd’hui une immense béance parce que les coups de menton sans effet servent une frilosité politique qui n’a pas à s’accommoder du réel, encore moins à combattre ce qu’il a de pire. Le courage a ceci de douloureusement honorable qu’il discrimine, stigmatise, sanctionne et n’attend pas forcément l’estime. Il est le contraire de ce dans quoi notre France, notre monde aiment se lover : l’éthique verbeuse, l’illusion de l’action.

Je pourrais continuer à égrener dans tous ces secteurs, social, politique, médiatique, culturel et judiciaire, les signes d’une démocratie qui non seulement n’essaie même pas, dans une tension éprouvante, de se mettre à la hauteur de cette splendide vertu, mais la fuit parce qu’elle exige trop de soi, de nous, de ceux qu’on a élus, de ceux qui nous gouvernent, de celui qui préside.

Soljenitsyne avait tout prévu et je n’ose imaginer la stupéfaction indignée de ce héros du XXe siècle face à l’état de l’Occident, au délitement de la France. 42 années ont passé depuis son discours de Harvard et son pessimisme d’alors est devenu la lumière sombre de notre temps.

Faut-il, pour toujours, faire son deuil du courage ?

Moi, Emmanuel Macron, je me dis que…

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Molière reçu par Louis XIV

L’irrévérencieux Molière reçu à la cour du roi Louis XIV, haut lieu de la courtoisie française, peinture de Jean-Léon Gérome. Wikimedia

Écrit par Speranta Dumitru 

Il est fréquent aujourd’hui de s’opposer au «politiquement correct». Mais il est moins courant de définir ce à quoi l’on s’oppose vraiment.

Dans une Encyclopédie des jurons, l’entrée «politiquement correct» renvoie à :

«[…] un phénomène sociolinguistique curieux […] généré par des attitudes reflétant davantage une sensibilité sociale que la franchise, le [politiquement correct] cherche essentiellement à éliminer le langage préjudiciable et à changer l’opinion publique sur un ensemble de questions politiques et sociales, comme la culture, l’éducation, le genre, le handicap et l’ethnie».

Cette Encyclopédie des jurons ne contient pas d’entrée pour la «politesse». Mais à y regarder de près, la politesse est un phénomène sociolinguistique qui correspond bien à ce que l’on appelle «politiquement correct.»

La politesse serait-elle devenue un phénomène «curieux»?

Qu’est-ce que la politesse?

Les recherches sur la politesse débutent dans les années 1950 (avec notamment les travaux du sociologue Erving Goffman sur la déférence), mais elles connaissent un essor dans les années 1970. Les sociolinguistes cherchent alors à expliquer pourquoi il existe, dans de nombreuses langues, des marqueurs de la politesse, ainsi que des normes qui contraignent nos conversations.

Pour la linguiste Robin Lakoff, les sociétés humaines ont développé la politesse «pour réduire la friction dans les interactions personnelles». C’est aussi l’avis de Geoffrey Leech, qui voit dans la politesse «une stratégie d’évitement du conflit». La politesse se mesure, selon lui, par la «quantité d’effort dépensé dans l’évitement d’une situation conflictuelle, ainsi que dans l’établissement et le maintien de la courtoisie».

Leech a aussi synthétisé la politesse en six maximes. Les deux premières concernent l’usage des formules directives, tels les impératifs, qu’il vaut mieux, sinon éviter, du moins employer avec tact et générosité:

Maximes du tact et de la générosité, selon Leech (1983).

La maxime du Tact explique, par exemple, pourquoi nous considérons qu’il est moins poli de dire « passez-moi ce livre! » plutôt que « puis-je vous demander ce livre? ». La raison n’est pas la présence de l’impératif car « prenez soin de vous ! » ou « venez avec nous ! » sont des formules tout aussi impératives, mais considérées comme polies. La raison est que nous tentons, par la formule interrogative, de minimiser les coûts pour autrui.

Les quatre maximes suivantes –approbation, modestie, accord, sympathie– concernent des énoncés non directifs. Quand bien même on n’impose rien, notre conversation est plus polie lorsque l’on cherche à rester positif, en réconfortant autrui ou en se montrant modeste:

Maximes de la politesse, selon Leech (1983).

Au lieu d’affirmer, par exemple, « je n’aime pas son travail », la maxime de l’approbation nous recommande une formule plus positive (« Je préfère plutôt… »), tandis que la maxime de la modestie conseille de se mettre soi-même en cause (« Je n’ai pas trouvé le temps d’approfondir son travail »).

De même, il est plus poli d’exprimer les désaccords en cherchant d’abord des points communs avec nos contradicteurs. Selon Leech, les maximes de la politesse sont universelles, bien que des différences puissent subsister. Si en français, on minimise son effort en disant « voici un petit cadeau pour vous », en japonais on offre un cadeau avec une formule qui exprime la modestie: « Ceci n’a pas grand intérêt mais… » (つまらないものですが).

Ces exemples montrent que la politesse correspond à la définition même du « politiquement correct » car l’on cherche avant tout à exprimer une sensibilité sociale en éliminant tout langage préjudiciable.

Poli, avec tout le monde?

La définition du « politiquement correct » a une seconde partie : elle affirme que de nouvelles normes langagières seraient aujourd’hui imposées en matière de genre, du handicap ou de l’ethnie. Est-ce un changement des règles de politesse ? Il se peut que ces règles nous semblent nouvelles parce que certaines personnes participent, de façon plus visible, à la conversation publique. Mais les règles de politesse n’ont pas changé et elles concernaient déjà tout le monde.

Par exemple, lorsque dans les années 1950, Goffman publiait ses premières observations sur les comportements polis, il s’appuyait sur une enquête menée en hôpital psychiatrique. Il y avait remarqué que la déférence était pratiquée dans des relations entre les médecins et leur patientèle. Lorsqu’un·e patient·e refusait de se joindre à une sortie, on lui montrait plutôt ce qu’il allait manquer mais on n’interférait pas davantage avec sa décision.

Dans les années 1970, Penelope Brown et Stephen Levinson se sont inspirés de la théorie de Goffman. Ils ont décrit la politesse comme un effort de « garder la face » à la fois pour soi-même et pour autrui. Goffman avait défini le concept de « face », dans son livre Les Rites d’interaction comme la valeur sociale positive que toute personne revendique. Brown et Levinson distinguent deux façons de « garder la face » : négative, lorsqu’on évite qu’autrui n’interfère avec nos actions ou notre vie privée et positive, lorsqu’on souhaite qu’autrui ait une bonne image de nous. Dans nos échanges, nous risquons constamment de « perdre la face » : soit par l’intrusion ou l’indiscrétion d’autrui, soit par la honte et tout ce qui menace la bonne image de nous-mêmes.

Or, la politesse nous permet précisément d’éviter que nous et nos interlocuteurs ou interlocutrices perdions la face. Lorsque cela arrive, nous le réparons, par des excuses ou par des moyens d’inclusion. Et cela, quel que soit notre genre, situation de handicap ou ethnie.

Embarras obligatoire en cas de gaffe

Nos seulement la politesse est due à tout le monde, mais l’embarras en cas de gaffe est, lui aussi, obligatoire. Pour Goffman, chaque rencontre est une opportunité de revendiquer un moi socialement acceptable. Lorsqu’une gaffe semble montrer le contraire, se montrer embarrassé permet de rétablir l’équilibre et le gaffeur s’empresse à corriger le malentendu. L’embarras a donc une fonction sociale : il signale que les normes sociales sont connues et acceptées.

Toutefois, nous avons tendance à manquer de respect à certaines personnes. Goffman explique ce mécanisme dans un autre livre, Le stigmate: les usages sociaux des handicaps. Il définit le stigmate comme une caractéristique personnelle qui s’impose à notre attention de sorte qu’elle « contamine » toutes les autres qualités de la personne. Goffman ne pense pas uniquement aux handicaps corporels, mais aussi à l’ethnie, la religion, l’orientation sexuelle ou politique, qui peuvent fonctionner comme autant de stigmates.

À partir d’une caractéristique, nous en supposons bien d’autres et « nous pratiquons toutes sortes de discriminations, par lesquelles nous réduisons efficacement, bien qu’inconsciemment, les chances de la personne ». Les observations de Goffman ont été confirmées par la psychologie expérimentale et on appelle aujourd’hui « effet de halo » la façon dont une caractéristique peut altérer notre jugement à l’égard d’une personne.

La politesse en politique

Aujourd’hui, il n’est pas rare de rebaptiser la politesse « politiquement correct » pour s’en affranchir. Tentant de garder la face, on déclare défendre la liberté d’expression. Mais cet abandon de la politesse n’a-t-il pas d’effets bien au-delà des groupes stigmatisés ?

Les effets sur la vie politique ne sont pas heureux. D’une part, nous perdons la capacité non seulement de pratiquer, mais aussi de reconnaître, la politesse. Par exemple, lorsqu’au débat pour la présidentielle, Emmanuel Macron avait commencé à répondre par: « Sur ce point, je suis d’accord avec vous », un contre candidat a raillé: « Vous êtes toujours d’accord avec tout le monde » et a provoqué des rires ostensibles sur le plateau. Dans cet exemple, ni ce candidat, ni la presse (qui relate un « tacle » ou une « pique ») ne semblent reconnaître que chercher des points d’accord avec son adversaire est une exigence de politesse.

D’autre part, si la fonction de la politesse est de réduire les frictions, à quoi l’abandon de la politesse peut-il bien mener ?

Depuis deux décennies, la politiste Diana Mutz étudie les incivilités dans les débats politiques. L’incivilité est un puissant capteur d’attention, nous en sommes tous piégés. Mais cette quête d’attention, par les leaders et par les médias, dégrade la vie politique.

