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Voici une rue morte. Benny Mer l’a découverte en écoutant un poème chanté et l’a retrouvée en lisant des journaux parus il y a bien longtemps, en yiddish, à Varsovie. Où est-elle ? Sur les plans de la ville d’aujourd’hui, une rue porte son nom polonais, suit son tracé parmi des parcs et des blocs d’habitation. Mais est-ce la même ? Non. Elle a été détruite en 1943. L’écrivain et journaliste israélien a décidé de la reconstituer en exerçant son droit à la nostalgie. Il recrée un monde oublié, et conduit ses lecteurs dans une rue juive engloutie parmi les ruines du ghetto, une rue aussi merveilleuse qu’effrayante.

Smotshè. Biographie d’une rue juive de Varsovie, de Benny Mer

Le bazar de la rue Smotshè en 1938. Au fond, l’immeuble du numéro 28.

Benny Mer, Smotshè. Biographie d’une rue juive de Varsovie. Trad. de l’hébreu par Gilles Rozier. L’Antilope, 336 p., 23,90 €


Écrit par Jean-Yves Potel

La promenade prend d’abord le ton d’un vieux guide Baedeker ou d’une revue de presse matinale. Benny Mer, spécialiste de la langue et de la culture yiddish, est trop occupé à citer ses sources. Est-ce l’ennui inévitable des premiers pas, de la pénétration de ce monde d’hier ? Il faut s’acclimater. D’abord adopter le nom yiddish de la rue : Smotshè et non ulica Smocza, qui signifie en polonais « rue du Dragon », un animal jugé hostile par nos civilisations occidentales. Benny Mer insiste. Il conserve les noms polonais des rues voisines tout aussi juives (Gęsia, Miła, Dzeka, Dzielna, etc.), mais veut distinguer celle-ci, parce qu’il la visite en yiddish, dans sa langue principale.

Véritable microcosme de la vie d’avant-guerre, c’était la rue la plus pauvre, sale, obscure, populeuse. À chaque numéro vivaient « des milliers d’individus » sur cinq étages et dans plusieurs cours intérieures, avec les propriétaires dans les beaux appartements du premier et les familles pauvres entassées dans une seule pièce avec toilettes sur le palier. Les Varsoviens, juifs ou non, en avaient une image négative. Elle rimait « avec délinquance, pauvreté, maladie », elle était associée « à un mode de vie étranger, étrange ». Une image « plus connue que la rue elle-même ».

La rue Smotshè est mentionnée des milliers de fois dans la presse de l’époque, et ce sont autant d’histoires vivantes, des « morceaux » que Benny Mer veut amalgamer pour « en faire un seul grand récit : la biographie d’une rue ». Dans la tradition romantique du biographique, le livre construit ainsi la figure emblématique de la rue juive. Mais Benny Mer ne s’inspire pas d’exploits et autres épopées, il se concentre sur « l’ordinaire » – les faits divers sont là pour ça –, il « restitue la rue par les mots », s’érige « en guide touristique » en choisissant des adresses, non sans traiter quelques thématiques plus générales, notamment la vraie vie du théâtre yiddish populaire.

Petit à petit, le lecteur est saisi tant par les mystères de ce monde que par une familiarité qui fait écho à des stéréotypes. Voyez les enfants des rues, nombreux, pauvres, abandonnés, qui rappellent les regards des petites filles vues de l’extérieur par le photographe juif américain Roman Vishniak. Benny Mer montre d’autres clichés pris à l’intérieur par des habitants de la rue, publiés en 1930 dans la presse juive, deux notamment de l’écrivain Alter Kacyzne avec ce seul écriteau : « Enfants à vendre » On s’éloigne ici de la douceur mélancolique de Vishniak. « On peut les acheter, précise la légende de Kacyzne, pas aussi facilement que des poulets, mais on peut les faire siens, les adopter. Peuvent faire ainsi ceux pour qui les enfants sont une bénédiction. Ils n’ont pas été une bénédiction pour leurs mères, elles les ont jetés. » Il y a aussi ce film réalisé en 1935 par le réalisateur juif polonais Aleksander Ford, intitulé Mir kumen (« nous voici »), avec « des immeubles étroits et sales dans des ruelles sombres », « une mère qui n’a pas de lait pour nourrir son enfant », des « enfants sortant des caves ». L’impasse est symbolisée par « un jeu de colin-maillard au cours duquel une petite fille doit attraper sa camarade ». Un réalisme pathétique dont l’objectif, selon Benny Mer, est « d’ouvrir le cœur et le portefeuille des Juifs d’Amérique » pour financer des orphelinats. D’autres documentaires de la même veine racontent comment un gamin de Smotshè est devenu un grand militant du Bund, le parti travailliste juif.

Smotshè. Biographie d’une rue juive de Varsovie, de Benny Mer

La rue Smotshè en 1940.