Dans son livre In-Your-Face Politics, Diana Mutz a montré que l’exposition à des discours politiques incivils a deux effets : elle polarise l’électorat et rend ses différentes composantes moins respectueuses de l’opinion adverse. Mais elle diminue aussi leur confiance dans les politiques et dans les institutions.

Ces effets sont pernicieux. La liberté de proférer des jurons est intacte, mais lorsque son exercice dégrade la vie politique, les autres libertés sont en danger.
[Source : http://www.theconversation.com]

 

 

 

   Quelles seront les conséquences de la crise sur la sociabilité ? 

Écrit par Fabienne Martin-Juchat

Professeure en sciences de l’Information et de la communication, Université Grenoble Alpes

Avez-vous vous aussi observé les changements qui affectent la socialité ordinaire ? Lors de nos rares sorties, les regards sont fuyants, les visages sont sévères, les saluts rares. Pourquoi un tel comportement ? Le Covid-19 ne se contracte pourtant ni par le regard, ni en disant « bonjour » à un passant. Ce changement qui ne se manifeste pas que dans les quartiers urbains et « sensibles » pourrait sembler anodin. Mais il annonce une évolution peut-être durable. Si Erving Goffman était encore vivant, comment qualifierait-il ce changement ?

Selon cet auteur qui fut à la fois éthologue, anthropologue et sociologue, les règles de politesse ne sont pas à prendre à la légère. D’après Norbert Elias, sans ce travail sur soi, cette autocontrainte, la civilisation occidentale ne serait pas ce qu’elle est : une société où, s’ils sont loin d’être réellement pacifiés, les espaces publics semblent quand même plus apaisés que dans d’autres siècles et sociétés.

Importance des rites de politesse

Le travail de mise en scène de soi dans la vie quotidienne évoqué par Goffman constitue un rituel contraignant. Dans les termes de Georges Simmel – influenceur de Goffman – il permet d’éviter le sentiment d’agression engendré par la simple coprésence corporelle.

« Tout être humain est entouré d’une sphère invisible dont la dimension peut varier selon les différentes directions et les différentes personnes auxquelles on s’adresse ; nul ne peut y pénétrer sans détruire le sentiment que l’individu a de sa valeur personnelle. L’honneur établit un territoire de ce genre autour de l’homme ; avec beaucoup de finesse, le langage désigne l’affront comme le fait de “s’approcher trop près” ; c’est le rayon de cette sphère qui définit en quelque sorte la limite qu’une personne étrangère ne peut transgresser sans porter atteinte à l’honneur. »

Les rites de politesse ont un rôle essentiel : afin de préserver l’interlocuteur, il s’agit d’éviter l’inquiétude d’être agressé, impliquée par la coprésence physique. Il a fallu des siècles d’éducation dans toutes les sociétés pour contenir cette pulsion animale de peur de l’autre qui mène à une réaction primitive : sauver sa peau.

Dans nos sociétés évoluées, même s’il reste toujours un lieu de pouvoir, l’espace urbain n’est pas une arène de fauves. Les passants se contiennent afin de ne pas paraître menaçants. Pourtant les règles de savoir-vivre ne sont jamais définitivement acquises. Ainsi des magazines ou des médias sociaux grand public rappellent régulièrement les bases du savoir-vivre.

Bouleversement des règles sociales

La peur d’être contaminé et la règle « maintenir la distance » agissent sur les fondements non conscients de la socialité. L’association des deux peut faire oublier très vite les règles apprises. La peur du virus qui maintient corporellement à distance et la loi qui justifie ce comportement, vont-elles bouleverser l’ensemble des règles de conduite dans toutes les situations sociales et en particulier professionnelles ? Cela va-t-il faire disparaître les cultures où le contact physique, la proximité corporelle sont des signes d’accueil spontané et de respect de l’autre ? Allons-nous mondialement basculer dans une société de haute technologie sans contact physique dont le berceau est l’Asie ?

Une note positive dans cette possible évolution : tous les ouvrages qui simplifient la communication corporelle (du type décoder les gestes qui vous trahissent) vont enfin pouvoir être démentis, car non avenus. Plus possible de décoder des gestes hors contexte. Plus rien ne sera signifiant d’emblée. Pour analyser des comportements non verbaux, la prise en compte de chaque situation devenue unique sera essentielle. Pour ne pas sombrer ni dans la tristesse ni dans la paranoïa, il faudra être créatif si l’on tient à exprimer la sympathie, à construire la confiance et la coopération sans contact physique, et tout cela à un mètre de distance ! La communication corporelle va évoluer, les yeux deviendront plus expressifs. Selon Yves Michaud, ce sont de nombreux comportements de civilité qui vont devoir être réinventés, voire notre culture dans son intégralité.

Sans contact physique, pas de sécurité affective

D’autres notes plus inquiétantes peuvent nous rendre nostalgiques, voire profondément tristes. Ce virus annonce-t-il l’avènement d’une culture de la socialité sans corps, à distance, cachée derrière des écrans ? Au prix d’une souffrance silencieuse de la disparition de la tendresse ? Ainsi, L’écologie urbaine occidentale et sa socialité associée n’aurait été qu’un épisode de l’histoire ?

Peut-on être heureux dans une société du tout numérique : ensemble, chacun chez soi ?

Depuis les travaux de John Bowlby, nous savons que le contact physique ritualisé crée une sécurité relationnelle essentielle, un besoin vital quel que soit l’âge. Ce besoin est premier avant même la nécessité de manger ou de boire. Un bébé animal ou humain meurt s’il est privé de contact physique. La sécurité affective procurée par le contact corporel à la figure de l’attachement (paternelle ou maternelle) est à la base du développement des animaux, dont celle de l’être humain, qui n’est qu’un mammifère haptique comme les autres.

Au fil des années, le maintien de la distance face à un étranger constitue pour l’humain un apprentissage. Il est alors important de noter que les pratiques du corps basées sur le contact physique (telles que, après les danses folkloriques, ce que nous appelons aujourd’hui le sport) ont été inventées dans les sociétés modernes afin de contrebalancer la violence faite au corps par le biais des éducations religieuses puritaines.

Depuis plus d’un siècle, les pratiques de soin et de connaissance de l’autre par le contact physique et le toucher se sont développées dans un contexte de sécurité sanitaire et de recul de la religion.

Dans nos sociétés modernes ce que nous appelons la socialité ordinaire représente donc une construction où la coprésence corporelle a trouvé une place importante. Dans certaines communautés et sociétés, maintenir un mètre de distance va demander un effort considérable et provoquer une perturbation silencieuse.

Nouvelles règles de proxémie

Les cultures se distinguent par les règles qui régissent les distances entre les individus. E. T. Hall a nommé cette dimension cachée : la proxémique. En fonction des cultures, les règles de distance ne sont pas les mêmes. Les connaître permet de comprendre ce qui se joue dans des interactions. S’imposer comme autocontrainte de maintenir une distance corporelle envers autrui bouleverse cet édifice culturel, cet orchestre invisible. La proximité ne pourra plus être interprétée comme positive ou négative en fonction des contextes. La distance étant imposée, le sentiment de menace de notre liberté par interdiction de nous rapprocher sera exacerbé.

Ce Covid-19 et la biopolitique associée, définie par Michel Foucault comme le pouvoir exercé sur les corps des citoyens, requiert l’effort durable, par la maîtrise de nos mouvements physiques, de contenir ce qui semble souvent un élan spontané d’accueil d’autrui. Accolade, hug, poignée de main, main sur l’épaule, proximité physique dans les situations du quotidien, tout cela est susceptible de se transformer.

Ceci dit, la réassurance que procure le contact physique dans les relations n’est pas superficielle, elle est au cœur même de la relation humaine. Passée la crise, cette fonction dite phatique devra donc se réinventer pour signifier et soutenir l’entraide, la coopération, la confiance, le bien-être, la joie.

Comment l’ordre de l’interaction se reconstruira-t-il dans un contexte de pénurie phatique ? Les cultures qui marquent une distance physique entre les personnes auront sans doute plus de facilité à s’adapter. Et celles où l’être humain accepte que ces comportements non verbaux soient réglés et contrôlés par des autorités auront peut-être moins de difficulté à intégrer les changements.

Au-delà des situations de la vie courante, le plaisir du jeu corporel par le sport, la danse et toutes les autres pratiques d’écologie corporelle propres à nos sociétés est fondamental et on ne saurait s’en passer sans dommage. Si toutes ces activités devaient se trouver suspendues trop longtemps, cela engendrerait une grande souffrance, avec, on peut le craindre, le risque d’augmentation des violences physiques, en particulier conjugales, sous l’effet de la frustration, le sentiment de carence affective et l’impression que l’autre nous rejette.

En résumé, un seul conseil, maintenez la distance tout en préservant votre savoir-vivre et les bonnes manières !


L’autrice tient à remercier vivement Thierry Ménissier pour ses remarques, sa lecture attentive et ses suggestions.

Ce texte est publié simultanément dans la collection « Le virus de la recherche », une initiative de l’éditeur PUG en partenariat avec The Conversation et l’Université Grenoble Alpes.

[Photo : TOBIAS SCHWARZ / AFP – source : http://www.theconversation.com]

Le grand comédien est décédé le 12 mai à l’âge de 94 ans. En 2015, il publiait « J’ai vécu dans mes rêves », recueil de lettres où il célébrait Bardot, Gréco et Depardieu, égratignait Montand, Mitterrand et lui-même. Voici ce que Jacques Drillon en disait à l’époque.

Michel Piccoli à Berlin en 2011

Par Jacques Drillon

Si l’on en croit les lettres qu’il envoie à Gilles Jacob, Michel Piccoli ne ressemble pas aux personnages qu’on s’est plu à lui faire jouer, ces hommes à la fois séduisants et décevants, pleutres, cyniques, carnassiers, et qui vous font rêver d’être leur victime.

Il est profond et fin, cultivé, amusant. Il parle négligemment de ses débuts, qui ressemblent à tous les débuts d’acteurs, tresse des lauriers à certains, taille des vestes à d’autres (« On trouvait Barrault charmant, mais quand on le connaissait bien, on finissait par en avoir marre de le trouver charmant. »)

Mais pour jouer les pervers comme il le fait, d’une manière qui ne s’achète ni ne s’apprend, provoquant cette attirance-répulsion qui est le vrai secret de cette « autorité » dont il fait le plus grand cas, il faut avoir fait le tri entre les grands (Buñuel, Godard) et les moins grands. Ce n’est pas un hasard s’il dit de Buñuel, qui lui a offert son plus beau rôle dans « Belle de jour » :« Il semblait dire : je ne suis pas celui que vous pensez, et moi-même je ne sais pas comment je suis. »

Mais on ignorait qu’il était capable d’affectueux portraits, comme celui qu’il fait de Romy Schneider, ou de Brigitte Bardot :« J’ai été ébloui par son innocence et sa spontanéité. Elle était très disciplinée dans son travail. Elle était à l’heure. Elle connaissait son texte. Elle était de bonne humeur. Elle jouait aux cartes avec les coiffeurs, les maquilleurs. »

Cet homme, dont la voix de velours pourrait blesser n’importe qui, et en une seule phrase, a connu la peur de ne pas être à la hauteur, comme le pape de Moretti ; mais dans le même temps, il est tendrement affirmatif. De Juliette Gréco, dont il a partagé la vie, et qui a fini par le congédier :« On se montre tel qu’on aime être. On voit l’autre telle qu’elle aime être. On ne joue pas à s’intéresser, on s’intéresse vraiment. C’est ce qui s’est passé avec elle. »

Pourquoi Piccoli n’a pas été président de la République

On aime bien qu’il s’aime si peu. S’il admire inconditionnellement Depardieu, qu’il trouve « génial » (« Il n’avait pas un rond, il buvait comme un fou. D’ailleurs il est fou »), Montand était « encombré du sentiment qu’il avait de sa propre grandeur », et quand il a rencontré François Mitterrand, il a été « frappé par sa satisfaction d’être ce qu’il était ».

Voilà pourquoi Piccoli a été acteur, et non président de la République. De toute façon, il était trop honnête pour cette carrière :« J’ai toujours été sensible à la maladie des malhonnêtes, à leurs comportements dégoûtants, qui n’avaient rien à voir avec le fait qu’ils soient riches ou pauvres. Il y a des riches magnifiques et qu’on ne peut qu’admirer, et il y a des pauvres épouvantables. »

Producteur, il a été vite ruiné. Cavalier, il se voyait plutôt en garçon d’écurie :« J’aime le balai. Je suis un maniaque du balai. Je frotte, je frotte, jusqu’à inventer une crasse imaginaire. »

Il n’y a que l’acteur qui ait été parfaitement réussi. Il est né avec un visage capable de la plus subtile expression ; une variation d’un demi-millimètre dans le pli de la bouche ou le haussement du sourcil, et tout le personnage bascule, sa courtoisie devient épouvantable, sa politesse se transforme en une grossièreté atroce ; il porte aussi bien le pardessus que la toge ou le col roulé, parce que c’est son corps qui transforme le vêtement et non l’inverse.

Seuls quelques grands Italiens, Moravia, Visconti, possédaient une élégance aussi princière que la sienne ; sa colère est aussitôt jupitérienne, son rire féroce, et, avec son petit chapeau minable, dans « le Mépris », il est d’une veulerie somptueuse, archaïque comme le mâle, tragique comme un meurtre antique.

Cet homme, qui semblait pourtant n’avoir jamais été vraiment jeune, a vieilli. Il s’en désespère, s’en agace.« Je suis comme un stylo qui n’a plus d’encre, et je me mets à râler : Où est mon encre ? » « J’aurais désormais tendance à être… disparu. » « Certains films dans lesquels j’ai joué vont rester, mais je ne reste plus. J’aimerais ne pas mourir ! »

Et certes la vieillesse est d’une insolence impardonnable.

J’ai vécu dans mes rêves, par Michel Piccoli, avec Gilles Jacob, Grasset, 154 p., 16 euros.

[Photo : JOHN MACDOUGALL / AFP – source : http://www.nouvelobs.com]

Le comédien juif américain Peter Falk (1927-2011) a débuté dans le théâtre new-yorkais d’avant-garde, puis à Hollywood et dans le cinéma dit d’auteur (John Cassavetes). La série télévisée mythique Columbo (1968-2003) l’a rendu mondialement célèbre. Juste une dernière chose… Les mémoires de Columbo (Michel Lafon), livre de souvenirs, est paru avant que ne soit connue la maladie neurodégénérative dont il souffrait. Le 13 février 2010, le comédien Serge Sauvion, qui avait post-synchronisé Peter Falk dans la série des Columbo, est mort à 80 ans à Asnières (banlieue de Paris). Peter Falk est décédé à l’âge de 83 ans à Beverley Hills, le 23 juin 2011. Il souffrait de la maladie d’Alzheimer. Arte rediffusera le 17 mai 2020 « Peter Falk versus Columbo« , documentaire de Gaelle Royer et Pascal Cuissot. 

Publié par Véronique Chemla

« Ce livre n’est pas une autobiographie », avertit Peter Falk dès l’avant-propos de Juste une dernière chose… Les mémoires de Columbo (Michel Lafon), où il égrène des anecdotes drôles sur ses tournages, évoque son père ahuri et incrédule devant les étrangetés du monde du cinéma, ses amis, ou sa seconde épouse, l’actrice Shera Danese.

Les premiers pas à Broadway

Peter Falk naît en 1927 à New York et grandit à Ossining (New York). C’est un collégien sportif sans vocation artistique.
Ce jeune homme cherche sa voie. Il s’engage en juin 1945 dans la Marine, tente de rejoindre les rangs des combattants juifs lors de la guerre d’Indépendance de l’État juif renaissant…
Diplômé en science politique et administration publique, il échoue lors d’un entretien d’embauche à la CIA et entre à la direction du Budget du Connecticut comme conseiller à la productivité.
Intimidé par les artistes qu’il plaçait sur un piédestal, ce n’est qu’en 1956, à l’âge de 29 ans, après avoir suivi des cours de comédie, qu’il se décide à devenir acteur professionnel.

Il s’installe dans le quartier de Greenwich Village, « cœur du théâtre d’avant-garde dans la Grosse Pomme », et débute dans le off Broadway. Il connaît le succès dans Le marchand de glaces est passé d’Eugene O’Neill avec Jason Robards.
Le cinéma ? Harry Cohn, le patron de Columbia Pictures, ne propose pas de contrat à ce « futur John Garfield » au motif : « Pour le même prix, jeune homme, je préfère m’offrir un acteur avec deux yeux ». Une allusion à son œil de verre. À l’âge de trois ans, Peter Falk a subi l’ablation de son œil droit atteint d’un cancer.

Son interprétation d’un truand – il a beaucoup observé les mafieux dans les salles de billard de la côte Est – dans le film de Stuart Rosenberg Crime, société anonyme (1960) est saluée par la critique. L’acteur Sal Mineo l’invite alors à « faire campagne pour les Oscar ». Une première sélection suivie de bien d’autres…

La Grande course autour du monde

Peter Falk alterne les rôles au cinéma, au théâtre et parfois à la télévision (Les Incorruptibles). Il tourne sous la direction de Frank Capra (Milliardaire pour un jour, 1961), Stanley Kramer (Un monde fou, fou, fou, 1963), Blake Edwards (La grande course autour du monde, 1965), Sidney Pollack (Un château en enfer, 1968), Arthur Hiller (Ne tirez pas sur le dentiste, 1979)…

En 1965, Blake Edwards réalise The Great Race (La Grande course autour du monde)  avec Tony Curtis, Natalie Wood, Jack Lemmon et Peter Falk

« 1908. Six voitures prennent le départ de la première grande course automobile autour du monde qui va de New York à Paris. Parmi les concurrents, l’ignoble professeur Fate et son âme damnée, Max, sont prêts à tout pour éliminer leurs adversaires. Bientôt, ils n’ont plus qu’un seul concurrent : le séduisant Leslie. Ce dernier voyage dans sa « Leslie spécial » en compagnie de Maggie DuBois, une jolie journaliste new-yorkaise et féministe… »

« Une course-poursuite hilarante et échevelée autour du monde, entre l’ignoble professeur Fate et l’élégant Leslie… Un film culte signé Blake Edwards, avec une distribution éblouissante ».

Cette « comédie échevelée inspirée du slapstick (burlesque muet) est hilarante de la ligne de départ à celle d’arrivée. Des sabotages à répétition aux bagarres de tartes à la crème (celle du palais de Carpania est directement inspirée de La bataille du siècle réalisé par Laurel et Hardy en 1927), des courses-poursuites en Alaska et dans la jungle jusqu’à l’écroulement de la tour Eiffel, Blake Edwards ne s’autorise aucun temps mort. Il réalise là un de ses meilleurs films, servi par une époustouflante distribution – notamment Jack Lemmon, parfait en ignoble professeur Fate, et Tony Curtis, irrésistible en pilote de charme d’une élégance à toute épreuve ».

En 1968-1969, Hanna et Barbera se sont inspiré du film pour créer Wacky Races (Courses délirantes, Les Fous du volant), série de dessins animés américains humoristiques. Une série de trente-quatre épisodes de onze minutes diffusée avec succès par les télévisions américaines, françaises, canadienne, etc. À bord de la Démone Double-Zéro Grand Sport (The Mean Machine) : Satanas et Diabolo (Dick Dastardly & Muttley). Pénélope Jolicœur (Penelope Pitstop) circule à bord du véhicule n° 5, la Compact PussyCat (The Compact Pussycat) et Pierre de Beau-Fixe (Peter Perfect), play-boy conduit l’automobile n° 9, la Turbo Terrific (The Turbo Terrific).