L’auteur-guide exprime la nostalgie de ceux nés après, et ailleurs. On perçoit à quelques détails sa méconnaissance du quartier résidentiel si verdoyant qui a remplacé la rue, mais qu’importe. Son érudition respectueuse, sa bonne humeur, son humour, emportent ses lecteurs dans le vrai monde d’avant, les rapprochent de ces petites gens qui n’existent plus, la plupart assassinés à Treblinka. Les faits divers mélodramatiques, tragiques ou croustillants les ressuscitent. Des services inattendus également, par exemple ce « M. Sh. Goldfisz qui propose ses services pour lire des lettres écrites en anglais et y répondre ». Sans oublier les « drames passionnels » comme celui de ce violoniste qui, revenant de deux ans de tournée, apprend que sa fiancée est prostituée, que « son souteneur la retenait entre ses griffes ». Il les découvre au 22 rue Smotshè, poignarde le type, blesse la belle Sonia et écope de six ans de prison !

La prostitution des jeunes filles et leur exportation en Argentine est d’ailleurs un thème récurrent des pièces jouées au théâtre yiddish installé dans une salle de mille places, au n° 30 de la rue. Il y a, par exemple, cette publicité : « Toutes les femmes votent pour nos trois spectacles incontournables », dont Sur la route de Buenos Aires (« allusion sans équivoque à ces jeunes filles juives d’Europe orientale qui furent vendues et se retrouvèrent prostituées en Argentine »), spectacle interdit aux enfants. Plutôt snobé par l’establishment du théâtre yiddish à Varsovie, celui de la rue Smotshè était particulier. Selon un historien cité par Benny Mer, « dans aucun autre théâtre de Varsovie, le public ne s’identifiait autant aux comédiens […] Heureux était l’acteur à qui revenait un rôle sympathique. Tout Smotshè l’attendait à la sortie et le portait en triomphe. Malheur à celui qui devait jouer un tyran et séduire une jeune fille fragile… […] Smotshè n’allait pas au théâtre pour se divertir ou passer le temps. Smotshè y allait pour vivre sa vie misérable, pour pleurer sa propre tragédie grâce à celle des autres, et pour se réjouir de la joie d’autrui si lui-même n’avait aucune raison de se réjouir ». Le théâtre devenait le cœur de la rue, les spectateurs se battaient pour être le plus près possible de la scène, « pour être proches de l’action et même y participer ».

Et de l’autre côté, au numéro 29, son complément pavoisait : le bazar ! C’était « l’un des lieux les plus populeux du quartier », avec des « dizaines de boutiques et d’étals, et des gens vendant leurs marchandises à la volée ». Ambiance orientale, disaient les guides touristiques, un poète a préféré cette image d’un samedi soir après la fin du shabbat : « Les bouchers portent des moitiés de veaux. / Au milieu d’un vacarme de basse-cour / un gramophone lance des prières de Yom Kippour. » C’est aussi le royaume des petits voleurs et le théâtre de bagarres qui finissent parfois tragiquement. Ainsi ces trois poissonnières associées qui se sont querellées, « il y a deux semaines » écrit le journal : « L’une des associées a vidé une bassine d’eau glacée sur Leye Haliusz qui est tombée malade et a dû être hospitalisée. Elle est morte à l’hôpital quinze jours plus tard laissant quatre enfants en bas âge. À la demande de ses proches, son corps a été autopsié. Lors de ses obsèques, la rue Smotshè était pleine à craquer. » On n’oubliait pas ses poissonnières !

Smotshè. Biographie d’une rue juive de Varsovie, de Benny Mer

Le tramway rue Smotshè au temps du ghetto de Varsovie.

La longue promenade « touristique » de Benny Mer, aux histoires infinies, devient, au fil des articles de presse cités, de plus en plus attachante, envoûtante même, avec un monde et des gens dont on perçoit les angoisses, la misère, les bonheurs, et les multiples contradictions. Les immeubles disparus livrent leurs mystères dans ces traces écrites, ils mêlent le lecteur à la vraie vie du peuple des rues, aux foules, et font entendre une langue qui a failli disparaître.

Amoureux du yiddish, l’auteur clôt son voyage sur un bel hommage à Binem Heller, poète yiddish de la rue Smotshè, né en 1908, mort en Israël en 1998, qu’il avait évoqué dès ses premières pages. Il fut sa « clé d’entrée » dans cette rue, lorsqu’il entendit un de ses poèmes, chanté par Chava Alberstein et le groupe Klezmatics, un poème à « Khayè, cette sœur qui m’a élevé / rue Smotshè, dans la maison aux marches cabossées ».

Jeune communiste, Heller s’était exilé en Belgique au début des années 1930 ; rentré en 1939, il s’était réfugié à Bialystok, puis avait été déporté au Kazakhstan. En 1947, il s’était réinstallé à Varsovie, cette fois comme ponte de la vie culturelle yiddish du nouveau régime, puis, en 1956, il s’était exilé à nouveau ; devenu sioniste, il a vécu en Israël jusqu’à sa mort. Plus que pour cette évolution politique sinueuse, Benny Mer se passionne pour « sa volonté de faire ressurgir le passé » dans ses derniers poèmes. Heller chante la rue de son enfance et son monde, « ses derniers recueils sont une tentative désespérée de rapprocher un passé qui s’éloigne inexorablement, de faire revenir ses chers disparus par le pouvoir des mots ». Sa sœur Khayè, notamment, qui l’avait élevé quand elle avait dix ans. Le poète n’a plus aucune trace d’elle, elle a disparu comme les autres à Treblinka, elle est devenue le symbole de la rue Smotshè, de la vie et de la mort de ses habitants. Benny Mer conclut : « Il faut se contenter de cette tentative de retrouver les morceaux d’une rue perdue pour en faire l’histoire de la vie. »

 

{Source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]

Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) présente l’exposition « Hersh Fenster et le shtetl perdu de Montparnasse ». Un hommage à Hersh Fenster (Baranow, 1892 – Paris, 1964), journaliste et écrivain yiddish, auteur d’Undzere farpaynikte kinstler (Nos artistes martyrs), et édité à Paris en 1951 pour rappeler qui furent 84 artistes talentueux, célèbres ou méconnus, de l’« École de Paris » et assassinés lors de la Shoah. Traduit, ce « livre du souvenir » est publié par les éditions Hazan avec le concours de la Maison de la culture yiddish-bibliothèque Medem.