Columbo

Peter Falk joue dans Le prisonnier de la 2e avenue de Neil Simon (1971), Glengarry Glen Ross de David Mamet (1986), Le désarroi de M. Peter de Arthur Miller (1998).

C’est en 1971 qu’il acquiert une célébrité mondiale en interprétant le lieutenant Colombo dans une série télévisée dont il signe le scénario et la réalisation de quelques épisodes et qui prend fin en 2003. C’est avec un soin méticuleux que Peter Falk compose son personnage : il choisit parmi ses vêtements un vieil imper froissé pour camper un policier intelligent et débonnaire, à la dégaine négligée, à l’indéfectible politesse, à l’éternelle étourderie, à la profonde modestie et aux répliques devenues cultes : « Quand je dirai çà à ma femme… Juste une dernière chose ». Son jeu sera récompensé par quatre Emmy Awards.

Cet acteur en quête d’expériences originales évoque notamment Frank Sinatra, producteur respectant sa promesse (Les Sept voleurs de Chicago, 1964), John Cassavetes (Husbands), dont il loue la « fertilité de l’esprit », et le réalisateur allemand Wim Wenders (Les ailes du désir).
De Peter Falk, on découvre la distraction, la curiosité qui l’incite à aller dans la Yougoslavie de Tito, l’ironie et ses hobbies, dont le dessin de femmes au fusain et à l’aquarelle.
On peut regretter que Peter Falk évoque peu sa famille juive – père d’origine russe, mère d’origine polonaise et tchèque – dont l’ancêtre Miksa Falk était le rédacteur en chef de Pester Lloyd, journal de langue allemande de Budapest (Hongrie).

« Peter Falk versus Columbo« 

Arte diffusa le 31 mars 2019 « Peter Falk versus Columbo« , documentaire de Gaelle Royer et Pascal Cuissot. « Comment l’acteur Peter Falk a créé, puis vécu, avec l’un des plus populaires antihéros de télévision de tous les temps. Un joyeux portrait en forme d’enquête ». « À travers des images d’archive, des interviews et extraits de ses films et séries TV, ce film mène l’enquête sur l’incroyable succès du personnage de série TV Columbo, et sur l’acteur légendaire qui l’a incarnée. »

« Peter Falk n’est pas seulement ce flic sympathique et débraillé de Los Angeles. Acteur de cinéma et de théâtre, il fut dirigé par les plus grands réalisateurs du XXème siècle : Nicolas Ray, Frank Capra, Blake Edwards, William Friedkin, Sydney Pollack… Nominé deux fois aux Oscars, récompensé à de multiples reprises aux Emmy Awards, Golden globes et autres prix prestigieux, le parcours atypique de cet acteur reste pourtant une énigme. »

« Premier antihéros de l’histoire des séries, Columbo est aussi l’un des rares personnages de télévision à être devenu une icône internationale. Mais si, de 1968 à 2003, plus de deux milliards de téléspectateurs dans le monde ont suivi ses enquêtes sur le petit écran, une infime partie d’entre eux connaît le nom de celui qui l’a incarné. Disparu en 2011, Peter Falk s’est si bien approprié le rôle qu’il en est venu à se confondre avec ce dernier. L’imperméable froissé, il l’a tiré de sa propre penderie, avant de choisir lui-même son véhicule, une vieille Peugeot abandonnée dans un studio par un Français de passage. Et une fois la première saison lancée, en 1971, ce déjà gros fumeur se mettra au cigare mâchonné. Quant à l’irrésistible dissymétrie du regard – la pupille droite fixe semblant confondre le coupable, la gauche plissée en signe de fausse perplexité –, elle procède d’une trouvaille d’acteur pour surmonter un handicap d’abord jugé rédhibitoire par l’un des patrons d’Hollywood : la perte, à 3 ans, d’un œil, remplacé par une prothèse. »

« Mi-biographie, mi-enquête policière, ce portrait malicieux et alerte, à l’image d’un acteur qui ne s’est jamais pris trop au sérieux, raconte comment s’est fabriquée, au fil des saisons, la symbiose unique entre Peter Falk et son double de fiction. Mais il rappelle aussi que ce natif du Bronx, qui a embrassé sur le tard, à 29 ans, le métier de comédien, a joué dans d’innombrables pièces de théâtre et films – notamment pour Nicholas Ray, Frank Capra, Blake Edwards, William Friedkin, Wim Wenders, et surtout pour son ami John Cassavetes, qui lui a donné ses plus beaux rôles dans Husbands (1970) puis Une femme sous influence (1974). Archives, extraits de films et entretiens ressuscitent le « vrai » Columbo dans toutes ses dimensions. »

« Peter Falk, imper et classe »
Irène Berelowitch a écrit dans Arte magazine (n° 14, 30 mars-5 avril 2019) :

Peter, c’est Columbo
« En près de soixante-dix épisodes, de 1968 (il a alors 40 ans) à 2003, Peter Falk s’est si bien fondu dans les manières et les répliques du sagace enquêteur de Los Angeles (“Juste une dernière chose…”) qu’aux yeux de générations de téléspectateurs il a disparu derrière le personnage. Une identification accomplie dès le départ : “N’écris rien pour Peter, puisque Peter, c’est Columbo”, recommandent Richard Levinson et William Link, les créateurs de la série, à Steven Bochco, l’un de ses scénaristes. Aussi modeste, coriace et obsessionnel que son alter ego, l’acteur, qui d’ailleurs s’est souvent satisfait d’exceller dans les seconds rôles, se disait invariablement heureux de l’immense célébrité que lui a apportée le rôle, fût-ce en faisant oublier son véritable nom.

Cassavetes selon Falk 

Devenu, grâce aussi à Columbo, l’acteur le mieux payé d’Hollywood, Falk pourra cofinancer, en 1974, Une femme sous influence, le film de son ami Cassavetes que tous les studios ont refusé. Il y gagne entre autres l’un de ses plus grands rôles, celui du mari amoureux et paumé de Gena Rowlands, magnifique en femme au foyer à la dérive. Les deux hommes se sont rencontrés en 1970 sur le plateau de Mikey et Nicky, d’Elaine May. Le cinéaste propose alors à Peter Falk un tournage en roue libre : Husbands, où ils forment avec Ben Gazzara un trio mémorable, scelle leur alliance à la vie comme à l’écran. “John était obnubilé par l’envie de montrer ce besoin très humain, absolu, d’aimer et d’être aimé, et combien c’est difficile”, résumera Falk.

Un ange à Berlin

“T’as vu ? C’est Columbo !” En 1987, pour Les ailes du désir, Wim Wenders promène l’acteur dans l’hiver berlinois, dans la peau d’un ange redevenu homme qui ressemble terriblement, non à Columbo, mais à Peter Falk. Comme ce dernier, il aime fumer, dessiner, jurer d’une voix rocailleuse en exagérant son accent juif new-yorkais, et se fondre dans le décor, caché derrière son avatar célèbre et de faux airs dilettantes : “Est ce que je suis meilleur acteur maintenant que je l’étais autrefois ? Quoi qu’on fasse, ils disent toujours que c’est formidable.”

Site du comédien : http://www.peterfalk.com/

Peter Falk, Juste une dernière chose… Les mémoires de Columbo. Michel Lafon. Paris, 2006. 272 pages. ISBN : 2-7499-0572-9

« Peter Falk versus Columbo » de Gaelle Royer et Pascal Cuissot
France, ZED pour ARTE France, 2018, 52 min
Sur Arte les 31 mars 2019 à 22 h 45 et 13 avril 2019 à 6 h 25, 17 mai 2020 à 22 h 50
52 min
Disponible du 10/05/2020 au 18/06/2020
Visuels :
Peter Falk
Peter Falk et Martin Landau
Scène d’ un épisode  » Columbo » avec Peter Falk
Peter Falk dans le rôle de Columbo
© ZED

La Grande course autour du monde, de Blake Edwards
Warner Bros., Patricia, Jalem Productions, Reynard, Martin Jurow, 1965, 146 min
Auteur : Arthur A. Ross, Blake Edwards
Image : Russell Harlan
Montage : Ralph E. Winters
Musique : Henry Mancini
Scénario:  Arthur A. Ross
Avec Jack Lemmon, Tony Curtis, Nathalie Wood, Peter Falk, Arthur O’Connell, Dorothy Provine, Larry Storch, Ross Martin
Sur Arte les 25 mars à 13 h 35 et 13 avril 2013 à 13 h 35

Cet article a été publié par Guysen, puis sur ce blog les 17 février 2010, 24 juin 2011, 8 avril 2013 et 13 avril 2016, 30 mars 2019. Il a été mis à jour le 15 mai 2020.

[Source : http://www.veroniquechemla.info]

Prezentado por Sharope Blanco

Tres anyos pasaron !  Kuando pasaron, komo pasaron ?  A mi edad todo pasa tan presto ke no se mas en ke diya, en ke mez estamos !!! Un fenomeno de la vejes ! I povreta de mi, siguo pensando ke tengo 12 anyos, i a vezes 150 !…

Era en verano 2017… Komo ayer me akodro ke me alevanti una demanyana entera sudando, kon un apretamiento en el korason, komo si una negra koza estava para afitar…. Akel diya me ambezi ke se muryo uno de los maestros de la poeziya sefaradi.  El patriarko, el grande maestro amado i estimado por todos, Haim Vitali Sadacca, de bendicha memorya, ke los lektores del Diariojudyo konosen bien de sus poeziyas sovre sus amores lo mas i sus relasyones sosyalas…. Akel diya yori, yori por Vitali ke bolo al Ganeden i mos desho la buena vida….