Publié par Véronique Chemla

« En écho à l’exposition « Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940 », le mahJ rend hommage à Hersh Fenster (Baranow, 1892 – Paris, 1964), journaliste et écrivain yiddish, auteur d’Undzere farpaynikte kinstler (Nos artistes martyrs), publié à Paris en 1951 ».

« Tout à la fois mémorial et livre d’art, cet ouvrage retrace les trajectoires de 84 artistes juifs de la scène française qui périrent entre 1940 et 1945, sur lesquels Fenster rassemble des témoignages et des photographies pendant cinq ans ».

« Certains sont connus, comme Chaïm Soutine et Otto Freundlich, d’autres moins, comme Étienne Farkas ou Jacob Macznik. Tous appartiennent à l’ultime moment de ce que le critique André Warnod nomma, en 1925, l’« École de Paris ». Autant de peintres, de sculpteurs, d’illustrateurs, hommes et femmes, dont l’œuvre a été interrompue prématurément et parfois détruite. »

« L’ouvrage de Fenster, écrit en yiddish, préfacé par Chagall et publié à compte d’auteur rend tangible un monde disparu. Il se classe dans la catégorie des « livres du souvenir » parus après-guerre pour témoigner de l’anéantissement du yiddishland. À sa manière, Fenster sauve ainsi de l’oubli le « shtetl des artistes de Montparnasse ».

« Tiré à 375 exemplaires, Undzere farpaynikte kinstler était connu des seuls initiés. Le mahJ publie sa traduction intégrale avec les éditions Hazan et le concours de la Maison de la culture yiddish-bibliothèque Medem ».

L’exposition « Hersh Fenster et le shtetl perdu de Montparnasse » illustre la personnalité de Fenster à travers ses archives et permet de découvrir les œuvres de quelques-uns des artistes évoqués dans l’ouvrage : David Brainin, Étienne Farkas, Alexandre Fasini, Jules Gordon, Jacques Gotko, Samuel Granovsky, Jane Lévy, Jacob Macznik, Sigismond Sigur- Wittmann, Marcel Slodki, Abraham Weinbaum et Zber.
La Commissaire de l’exposition est Pascale Samuel, conservatrice de la collection moderne et contemporaine du mahJ.
L’exposition bénéficie du soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et de la Fondation Pro mahJ.
Autour de l’exposition, le mahJ a organisé le 16 juin 2021 à 19h30 la rencontre « Nos artistes martyrs », avec la participation de Nadia Déhan-Rotschild, traductrice, Ariel Fenster, fils de Hersh Fenster, Natalia Krynicka, Maison de la Culture Yiddish ; Judith Lindenberg, mahJ, Yitskhok Niborski, spécialiste du yiddish, Nadine Nieszawer, marchande d’art et experte, Pascale Samuel, mahJ, Annette Wieviorka, historienne.
Le 27 septembre 2021, le conseil du IXe arrondissement de Paris a adopté à l’unanimité l’apposition d’une plaque commémorative au 41 rue Richer, en mémoire du premier “Dos Yiddishe Vinkl” (« le coin juif ») ou “Foyer Amical” créé par Hersh Fenster le 20 mars 1939. Il « est le secrétaire et animateur de cette association d’aide aux réfugiés fuyant le nazisme. Le Foyer est à la fois une cantine, une salle de conférences, de concerts et de célébrations ».
Une enquête internationale 

« La publication de Nos artistes martyrs, réalisée sous l’égide de Juliette Braillon, et l’exposition qui l’accompagne, placée sous le commissariat de Pascale Samuel, ont suscité des recherches dont les difficultés soulignent l’importance considérable du travail de Hersh Fenster de 1945 à 1951. »

« S’appuyant d’abord sur ses collections et les archives Fenster données au musée et à la Maison de la Culture Yiddish par Ariel Fenster, fils de l’auteur, le mahJ a ensuite sollicité des institutions publiques françaises et étrangères pour retrouver une soixantaine d’artistes. Ainsi Erna Dem (1889-1942) signalée pour son travail à la manufacture de Sèvres, a resurgi dans les inventaires du musée de l’Ermitage et à Rome. »
« Des particuliers, collectionneurs passionnés ou chercheurs, dont la famille de Fenster, ont contribué à mettre en lumière des œuvres et documents inédits – et en particulier le manuscrit de la préface de l’ouvrage par Chagall. Le mahJ a noué des liens avec les familles d’Abraham Berline (1894-1942), d’Étienne Farkas (1887-1944), d’Alexandre Heimovits (1900-1944), d’Isaac Kogan (1879-1943), de Jacob Macznik (1905-1945) et de Bela Meszoly (1889-1942), et une véritable chaîne a abouti notamment à la découverte d’une oeuvre de Karl Klein (1899-1943) à Toulouse, et de Yehouda Cohen (1897-1942) en Californie. Un avis de recherche, diffusé sur le site Internet du musée et relayé par la presse, a notamment permis de retrouver la petite nièce de Frania Hart (1896-1943) et de découvrir son autoportrait. »