Tuvo un vida larga i ermoza en las mijores epokas del mundo entero, konosyo guerras i paz, rikezas, tuvo una famiya maraviyoza kon la mujer ke tanto amo i dos ijos mijorado de todos !  Tuvo inyetos de los kualas asistyo a las bodas, eskrivyo enfin su poemeryo ke le dyo la mas grande satisfaksyon en la vida.

Por sierto ke teniya talento i era un grande filantropisto.

Haim Vitali Sadacca
El autor de UN RAMO DE POEMAS

Me akodro dayinda de su  «palasyo»  en el mijor sityo de Istanbul, el i su mujer tan modestos entre los objetos d’arte i de grande valor. Sus manera impekable de arresivir sus invitados, las memoryas tan interesantes de sus viajes i sus vida en sus kazas del Canada i de Florida los invyernos.

Me aviya amostrado todo lo ke eskrivyo en solitreo ke utliziva komo stenografiya !

Se aviya namorado de mis poeziyas en fransez i todas las otras…. Me tratava de grande maestra i yo riiya de su ayre seryozo i sinsero !  Me  metiya a ensenyarle un poko komo puediya uzar su komputadora… Janet tambien oyiya mis eksplikasyones para akodrarle estos mas tadre.  No…. No teniya dinguna dispozisyon para la teknolojiya… Le viniya difisil porke su miente rechesava otomatikamente lo ke no se aviya ambezado en su manseves….

Vitali era namorado del Amor, de la Buendad, de su familya i de las poeziyas… Puediya pasar oras i oras a kompozar sus versos malgrado los batires de su mujer ke preferava pasar el tiempo kon el…. Eran muy atados el uno al otro.

Me telefonava muncho i avlavamos kon Janet tambien. Me kontava lo ke pensava, me demandava komo kompozar mijor i kualo eran mis impresyones sovre sus poeziyas…

Me diziya ke avlavamos la mizma lingua malgrado ke su stilo era muy diferente del miyo. Se tresaliya kuando uno alavava su ovra, lo ke entyendo perfektamente !

El sekreto de la larga vida de Vitali , fina sus 98  anyos, era  «kaminar»…   Muncho i kada diya kon su espoza Janet…  Komer poko i tener siempre una buena humor, lo mas, topar la felisitad en el amor.  Era un grande amorozo komo lo puedemos remarkar en sus poeziyas…

Era un perfekto «gentleman»  siempre kon una flor a la botoniera de la jaketa de su kostum.  Kon su avla tan dulse i una politessa remarkavle para todos.

Era mi buen amigo… EL ke estimava muncho… Uno de los muy raros poetos de muestra lingua.

Un monsieur komo los ke konosi munchos anyos antes, kuando Istanbul era una de las sivdades las mas sivilizadas, las mas elegantes, las mas kozmopolitanas del mundo… Ande era ermozo bivir, ande se respirava el arte, el komersyo, la savyedura, la meskla del Oriente i del Oksidente…

No te olvidaremos Vitali, maestro Sadacca, maestro amado i muy estimado poeto, uno de las perlas ke tuvimos en SEFARADI MUESTRO

Mis kondoleansyas a Janet, a su familya i a todos ke peryeron en el «un kerido…»

Arepozate en Paz…. En la Luz i en la Ermozura de las Guertas de la Eternidad…

PS..  Por seguro ke tus versos seran meldados en muestros kantones de vezes en kuando komo siempre me lo demandates…. Sera una honor i un grande plazer para moz.

sharope.blanco@gmail.com

DEKLARASYON DE UN OMBRE TIMIDO

TE DEZEYI, TU ME DATES EL AMOR DE MI VIDA

KREYEME TE ADORO !

TE aviya enkontrado en akel dia de friyo,

DEZEYI ver la kayida de la inyeve al riyo.

TU estavas en su bodre kon sonrisa luminoza,

ME DATES un plazer vyendo tu kaminada ermoza.

EL sujeto de  mis poesias dezeates saver.

AMOR, humanismo, feridas, sikatrizes deven ser.

DE kada linya si los primeros biervos alevantas

MI sentido kreyo ke salira a luz i te enkantas.

VIDA pasajera…bive aryento los amorozos

KREYEME , seras la mujer alegre, yena de gozos.

TE konsejo a ke siempre sonriyes a los espejos

ADORO las personas ke son keridas de los vyejos.

Haim Vitali Sadacca
Montreal

[Orijen: http://www.diariojudio.com]

Quelles seront les conséquences de la crise sur la sociabilité ?

Écrit par Fabienne Martin-Juchat

Professeure en sciences de l’Information et de la communication, Université Grenoble Alpes

Avez-vous vous aussi observé les changements qui affectent la socialité ordinaire ? Lors de nos rares sorties, les regards sont fuyants, les visages sont sévères, les saluts rares. Pourquoi un tel comportement ? Le Covid-19 ne se contracte pourtant ni par le regard, ni en disant « bonjour » à un passant. Ce changement qui ne se manifeste pas que dans les quartiers urbains et « sensibles » pourrait sembler anodin. Mais il annonce une évolution peut-être durable. Si Erving Goffman était encore vivant, comment qualifierait-il ce changement ?

Selon cet auteur qui fut à la fois éthologue, anthropologue et sociologue, les règles de politesse ne sont pas à prendre à la légère. D’après Norbert Elias, sans ce travail sur soi, cette autocontrainte, la civilisation occidentale ne serait pas ce qu’elle est : une société où, s’ils sont loin d’être réellement pacifiés, les espaces publics semblent quand même plus apaisés que dans d’autres siècles et sociétés.

Importance des rites de politesse

Le travail de mise en scène de soi dans la vie quotidienne évoqué par Goffman constitue un rituel contraignant. Dans les termes de Georges Simmel – influenceur de Goffman – il permet d’éviter le sentiment d’agression engendré par la simple coprésence corporelle.

« Tout être humain est entouré d’une sphère invisible dont la dimension peut varier selon les différentes directions et les différentes personnes auxquelles on s’adresse ; nul ne peut y pénétrer sans détruire le sentiment que l’individu a de sa valeur personnelle. L’honneur établit un territoire de ce genre autour de l’homme ; avec beaucoup de finesse, le langage désigne l’affront comme le fait de “s’approcher trop près” ; c’est le rayon de cette sphère qui définit en quelque sorte la limite qu’une personne étrangère ne peut transgresser sans porter atteinte à l’honneur. »

Les rites de politesse ont un rôle essentiel : afin de préserver l’interlocuteur, il s’agit d’éviter l’inquiétude d’être agressé, impliquée par la coprésence physique. Il a fallu des siècles d’éducation dans toutes les sociétés pour contenir cette pulsion animale de peur de l’autre qui mène à une réaction primitive : sauver sa peau.

Dans nos sociétés évoluées, même s’il reste toujours un lieu de pouvoir, l’espace urbain n’est pas une arène de fauves. Les passants se contiennent afin de ne pas paraître menaçants. Pourtant les règles de savoir-vivre ne sont jamais définitivement acquises. Ainsi des magazines ou des médias sociaux grand public rappellent régulièrement les bases du savoir-vivre.

Bouleversement des règles sociales

La peur d’être contaminé et la règle « maintenir la distance » agissent sur les fondements non conscients de la socialité. L’association des deux peut faire oublier très vite les règles apprises. La peur du virus qui maintient corporellement à distance et la loi qui justifie ce comportement, vont-elles bouleverser l’ensemble des règles de conduite dans toutes les situations sociales et en particulier professionnelles ? Cela va-t-il faire disparaître les cultures où le contact physique, la proximité corporelle sont des signes d’accueil spontané et de respect de l’autre ? Allons-nous mondialement basculer dans une société de haute technologie sans contact physique dont le berceau est l’Asie ?

Une note positive dans cette possible évolution : tous les ouvrages qui simplifient la communication corporelle (du type décoder les gestes qui vous trahissent) vont enfin pouvoir être démentis, car non avenus. Plus possible de décoder des gestes hors contexte. Plus rien ne sera signifiant d’emblée. Pour analyser des comportements non verbaux, la prise en compte de chaque situation devenue unique sera essentielle. Pour ne pas sombrer ni dans la tristesse ni dans la paranoïa, il faudra être créatif si l’on tient à exprimer la sympathie, à construire la confiance et la coopération sans contact physique, et tout cela à un mètre de distance ! La communication corporelle va évoluer, les yeux deviendront plus expressifs. Selon Yves Michaud, ce sont de nombreux comportements de civilité qui vont devoir être réinventés, voire notre culture dans son intégralité.

Sans contact physique, pas de sécurité affective

D’autres notes plus inquiétantes peuvent nous rendre nostalgiques, voire profondément tristes. Ce virus annonce-t-il l’avènement d’une culture de la socialité sans corps, à distance, cachée derrière des écrans ? Au prix d’une souffrance silencieuse de la disparition de la tendresse ? Ainsi, L’écologie urbaine occidentale et sa socialité associée n’aurait été qu’un épisode de l’histoire ?

Peut-on être heureux dans une société du tout numérique : ensemble, chacun chez soi ?

Depuis les travaux de John Bowlby, nous savons que le contact physique ritualisé crée une sécurité relationnelle essentielle, un besoin vital quel que soit l’âge. Ce besoin est premier avant même la nécessité de manger ou de boire. Un bébé animal ou humain meurt s’il est privé de contact physique. La sécurité affective procurée par le contact corporel à la figure de l’attachement (paternelle ou maternelle) est à la base du développement des animaux, dont celle de l’être humain, qui n’est qu’un mammifère haptique comme les autres.

Au fil des années, le maintien de la distance face à un étranger constitue pour l’humain un apprentissage. Il est alors important de noter que les pratiques du corps basées sur le contact physique (telles que, après les danses folkloriques, ce que nous appelons aujourd’hui le sport) ont été inventées dans les sociétés modernes afin de contrebalancer la violence faite au corps par le biais des éducations religieuses puritaines.

Depuis plus d’un siècle, les pratiques de soin et de connaissance de l’autre par le contact physique et le toucher se sont développées dans un contexte de sécurité sanitaire et de recul de la religion.

Dans nos sociétés modernes ce nous appelons la socialité ordinaire représente donc une construction où la coprésence corporelle a trouvé une place importante. Dans certaines communautés et sociétés, maintenir un mètre de distance va demander un effort considérable et provoquer une perturbation silencieuse.

Nouvelles règles de proxémie

Les cultures se distinguent par les règles qui régissent les distances entre les individus. E. T. Hall a nommé cette dimension cachée : la proxémique. En fonction des cultures, les règles de distance ne sont pas les mêmes. Les connaître permet de comprendre ce qui se joue dans des interactions. S’imposer comme autocontrainte de maintenir une distance corporelle envers autrui bouleverse cet édifice culturel, cet orchestre invisible. La proximité ne pourra plus être interprétée comme positive ou négative en fonction des contextes. La distance étant imposée, le sentiment de menace de notre liberté par interdiction de nous rapprocher sera exacerbé.

Ce Covid-19 et la biopolitique associée, définie par Michel Foucault comme le pouvoir exercé sur les corps des citoyens, requiert l’effort durable, par la maîtrise de nos mouvements physiques, de contenir ce qui semble souvent un élan spontané d’accueil d’autrui. Accolade, hug, poignée de main, main sur l’épaule, proximité physique dans les situations du quotidien, tout cela est susceptible de se transformer.

Ceci dit, la réassurance que procure le contact physique dans les relations n’est pas superficielle, elle est au cœur même de la relation humaine. Passée la crise, cette fonction dite phatique devra donc se réinventer pour signifier et soutenir l’entraide, la coopération, la confiance, le bien-être, la joie.

Comment l’ordre de l’interaction se reconstruira-t-il dans un contexte de pénurie phatique ? Les cultures qui marquent une distance physique entre les personnes auront sans doute plus de facilité à s’adapter. Et celles où l’être humain accepte que ces comportements non verbaux soient réglés et contrôlés par des autorités auront peut-être moins de difficulté à intégrer les changements.

Au-delà des situations de la vie courante, le plaisir du jeu corporel par le sport, la danse et toutes les autres pratiques d’écologie corporelle propres à nos sociétés est fondamental et on ne saurait s’en passer sans dommage. Si toutes ces activités devaient se trouver suspendues trop longtemps, cela engendrerait une grande souffrance, avec, on peut le craindre, le risque d’augmentation des violences physiques, en particulier conjugales, sous l’effet de la frustration, le sentiment de carence affective et l’impression que l’autre nous rejette.

En résumé, un seul conseil, maintenez la distance tout en préservant votre savoir-vivre et les bonnes manières !


L’autrice tient à remercier vivement Thierry Ménissier pour ses remarques, sa lecture attentive et ses suggestions.

Ce texte est publié simultanément dans la collection « Le virus de la recherche », une initiative de l’éditeur PUG en partenariat avec The Conversation et l’Université Grenoble Alpes.

[Photo : TOBIAS SCHWARZ / AFP – source : http://www.theconversation.com]

Bernard Giraudeau et Fanny Ardant dans le film Ridicule de Patrice Chéreau, en 1996. Allociné.

Écrit par Sandrine Aragon

Chercheuse en littérature française (Le genre, la lecture, les femmes et la culture), Sorbonne Université

La libération de la parole féminine qui a accompagné le mouvement #MeToo ou les récents remous liés à la dernière cérémonie des Césars invitent à réfléchir sur l’histoire de la galanterie en France, et son influence sur la parole portée par des femmes. Inventée dans les salons du XVIIe siècle, la galanterie, dans sa forme actuelle, est-elle l’alliée ou l’ennemie de la libération des femmes ?

La naissance de la galanterie

La galanterie est née dans les salons où recevaient des dames de la noblesse : dès 1608, Catherine de Rambouillet, puis Madeleine de Scudéry, et M.M. de Lafayette ouvrent leur salon. Dans ces lieux de sociabilité, hommes et femmes se divertissent et s’instruisent : Pellisson, Voiture et Corneille y sont célébrés. La galanterie se développe alors comme un comportement social adopté par les hommes et les femmes, partageant la noblesse de « l’âme » et du sang.

La cour de Louis XIV travaille la distinction, le raffinement et l’art de plaire aux dames en reprenant des traditions de l’amour courtois et du livre du Courtisan de Castiglione, un modèle qui s’exporte en Europe. Pour orienter les mœurs vers plus de politesse et de respect des dames, on lit les romans à la mode et on en discute : L’Astrée d’Honoré D’Urfé, ou la Clélie de Madeleine de Scudéry. Avec La Carte de Tendre, on trace le parcours d’un galant amant qui veut rendre hommage à sa dame. La conversation adopte le naturel de l’expression des dames, par opposition au langage des pédants. C’est le rôle des dames d’éduquer les honnêtes hommes à moins de rudesse et plus de politesse.

La Carte de Tendre ou Carte du Pays de Tendre. BnF/Wikipedia

Une influence sujet de moquerie

Certains auteurs se moquent de ces prises de parole féminines et de cette influence accrue des femmes. C’est le cas de l’abbé de Pure avec La Prétieuse en 1656, Somaize, Dictionnaire des Prétieuses suivi par Molière, dans Les Prétieuses Ridicules en 1659. La mode des « précieuses ridicules » est lancée. Leurs héroïnes se piquent d’avoir des lumières de tout et n’entendent rien. Elles sont accusées d’avoir des prétentions nobiliaires et de vouloir régenter la sphère lettrée.

Les grandes dames lettrées, comme Madeleine de Scudéry, ou M.M. De la Fayette, loin de s’insurger contre ces images, en rient et proposent en retour des modèles de dames instruites mais sages, sans excès, valorisant la modestie et la douceur que l’on associe alors au sexe féminin.

Molière, avec L’École des femmes, puis Les Femmes savantes, rencontre un franc succès quand il met en scène l’affrontement de la jeune génération, galante, face aux anciens, prompts à enfermer les femmes. On rit des bourgeoises qui imitent les nobles ; elles idolâtrent un pédant ridicule, tandis que le mari est dépassé par les lubies scientifiques de sa femme (dans les Femmes Savantes).

À la fin du XVIIe siècle, la querelle des Anciens et des modernes divise la bonne société. Les modernes lancent avec des femmes la mode des contes de fées (Perrault, Mlle Lhéritier) et les anciens (Boileau, La Fontaine), défendent une culture de forme et d’héritage antique, à laquelle les femmes n’ont pas accès, faute d’éducation classique. Dans les salons du XVIIe, les femmes ont donc pu s’exprimer et parfaire leur éducation grâce à une « galante compagnie » ; un modèle français né à la cour de Versailles qui s’est même exporté.

Au XVIIIe siècle, la galanterie change de sens

Alain Viala a montré comment la galanterie avait évolué (dans La France Galante en 2008 et La Galanterie une mythologie française, 2019). L’idéal galant, cette éthique fondée sur le mérite personnel, l’esprit et le respect envers les dames, se diffuse peu à peu dans différentes classes sociales grâce aux Journaux, au théâtre (avec Marivaux notamment) et dans les arts.

Mais au XVIIIe siècle, il se réduit progressivement au libertinage. Le galant homme devient l’homme galant, l’adjectif change de place et la notion de sens. Dans les fêtes galantes de Watteau, le libertin courtise des femmes galantes qui abandonnent vite vertu et honneur.

Antoine Watteau, Fêtes vénitiennes, v. 1717. Watteau s’est lui-même représenté, assis, jouant de la musette de cour, à droite du tableau.

Certains dénoncent la galanterie comme un simulacre hypocrite : c’est pour Montesquieu le « mensonge de l’amour », pour Rousseau « le contraire du sentiment », pour Germaine de Staël « de la bassesse ». Simulacre de jeux de l’amour, la galanterie poursuit son chemin dans les salons du XVIIIe, où l’ironie est à la mode (on se souvient du film Ridicule).

La marquise Du Deffant, connue pour son esprit caustique, tient un grand salon. Voltaire lui présente sa compagne, la physicienne Emilie du Châtelet, souhaitant les voir devenir amies. Mais Marie Du Deffant dresse d’elle un portrait au vitriol : « Née sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s’est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant point que la singularité, ne donne la supériorité. » Le salon n’est pas forcément un lieu de solidarité entre femmes. Jalousie de la plus âgée faisant barrage aux élans de la plus jeune, elle condamne les discours de la passionnée de sciences.

Au XIXe siècle, on se moque des femmes qui prennent la parole dans les salons ; c’est le temps des « bas bleus ». Avec la Restauration, des discours invitant les femmes à ne pas pérorer dans les salons au nom du respect des règles de bienséance refont surface. La galanterie envers les dames n’est plus qu’apparence, elle est enseignée par des baronnes comme l’art de bien se tenir en société. Michelle Perrot l’expliquait dans l’émission « Lieux de mémoire » en 1996 :

« La galanterie n’est plus véritablement un rapport entre les hommes et les femmes. La galanterie va devenir une coquille vide. […] des mots, des gestes de plus en plus superficiels : ouvrir une porte, faire asseoir une dame, lui dire des compliments ».

Au XXe siècle, Simone de Beauvoir présente la galanterie française comme un système de domination des femmes, qui les empêche de s’exprimer et n’est plus qu’un modèle de séduction. Elle écrit dans Le Deuxième sexe :

« La femme est vouée à la galanterie du fait que ses salaires sont minimes tandis que le standard de vie que la société exige d’elle est très haut[…] il faut qu’elle plaise aux hommes pour réussir sa vie de femme. »

Giselle Halimi lui emboîte le pas dans La Cause des femmes (1973), même si elle dira plus tard qu’elle accepte la galanterie si hommes et femmes sont également galants.