« Afin de restituer un visage à chacun des 84 artistes évoqués par Fenster, d’illustrer chaque notice d’au moins une œuvre et de préciser les données factuelles de l’édition originale, le mahJ s’est ainsi appuyé sur de très nombreux informateurs. Néanmoins, quatre personnalités ne sont illustrées que par des clichés noirs et blancs repris de l’édition de 1951. C’est le cas, notamment, de Sophie Blum-Lazarus (1867-1944), qui participa pourtant aux Salon des Indépendants et au Salon d’Automne de 1909 à 1937, et exposa à la galerie Devambez et chez Berthe Weill. Mais l’enquête se poursuit avec l’espoir que la publication et l’exposition permettront d’autres redécouvertes. »
« LES ARCHIVES DE L’ÉDITION DE 1951 »

« Courriers, notes manuscrites, photographies et plaques de verre… les archives d’Undzere farpaynikte kinstler permettent de saisir la méthode suivie par Fenster. Il s’appuie non pas sur des archives historiques, mais sur le témoignage des rescapés et des artistes survivants : Michel Kikoïne et Morderhai Perelman évoquent Haïm Soutine et Moïse Kogan ; Alfred Aberdam écrit sur Marcel Slodki ; Elie Shor se souvient de Zber ; Isaac Lichtenstein écrit sur Henri Einstein ; Léon Weissberg et Isaac Weinbaum ; Sigmund Menkes rapporte ses souvenirs sur Isaac Weingart ; Isaac Antcher témoigne sur son ami Zardinsky-Madim ; Arthur Kolnik rédige ses souvenirs sur Ephraïm Mandelbaum et Marcel Slodki. »

« Ces témoignages sont principalement et volontairement rédigés en yiddish, langue maternelle de la majorité de ces artistes. Enfin, le carnet d’adresses – comportant près de 400 entrées – souvent biffées en fonction des déménagements successifs – illustre le réseau de relations de Fenster. »
II. Le Shtetl perdu de Montparnasse

« Quand je suis retourné à Paris, au lendemain de la grande destruction, ma première tâche a été de savoir qui avait survécu au brasier. Je suis allé à Montparnasse où j’avais beaucoup d’amis, où des artistes juifs parisiens venus de partout avaient l’habitude, après le travail dans leurs pauvres ateliers, de se retrouver dans les cafés et devant une tasse de café pour parler d’art et de création. Eux, les éternels rêveurs de beauté qui exprimaient sous une forme artistique leur nature intérieure […], eux les ambassadeurs spirituels de notre peuple, manquaient au rendez-vous : ils avaient été emportés par la tempête. Dans ma douleur, j’ai vu naître en moi l’idée d’évoquer leur personne et leur travail, de les rappeler aux générations futures ».

Hersh Fenster, Nos artistes martyrs
« Fenster situe son ouvrage dans le voisinage des livres de souvenir publiés dans l’immédiat après-guerre pour témoigner d’un shtetl disparu. Ce qui le singularise, c’est qu’il ne porte pas sur une ville ou un territoire donné, mais sur une communauté d’artistes, celle qui animait les ateliers et les trottoirs de Montparnasse, du 9, rue Campagne-Première chez Efraïm Mandelbaum, à la Ruche du passage Dantzig d’Henri Epstein, en passant par la Villa Seurat de Soutine ou la rue Vaugirard de Nahoum Aronson. Mais ce livre n’est pas tant un « tombeau de papier », comme certains l’ont écrit, qu’un « musée de papier ». C’est un livre où des artistes racontent d’autres artistes, qui permet d’incarner la vitalité de l’art à Paris et de redécouvrir un « monde disparu ».
« À travers 84 portraits d’hommes et de femmes, nés pour la plupart entre 1880 et 1910 en France, mais surtout en Europe centrale ou orientale (Pologne, Allemagne, Autriche, Hongrie, Roumanie, Russie, Ukraine…), Fenster décrit les multiples facettes de la communauté d’artistes juifs attirés par Paris, où ils pouvaient compléter leur formation dans les écoles et les académies, travailler librement et exposer leurs œuvres dans nombre de galeries et de salons. Ils ne sont d’aucune « École » au sens traditionnel : ils ne partagent pas un style, mais une histoire commune, un idéal et un destin ».
« La postérité a retenu le nom de quelques-uns comme Chaïm Soutine ou Otto Freundlich, mais nombre d’entre eux sont tombés dans l’oubli, ou restés ignorés de la critique. L’exil, la guerre, l’Occupation, la déportation briseront des vies et entraîneront souvent la disparition des archives et des fonds d’atelier, plongeant une seconde fois dans l’oubli l’oeuvre de nombreux acteurs de l’ultime moment de ce qu’André Warnod désignait comme l’École de Paris. »

« La publication en français de Nos artistes martyrs et l’exposition « Hersh Fenster et le shtetl perdu de Montparnasse » permettent notamment de découvrir la force des portraits d’Etienne Farkas, l’onirisme d’Ary Arcadie Lochakov, les paysages métaphysiques d’Alexandre Fasini, les aquarelles délicates de Jane Lévy ou encore les dessins réalisés par Jacques Gotko, Zber et David Brainin pendant leur internement à Compiègne ou à Beaune-la-Rolande, ainsi que des œuvres d’Abraham Berline, Alexandre Fasini, Georges Kars, Jules Gordon, Samuel Granovsky, Jacob Macznik, Sigismond Sigur-Wittman, Marcel Slodki et Abraham Weinbaum. »

« 84 artistes arrachés à l’oubli » 

Jean Adler, Bernard Altschuler, Naoum Aronson, Georges Ascher, Abraham Berline, Ernest Biro, Sophie Blum-Lazarus, David Brainin, Joseph Bronstein, Jefim Bruhis, Aron Brzezinski, Meyer Cheychel, Yehouda Cohen, Jacques Cytrynovitch, Erna Dem, Paul Doery, Léon Droucker, Henri Epstein, Étienne Farkas, Alexandre Fasini, Adolphe Feder, Michel Fink, Otto Freundlich, Jacques Gotko, Jules Gordon, David Goychman, Jules Graumann, Samuel Granovsky, Elie Grinman, Pierre Grumbacher, Henri Hague, Frania Hart, Alexandre Heimovits, Ignacy Hirszfang, Alice Hohermann, Georges Kars, Karl Klein, Meyer-Miron Kodkine, Isaac Kogan, Moïse Kogan, Chana Kowalska, Jacob Krauter, David-Michel Krewer, Samuel Liebewert, Samuel Lipszyc, Jane Lévy, Rudolf Levy, René Lévy, Israel Lewin, Marcel Lhermann, Ary Lochakow, Ephraim Mandelbaum, Jacob Macznik, Bela Meszoly, Jacob Milkin, Abraham Mordkhine, Jacques Ostrovsky, Paul Pitoum, Elisabeth Polak, Hirsch Poustchevoy, Joseph Rajnefeld, Alexandre Riemer Félix Roitman, Abraham Rosenbaum, Savely Schleifer, Isaac Schoenberg, Raphaël Schwartz, Sigismond Sigur-Wittmann, Léopold Sinayeff-Bernstein, Marcel Slodki, Chaïm Soutine, Yehiel Spoliansky, Manfred Starkhaus, G. Stuman, Rahel Szalit-Marcus, Paul Ullman, Zelman Utkès, Fernand Vago-Weiss, Abraham Weinbaum, Ossip Weinberg, Joachim Weingart, Léon Weissberg, Levi Zardinsky-Madim, Fiszel Zylberberg-Zber.

Hersh Fenster, Nos artistes martyrs 
Extraits 
Préface 
Par Paul Salmona, directeur du mahJ
« La publication en français d’Undzere farpaynikte kinstler (Nos artistes martyrs) répare une triple injustice : l’oubli dans lequel est tombée une génération d’artistes déportés ou morts pendant l’Occupation, la méconnaissance de la richesse culturelle de l’émigration yiddishophone dans le Paris de l’entre-deux-guerres et l’anonymat frappant leur mémorialiste, Hersh Fenster, journaliste et écrivain originaire de Galicie, installé à Paris en 1922.
Publié en yiddish dès 1951 à trois cent soixante-quinze exemplaires, Undzere farpaynikte kinstler évoque, alors que l’historiographie de la destruction des juifs d’Europe n’en est encore qu’aux prémices, le parcours de quatre-vingt-quatre artistes de l’École de Paris dont la Seconde Guerre mondiale et la Shoah ont abrégé l’existence. Livre d’art et mémorial, l’ouvrage recense des créateurs pour la plupart effacés des mémoires, et dont les œuvres elles-mêmes ont parfois été détruites. Parmi eux, seuls Otto Freundlich et Chaïm Soutine ont connu la gloire. Certains, comme Jean Adler, Naoum Aronson, Erna Dem, Léon Droucker, Henri Epstein, Adolphe Feder, Georges Kars, Moïse Kogan, Léopold Sinayeff-Bernstein, Paul Ullman, Zelman Utkès, Abraham Weinbaum, Joachim Weingart, sont présents dans les collections publiques françaises grâce à des achats de l’État mais leurs œuvres restent invisibles ; les autres demeurent des inconnus pour la plupart des historiens de l’art. Le sévère traitement que leur réserve la postérité n’est pas dû à la qualité de leur oeuvre mais au fait qu’ils aient disparu corps et biens de la scène artistique. On mesure ainsi l’importance du travail de Fenster. Véritable ouvrage de référence, considéré comme un « usuel » pour qui s’intéresse à la première École de Paris, Undzere farpaynikte kinstler n’était pourtant accessible en français qu’en citations et n’était lisible en totalité que par de trop rares historiens de l’art yiddishophones.
Outre les artistes « emportés par la tempête » dont il rappelle l’existence, Fenster fait revivre dans le Paris de l’entre-deux-guerres une communauté artistique juive méconnue et qui n’est plus après la guerre, à l’instar du judaïsme d’Europe orientale, qu’un « monde disparu ». Installée dans la ville qui est alors la capitale mondiale de l’art, elle a ses rites et ses lieux, dont le moindre n’est pas le Foyer amical (Dos yidishe vinkl) ouvert rue Richer par Hersh Fenster en 1939, avec pour vocation d’accueillir des réfugiés fuyant le Reich. Paris abrite alors une importante émigration juive d’Europe centrale et orientale, gonflée au tournant du siècle par les pogroms dans l’Empire russe. Celle-ci sera durement touchée par les mesures antisémites du gouvernement de Vichy et par la déportation ; les nombreux artistes qu’elle comptait ne feront pas exception.
Enfin, cette publication permet de rendre hommage à Hersh Fenster (1892-1964), dont la vie et l’oeuvre sont pratiquement inconnues en France. En préambule, Natalia Krynicka évoque son militantisme socio-culturel, tandis que Pascale Samuel s’attache à ses relations avec les artistes, et que Judith Lindenberg met en perspective Undzere farpaynikte kinstler avec les « livres du souvenir » publiés en yiddish en France par les « sociétés d’originaires » des bourgades juives d’Europe orientale.
Pour le musée d’art et d’histoire du Judaïsme, la traduction et l’édition du texte de Fenster, en suscitant un retour vers ces artistes, ont contribué à leur assurer une place nouvelle dans la collection. Car, hormis Naoum Aronson, Étienne Farkas, Adolphe Feder, Otto Freundlich, Jules Gordon, Jacques Gotko, Moïse Kogan, Jacob Macznik, Sigismond Sigur-Wittmann, Marcel Slodki, Chaïm Soutine, Rahel Szalit-Marcus, Abraham Weinbaum, Joachim Weingart, Léon Weissberg et Zber – le plus souvent uniquement représentés par une ou deux œuvres –, la plupart des personnalités évoquées dans cet ouvrage étaient absentes des collections du mahJ.