Mona Ozouf, dans Les Mots et les femmes (1995), veut croire quant à elle que la galanterie et le féminisme peuvent se mêler et constituer une singularité française. Elisabeth Badinter semble du même avis, dans XY (1992) :

« Le rapport entre hommes et femmes en France est plus doux, plus solidaire, plus ­empreint de séduction que dans d’autres cultures européennes. Rien ne fait plus horreur aux Français, hommes et femmes, que la guerre des sexes ou la séparation physique entre eux. »

Que reste-t-il de la galanterie au XXIe siècle ?

Les anglo- saxons (Susan Fisk et Peter Glick) définissent la galanterie comme une sorte de « sexisme bienveillant », particulièrement insidieux car il invite avec des gestes aimables les femmes à se taire et à laisser les hommes agir pour elles.

Les féministes françaises sont divisées sur ce point depuis plus de 50 ans. La tribune sur le « droit d’importuner » publiée dans le Monde en 2018 ravive le débat dès ses premiers mots : « Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. » Catherine Deneuve, qui avait participé en 1971 au « manifeste des 343 » (femmes avouant leur avortement), a rejeté ainsi avec Ingrid Caven, Catherine Millet et une centaine d’autres un féminisme qui fustigerait les hommes et diviserait les sexes, au nom du maintien d’une forme de la galanterie à la française.

La récente prise de parole liée au mouvement #MeToo et la 45e cérémonie des Césars mettent au jour de nouvelles divisions.

D’un côté, certaines icônes du cinéma, qui ont représenté en leur temps la liberté sexuelle et bâti leur carrière sur des images de galanterie au cinéma (Brigitte Bardot, Fanny Ardant). De l’autre, une jeune génération, soutenue par les deux sexes, essaie de faire entendre la voix des victimes d’agression et de harcèlement sexuel (Adèle Haenel, Swann Arlaud).

En jouant sur la dépendance des actrices à des sélections et à des prix pour progresser dans le métier, on les invite à se taire, leur parole est condamnée, si bien que même certaines associations féministes préfèrent garder le silence.

Dans le même temps, on produit des directives, des cours, pour éduquer les hommes et les femmes à des comportements non sexistes. On parle de rééduquer la société à plus de vraie civilité, comme au XVIIe, c’est même « une grande cause du quinquennat ».

Anciens et modernes s’affrontent toujours sur les modalités d’accès à la parole pour les femmes, et sur les comportements adéquats à l’égard des femmes, en particulier lorsqu’on est un homme. Mais aujourd’hui, la galanterie est associée aux anciens et, dans sa version héritée du XIXe, réduite à un jeu de séduction.

Pour maintenir « ce mythe de la galanterie » d’antan, il ne faudrait pas évoquer les sujets qui fâchent dans les salons de la bonne société, dissocier l’homme et l’œuvre. Mais comment, dans ces conditions, parler des violences sexuelles faites aux femmes ? Les femmes, même très en vue, n’auraient-elles pour seule solution que de « se lever et se barrer » ou de lâcher un laconique « écœurée » sur les réseaux sociaux, en 2020 ?

En réalité, des solutions existent :

  • Condamner sévèrement le viol, tout en respectant la présomption d’innocence et en se méfiant de l’acharnement médiatique. Les tweets se diffusent vite, comme les pamphlets en leur temps.
  • Éduquer à bien distinguer jeux de séduction et harcèlement, et à la vraie civilité moderne, égalitaire : je tiens la porte en sortant du métro à tous, ou enseigner à dire : « non, ce n’est pas ma tasse de thé ».
  • Ne pas avoir peur de la parole féminine libératrice, déjà appelée de ses voeux par Hélène Cixous dans le Rire de la méduse. Nos autrices comiques françaises l’ont bien compris : Blanche Gardin (deux fois Molière de l’humour), Valérie Lemercier, Laura Laune, Claudia Tagbo, Nora Hamzaoui, Nicole Ferroni, Florence Foresti ou Caroline Vigneaux, – s’empressent de rire de tout, surtout d’elles-mêmes, et connaissent un franc succès. Au pays de Molière, c’est peut-être par l’esprit et le comique que nous savons le mieux dénoncer les travers de la société.

[Source : http://www.theconversation.com]

L’HISTOIRE

Une maison de vacances, au bord d’un lac. Des femmes passent la soirée entre elles, attendant que leurs maris respectifs, quatre frères, les y rejoignent. Elles sont diversement pleines d’espoir ou tendues, selon que leur couple va bien ou pas, et l’attente les incite à se remémorer ce qui, pour chacune, fut le moment où l’orientation de sa relation conjugale s’est décidée.

ANALYSE ET CRITIQUE

Film inhabituel que celui-ci, dont la narration est éclatée du fait de sa structure, reposant sur trois histoires principales (1). Il creuse la question du couple, comme lieu de lutte des pouvoirs, de révélation et de compromission – et en cela il appartient à l’une des grands thématiques du cinéma de Bergman – et en même temps il explore différentes tonalités de récit, presque des genres, littéraires ou cinématographiques. Ainsi, l’histoire de Rakel et d’Eugen est un drame classique de l’adultère bourgeois (on pense Stendhal, Flaubert), tandis que le segment consacré à Marta et Martin est quasiment muet et clairement influencé, par moments, par l’expressionnisme allemand ou par le surréalisme. Enfin, l’épisode concernant Karin et Fredrik, hautement lubitschien dans son traitement, tient de la plus pure « comédie du remariage » (2) (dont des représentants-type seraient Cette sacrée véritéMon épouse favorite ou La Dame du vendredi).

Le jeu du portrait chinois

Les femmes réunies ici ne se côtoient vraisemblablement que parce qu’elles appartiennent, par alliance, à la puissante famille Lobelius. On a en effet peine à concevoir ce qui autrement les rapprocherait, tant elles sont dissemblables (on surprendra d’ailleurs, à plusieurs moments du film, les commentaires fielleux de l’une d’entre elles sur telle autre). Il semble également qu’elles ne se connaissent que peu, ou dans un contexte tellement artificiel que leurs rapports sont demeurés très superficiels. Le désœuvrement de leur attente les laisse en proie à leurs angoisses, et le seul remède semble alors être la mise en commun, par la parole, de leurs problèmes de couple. Cela prend la forme d’une sorte de jeu de la vérité, ou du portrait chinois, axé autour de la question « à quel moment avez-vous su de quoi serait faite votre relation avec votre mari ? ». Avec, peut-être, l’espoir que naisse une forme de solidarité féminine du partage de ces expériences.

Des quatre épouses présentes, seule Annette (Aino Taube), mariée à Paul (Håkan Westergren), élude la question, se contentant d’expliquer aux autres qu’ils sont devenus de parfaits étrangers, et qu’ils n’ont plus d’histoire dans le présent (et donc, plus rien à raconter). On peut penser aussi que sa réserve est l’apanage de sa génération : elle est en effet sensiblement plus âgée que les autres femmes (son fils Henrik est à l’âge des premières amours, comme on le verra un peu plus loin), et pour cela se rattache à cette époque où les épouses mettaient encore leur vie intime sous l’éteignoir plutôt que de s’autoriser à aller chercher le bonheur ailleurs que dans leur mariage.

Premier segment : Eugen et Rakel, ou l’aliénation respectable

Les évènements racontés par Rakel (Anita Björk) se sont déroulés deux ans auparavant, dans cette même maison de vacances. Le flash-back nous la montre oisive, baillant copieusement au milieu du salon alors qu’il fait grand jour, en somme dans la pose de la femme pour qui la paresse est un mode de vie. Les informations que nous glanerons ensuite sur son époux Eugen (Karl-Arne Holmsten) le dépeindront comme un dilettante rêveur, comptant régulièrement sur la fortune familiale comme sur une bouée de sauvetage contre son manque de sens des réalités.

Survient Kaj (Jarl Kulle, abonné aux rôles de séducteurs chez Bergman), dont on comprend qu’il est un ami d’enfance du couple, et qu’il y eut autrefois une aventure entre lui et Rakel, antérieure au mariage de celle-ci. Il est d’abord intrigué par l’invitation que Rakel lui a envoyée, mais l’absence d’Eugen et le laisser-aller vestimentaire de la jeune femme (qui le reçoit assise à sa coiffeuse, en maillot de bain et peignoir) ont valeur de message à peine subliminal pour lui, et il lui fait des avances. Absolument incapable d’assumer son envie de tromper son mari, Rakel fait mine de se cramponner à des principes moraux qui ont déjà failli par le passé, sans que la molle compassion d’Eugen lui ait offert le plaisir pervers de la repentance. Puis sa ligne de défense, déjà ambiguë, fait apparaître sa vulnérabilité encore plus évidente, lorsqu’elle confesse que ses rapports avec son mari la laissent insatisfaite, impliquant que cette frustration la contraint à l’adultère. Dans le petit cabanon de bains où elle a entraîné Kaj, elle se prétend dégoûtée par le contact d’un poisson contre ses jambes alors que son visage trahit son excitation. Ce minuscule incident renforce encore notre impression qu’elle est victime d’une sorte de schizophrénie entre d’une part la reconnaissance de ses désirs, et d’autre part l’aspiration à mener une vie vertueuse, qui la conforterait dans l’image de femme respectable qu’elle veut donner. Le moment où elle cède à Kaj (capitulation qu’elle provoque elle-même en prétextant une piqûre d’insecte qu’il essaie de soigner) est éludé par un fondu-enchaîné de leur baiser vers la surface ensoleillée du lac : nous avons là le sentiment que l’acte sexuel est vécu (par elle du moins) une fugue hors d’elle-même.