Ainsi, le travail de Fenster donne-t-il, soixante-dix ans après la publication d’Undzere farpaynikte kinstler, une inflexion aux acquisitions du musée, qui s’attache aussi désormais à rassembler des exemples remarquables de la production de cette génération perdue, à l’instar du portrait de David Knout par Ary Arcadie Lochakow – un artiste absent des collections publiques françaises – acquis en 2020.

Achevé cinq ans après la guerre dans une perspective mémorielle, l’ouvrage de Fenster n’est évidemment pas conforme aux canons actuels de l’écriture de l’histoire de l’art, mais il recèle une somme remarquable d’informations et une riche iconographie. Sous l’égide de Juliette Braillon, responsable des éditions du mahJ, l’ouvrage a fait l’objet d’un travail méticuleux, notamment concernant la mise à jour des données biographiques ou l’enrichissement de l’iconographie, mais il ne pouvait épuiser le sujet. Aussi espérons-nous que cette traduction suscitera chez de jeunes historiens de l’art le désir d’entreprendre des recherches approfondies sur ces artistes injustement recouverts par le linceul de l’oubli.
L’édition française d’Undzere farpaynikte kinstler a permis de retrouver certains descendants des artistes et de rares collectionneurs de ces derniers. L’équipe s’est appuyée notamment sur les quelque quatre cent cinquante documents des archives de Fenster données au mahJ par son fils Ariel en 2000 et en 2013, et dont Rachel Koskas décrit ici la richesse. Le projet a fédéré des familles, des collectionneurs, des historiens qui ont eu à coeur de nous apporter leur soutien. Marc Chagall, dans l’édition de 1951, s’était fait le porte-parole des artistes survivants avec un poème ouvrant l’ouvrage. Aujourd’hui, ce sont ses ayants droit qui poursuivent leur soutien à l’oeuvre de Fenster en contribuant généreusement au financement de sa publication ; nous leur exprimons notre profonde gratitude ainsi qu’à la fondation pour la Mémoire de la Shoah. Nous adressons nos remerciements aux éditions Hazan, qui se sont engagées à nos côtés, ainsi qu’à la Maison de la culture yiddish, notre partenaire.
Nos remerciements vont aussi à Nadia Déhan et Évelyne Grumberg, qui ont traduit les textes de Fenster, ainsi qu’à Yitskhok Niborski, qui a revu la traduction. Enfin, cette publication n’aurait pu s’envisager sans l’adhésion fervente d’Ariel Fenster, fils de l’auteur, et de son épouse, Ann-Marie, qui ont soutenu et encouragé le projet ».
Marc Chagall « Aux artistes martyrs », 1950
« Les ai-je tous connus ?
Suis-je entré dans leurs ateliers ? Ai-je vu leur art de près ou de loin ?
À présent je sors de moi, de ma vie, je vais vers leur tombe inconnue.
Ils m’appellent. Ils me traînent dans leur fosse, moi l’innocent, moi le coupable.
Ils me demandent : Où étais-tu ?
– J’ai fui…
Eux ont été conduits aux douches de la mort où ils ont connu le goût de leur sueur.
Ils ont alors vu la lumière des tableaux qu’ils n’ont pas peints.
Ils ont compté les années qu’ils n’ont pas vécues, gardées précieusement, dans l’attente de voir leurs rêves accomplis : rêves en veille, rêves en sommeil.
Dans leur tête ils ont retrouvé :
ce coin d’enfance où la lune entourée d’étoiles leur annonçait un lumineux avenir ;
le jeune amour dans la chambre obscure, dans l’herbe des collines et des vallons, le fruit sculpté, baigné de lait, couvert de fleurs, leur promettant un paradis ;
les mains de leurs mères, leurs yeux les accompagnant au train vers la gloire lointaine.
Je les vois à présent qui se traînent en haillons et pieds nus sur des chemins muets.
Les frères d’Israëls, Pissarro et Modigliani, nos frères, ce sont les fils de Dürer, Cranach et Holbein qui les mènent au bout d’une corde à la mort dans les crématoires.
Comment puis-je pleurer, comment verser des larmes ?
On les a depuis longtemps noyées en même temps que le sel de mes yeux.
On les a desséchées dans la raillerie pour me faire perdre ma dernière espérance.
Comment pourrais-je pleurer ?
Alors que chaque jour j’ai entendu
arracher de mon toit la dernière planche,
alors que je suis épuisé de faire la guerre pour le petit bout de terre sur lequel je me suis arrêté, dans lequel plus tard on me couchera pour dormir.
Je vois le feu, la fumée, le gaz qui s’élèvent vers le nuage bleu et le noircissent.
Je vois les cheveux et les dents arrachés.
Ils me forcent aux couleurs enragées.
Je suis dans le désert devant des monceaux de bottes, vêtements, cendres, ordures,
et je murmure mon kaddish.
Et tandis que je suis là, descend à moi de mes tableaux la figure de David, sa harpe au bras. Il veut m’aider à pleurer en jouant des Psaumes.
Le suit notre Moïse.
Il dit : N’ayez peur de personne.
Il vous demande de rester tranquillement couchés
jusqu’au jour où il gravera de nouvelles Tables pour un monde nouveau.
S’éteint la dernière étincelle,
le dernier corps disparaît.
Le silence se fait comme avant un nouveau Déluge.
Je me lève et vous dis au revoir.
Je me mets en chemin vers le nouveau Temple
et j’y allume une bougie à votre image ».
Repères biographiques