Évasion sans lendemain, nécessairement, puisque nous retrouvons Rakel, furieuse, dans le salon, tandis qu’Eugen et Kaj discutent et plaisantent ensemble. Son besoin de se fustiger et d’être punie pour ses fautes la pousse à chercher la confrontation, et elle avoue l’adultère à son mari, devant un amant muet et fuyant (il se tiendra tout le temps dos à elle, plongé dans la contemplation du paysage). Eugen est effondré, non pas tant par son cocufiage que parce qu’il devine que Rakel s’est posée en victime à force de confidences impudiques sur leur couple, et c’est bien une blessure d’orgueil, plus que d’amour, qui le meurtrit. Sa femme tente de reprendre l’ascendant en lui rappelant son besoin d’elle, et dans un dernier sursaut de révolte il saisit un fusil et se retranche dans l’abri à bateaux. Son frère Paul l’en fait sortir en ayant recours à un pieux mensonge (« Le pire n’est pas d’être trompé, mais d’être seul. Je ne sais pas si c’est vrai, mais ça sonne bien »). L’épisode se conclut sur Rakel, qui maintenant se donne pour mission de veiller sur Eugen comme sur un enfant, chacun soutenant les manques de l’autre (est-ce la stérilité le vrai problème entre eux, plutôt qu’une affinité sexuelle ?). Un équilibre a donc été trouvé, même s’il est hautement malsain et s’il est fondé sur une douloureuse défaite pour Eugen.

Second segment : Martin et Marta, ou le rêve romantique

C’est maintenant au tour de Marta (Maj-Britt Nilsson) de se confier à ses belles-sœurs…

Nous retournons quelques années en arrière : elle est enceinte de huit mois, seule chez ses parents (cernée par une foule fantastique faite des bruits du quotidien, anormalement amplifiés, et de la silhouette funeste d’un homme frappant à la porte de verre dépoli), et les premières contractions la poussent à se rendre à l’hôpital (étrangement sereine, comme ne réalisant pas vraiment l’importance de ce qui lui arrive). Isolée dans sa chambre-salle d’accouchement, elle se remémore sa rencontre avec le père de son enfant, Martin (Birger Malmsten, le bellâtre en titre). Elle était alors une jeune fêtarde volontiers scandaleuse, il était un jeune peintre volage habitant une chambre voisine dans le même hôtel de Paris. Il la remarque au bras d’un autre homme dans un cabaret, et à peine est-elle rentrée chez elle qu’il entreprend de la séduire. La parade est lente et sinueuse, mise en scène par les mains du jeune homme, seuls éléments qui émergent de la pénombre : elles glissent un billet doux sous la porte, un verre de vin (moderne filtre d’amour) dans l’embrasure de la porte, exécutent une sérénade à trois sous sur la guitare… Le jeu de pistes (séquence délicieusement onirique et sensuelle) s’achève sur les mains de Martin, comme flottant au-devant de Marta dans le couloir qui sépare leurs chambres respectives. Il l’entraîne vers lui et vers une nuit d’amour où chacun jouit aussi de se voir si amoureux dans ce grand miroir…

Suit un montage résumant une idylle d’enfants gâtés dans un printemps éternel d’insouciance, dont la fin voit le retour des contractions de Marta. Marta que la nouvelle de sa grossesse enchante ; nous la voyons se précipiter chez Martin… pour y trouver deux des frères de celui-ci, Paul et Fredrik (accompagnés de leurs épouses), venus exhorter leur cadet à mener une vie plus raisonnable – en tout cas plus conforme aux canons des Lobelius : mariage, emploi dans la firme familiale. Martin, capable de grands gestes au romanesque superflu mais pas de franchise, prétend d’abord repousser l’offre de retour de ses frères. Mais quelques instants plus tard, seul avec Marta, il lui fait valoir l’intérêt pour lui d’obéir, plutôt que d’avoir à subir les conséquences de la suppression de la pension qui le fait vivre. Il en profite sans vergogne pour balayer leur rupture d’un mea culpa hypocrite destiné à réconforter la jeune fille : splendide plan du visage comme changé en pierre de Marta, le regard grand écarquillé perdu dans un lointain de solitude avec son enfant dont il ne sait rien, tandis que Martin la couvre de baisers cajôleurs, persuadé de s’en sortir sans encombre.

Nous retrouvons Marta à l’hôpital, sur le point d’accoucher. L’anesthésie la plonge dans un mélange de visions cauchemardesques (statue de terre cuite éventrée) et de rêveries idylliques (un impossible bonheur avec Martin et leur bébé, fondus sur – encore – une image la surface du lac ruisselante de soleil). Sans que l’on sache comment, à peine la délivrance montrée, nous revenons au présent des quatre femmes assemblées. Marta s’est finalement résignée à épouser Martin, sous les sarcasmes de sa jeune sœur Maj qui trouve qu’elle s’est compromise en accordant le pardon à un tel lâche. De fait, même si les raisons de son rapprochement avec Martin nous demeurent hermétiques (on suppose qu’ils ont l’un et l’autre cédé à l’insistance de leurs familles) alors même qu’elle avait proclamé avec véhémence son refus de l’épouser, cela ressemble à une reddition des idéaux devant la réalité des choses.

Troisième segment : Fredrik et Karin, ou l’érotisme du pouvoir

De la même manière que Karin (Eva Dahlbeck) entreprend de raconter son histoire dans le cadre plus détendu de la cuisine où les quatre femmes se rassemblent pour prendre le café, son récit est coloré de teintes plus légères.

Une grande fête est donnée pour le centenaire de la compagnie Lobelius, à une époque qui coïncide avec la grossesse de Marta ; Karin et Fredrik (Gunnar Björnstrand, l’incarnation de la raideur bourgeoise chez Bergman) s’en retournent chez eux. Le court trajet en voiture nous permet de cerner leurs personnalités : Fredrik se flatte de la réussite familiale qu’il s’attribue avec suffisance, dénigrant ses frères au passage (Eugen le bon à rien, Paul le gentil incompétent). Il se montre terriblement collet monté avec sa femme (qui flirte avec Martin) et possessif en même temps, soucieux en général de son image et de celle de son entreprise (à laquelle il sacrifie tout : il avoue se passer d’avoir des amis). Karin, quant à elle, se plaît à titiller son mari pour garder son intérêt en éveil : elle se délecte ainsi de la jalousie de Fredrik devant le succès rencontré par sa robe décolletée, et ne se prive pas de le railler pour un reste de savon à barbe dans son oreille.

La panne de l’ascenseur qui mène à leur appartement force Fredrik à tomber le masque compassé qui est le sien : son chapeau est écrasé, puis il doit se résoudre à crier de manière fort peu digne pour appeler au secours. Il compose alors une pantomime de la dignité blessée digne de Cary Grant (visage impassible sous haut-de-forme meurtri, incapacité à plier sa grande stature dans l’espace confiné), sous les pouffements malicieux de sa femme. Privés de tous les attributs de leur train de vie luxueux, ils sont obligés de se partager un morceau de chocolat oublié dans un sac à main, de se parler… Un petit jeu de la vérité au cours duquel il tente de lui faire avouer des infidélités qui n’existent que dans son imagination maladive à lui et qu’elle feint d’admettre pour mieux lui retourner la politesse, prêchant effrontément le faux pour savoir le vrai. Là encore Karin joue la provocation en moquant à la fois ses conquêtes peu glorieuses et sa crainte du qu’en-dira-t-on. Comme une attention d’elle réveille la tendresse de Fredrik, il lui propose de l’accompagner pour un voyage d’affaires, puis l’embrasse. Nul fondu sur un plan du lac cette fois, ce qui semble indiquer que tout mirage charnel ou amoureux est absent de cette histoire…

Au lendemain matin, Karin et Fredrik finissent par être sortis de l’ascenseur sous les sourires goguenards. Ils émergent dans le désordre éloquent de leurs vêtements hâtivement rajustés et pouffent comme des gamins en retournant à l’appartement, projetant une journée polissonne… mais le travail reprend aussitôt ses droits, et Karin est de nouveau reléguée à l’arrière-plan de joli faire-valoir de son mari. Une position à laquelle elle ne pourra rien faire, puisque l’homme auquel elle est liée est simplement incapable de lui laisser davantage d’espace dans sa vie.

Épilogue : Henrik et Maj, le couple en devenir

En filigrane des récits des trois femmes s’est esquissée l’histoire de la toute jeune Maj (Gerd Andersson), sœur de Marta et fiancée de Henrik (Björn Bjelfvenstam), fils de Paul et Annette. Un petit interlude prenant place avant le récit de Karin les montre qui projettent de s’enfuir immédiatement pour échapper à l’enrôlement forcé du jeune homme dans la firme de ses père et oncles. Ils s’esquiveront alors que la fête de retrouvailles bat son plein et que tous les couples savourent le bonheur d’être ensemble. Les histoires de désillusion entendues de la bouche des autres femmes et les paroles raisonnables prodiguées par son aînée ont néanmoins effrayé Maj, et l’incitent à quémander encore un serment d’amour à Hendrik avant leur départ. Marta et Paul les regardent partir en bateau sur le lac (emblème encore une fois de la chimère amoureuse, toute en surface lumineuse et en profondeurs traîtresses), et Paul placidement d’expliquer qu’il faut les laisser profiter de ce qui ne durera pas, que les premières blessures auront tôt fait de les ramener à la maison, vers la famille.


(1) « J’étais alors marié à Gun [Grut, sa troisième épouse, NdA] et c’est elle qui m’avait donné l’idée du film. Son précédent mariage l’avait introduite dans un clan qui possédait une grande maison d’été dans le Jutland. Gun m’avait raconté qu’un jour les femmes du clan étaient restées seules après le dîner et qu’elles avaient commencé à causer, parlant très ouvertement de leurs mariages et de leurs amours. Il m’a semblé que c’était une bonne idée de film : trois intrigues à l’intérieur d’un même cadre. » in Images.
(2) Ingmar Bergman : « Mes films sont l’explication de mes images », Jacques Aumont, Cahiers du Cinéma Auteurs

Écrit par Jack Sullivan

[Source : http://www.dvdclassik.com]