« 1892 Naissance de Herman (dit Hersh) Fenster à Baranów (Galicie) dans une famille juive traditionnelle ; Yankev-Elye Fenster, son père, et Chaja Feingold, sa mère, auront neuf enfants ; étudiant au heder (école juive) puis à l’école publique, il manie facilement les langues : le yiddish, le polonais et l’allemand.
1914-1918 Il poursuit ses études à Cracovie puis à Vienne, où il est incarcéré pour avoir participé à des manifestations pacifistes ; sensible aux idées de Han Ryner, philosophe anarchiste individualiste, il en applique certaines comme l’autogestion, l’antimilitarisme et la non-violence ; il se forme auprès du pédagogue et psychanalyste Siegfried Bernfeld à Vienne.
1918 En réaction au pogrom du 21 au 23 novembre à Lwów (Galicie), Fenster rejoint les rangs de l’autodéfense juive à son retour à Baranów ; il y fonde un club culturel pour les jeunes, l’association Y. L. Peretz, du nom de l’écrivain yiddish.
1919-1921 Activité de journaliste pour l’Abend-Post. Il écrit alors en allemand, mais choisira ensuite le yiddish comme langue d’expression artistique.
1922 Arrivée à Paris ; Fenster s’inscrit à la Sorbonne et obtient le certificat de capacité à l’enseignement du français ; il enseigne le yiddish aux enfants dans le cadre de l’école du jeudi après-midi.
1923 Premières contributions régulières (nouvelles, essais et articles sur les écrivains et les artistes) à des périodiques yiddish de New York, Paris et Buenos Aires : Fraye arbeter shtime, Frayer gedank, Fraye tribune, Dos fraye vort.
1925 Fenster devient le secrétaire de l’écrivain de langue yiddish Sholem Asch ; il côtoie des intellectuels et des artistes de l’École de Paris ; leur collaboration s’arrête en 1930-1931, quand Asch s’installe à Nice.
1926 Fenster épouse religieusement Léa (Lotke) Gelernter chez ses beaux-parents à Tarnów (Pologne) ; ils se marient civilement à Paris en 1928 ; le métier de couturière de Léa permet au couple de subvenir à leurs besoins.
1929 Naissance le 25 mai de sa fille, Vivienne (Khayele en yiddish).
1937 Expédition ethnographique en Pologne avec Jacob Mącznik, pour documenter le patrimoine culturel juif, notamment les synagogues anciennes dans l’objectif de publier un livre.
1939 Avec le soutien du sculpteur Naoum Aronson et du philanthrope Isaac Kouliche, Fenster crée le 20 mars le Foyer amical Dos yidishe vinkl (« le coin juif »), une association d’aide aux réfugiés fuyant le nazisme, au 41, rue Richer à Paris. Fenster en est le secrétaire et principal animateur.
1940 Départ de la famille Fenster le 13 juin pour La Force près de Bergerac (Dordogne).
1941 Interné en juin au camp de Mauzac (Dordogne), Fenster est autorisé par le maire de La Force à se rendre au consulat américain de Marseille pour le suivi de sa demande d’immigration ; en juillet, il est transféré au groupement de travailleurs étrangers du camp de Mauriac (Cantal), puis en mai 1942, au camp de Saint-Georges-d’Aurac (Haute-Loire) et enfin à celui de Mons (Puy-de-Dôme).
1942 Le 16 juin, Fenster obtient une permission exceptionnelle et un sauf-conduit provisoire de trois semaines pour retourner à La Force rendre visite à sa fille malade ; à l’issue de cette permission, il entre dans la clandestinité avec l’aide de Pierre Pinson et du réseau de résistance local ; il est caché chez M. Charenton, le menuisier du village.
1943 En février, Pierre Pinson avertit Fenster de l’imminence d’une rafle et lui procure de faux papiers au nom de Chalon ; naissance de son fils Ariel à l’hôpital de Bergerac ; à partir du 18 juin Fenster se réfugie à Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie), alors en zone d’occupation italienne ; il y retrouve des proches comme l’écrivain Oser Warszawski ; de mai à juillet, Joseph Kott, responsable de la Fédération des sociétés juives de France, finance l’hébergement de centaines de juifs qui bénéficieront ensuite du soutien du Joint de Genève, par l’intermédiaire de Marc Jarblum, président de la Fédération des sociétés juives de France avant-guerre. Fenster participe au comité d’organisation ; une vie de solidarité s’organise ; Fenster et sa famille passent clandestinement en Suisse le 28 août ; arrêtés à la frontière, ils demandent le statut de réfugiés ; Fenster est conduit au centre d’accueil des Cropettes, puis au camp de réfugiés civils étrangers des Charmilles (Genève) ; sa fille est internée au camp de Champéry (Valais), puis hébergée à Bâle, et son épouse est internée un temps au camp de Hemberg (Saint-Gall).
1945 Retour le 4 octobre de la famille Fenster à Paris ; ils retrouvent l’appartement d’avant-guerre rue Ledion.
1945-1951 Fenster s’attèle à la rédaction d’Undzere farpaynikte kinstler, poursuit son travail de journaliste et son engagement associatif. Il écrit pour des journaux yiddish publiés à Paris comme Unzer shtime (« Notre voix ») ou Unzer vort (« Notre parole ») et à New-York comme Frayer arbeter shtime (« La voix libre des travailleurs ») ; le Foyer amical, transféré au 20, rue Richer, est remis en activité.
1951 Soirée le 24 mai à l’occasion de la parution d’Undzere farpaynikte kinstler, sous la présidence d’honneur de Marc Chagall.
Années 1950 Voyage en Israël, aux États-Unis et au Canada, où il envisage de s’installer.
Apatride, il n’a pas demandé la nationalité française.
1964 Décès à Paris. »
 

Sous la direction de Juliette Braillon, responsable des éditions, mahJ  « Nos artistes martyrs par Hersh Fenster ». Traduction du yiddish de Nadia Déhan et Évelyne Grumberg. Préfaces d’Ariel Fenster, de Tal Hever-Chybowski, directeur de la Maison de la culture yiddish – bibliothèque Medem et de Paul Salmona, directeur du mahJ. 2021. 312 pages. Code EAN : 9782754111935. 39 €. 

 
Du 19 mai au 10 octobre 2021
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 53
Mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18h. Mercredi de 11 h à 21 h. Samedi et dimanche de 10 h à 19 h
Visuels :
Affiche
Portraits des artistes disparus épinglés par Hersh Fenster ; mahJ, archives Fenster – conception graphique Doc Levin
Portraits des artistes disparus épinglés par Hersh Fenster
mahJ, archives Fenster
Fonds Fenster du mahJ
Photo Christophe Fouin
Jaquette de couverture d’Undzere farpaynikte kinstler (Nos artistes martyrs) de Hersh Fenster, par Arthur Kolnik
Paris, 1951 ; Paris, Maison de la culture yiddish – Bibliothèque Medem
Nos artistes martyrs
Paris, mahJ-Hazan, 2021
Jacob Macznik (1905-1945)
Portrait de l’écrivain Wolf Wieviorka, 1941
Collection Samson Munn
Chaïm Soutine (1893-1943)
La Liseuse, 1940
Musée national d’art moderne – Centre Pompidou
Portrait de Hersh Fenster
Paris, vers 1960 ; mahJ
Jane Lévy (1894-1943)
Camp de Drancy, 1943
Paris, Mémorial de la Shoah
Alexandre Fasini (1892-1942)
Hommes et jeux d’optique, 1929
Association des Amis du Petit Palais, Genève
Ary Lochakow (1892-1941)
Le poète David Knout, 1923
mahJ

 

[Source : http://www.veroniquechemla.info]

Soixante-dix ans après sa première parution en yiddish, le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme et les éditions Hazan publient la traduction en français de Nos artistes martyrs. En 1951, Hersh Fenster (1892-1964) faisait paraître à compte d’auteur ce recueil composé en mémoire de quatre-vingt-quatre artistes juifs résidant en France morts au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Nos artistes martyrs, d'Hersh Fenster : un livre du souvenir

Portraits des artistes disparus épinglés par Hersh Fenster – photo : mahJ, archives Fenster

Hersh Fenster, Nos artistes martyrs. Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme/Hazan, 302 p., 39 €

Exposition : Hersh Fenster et le shtetl perdu de Montparnasse. Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme. Jusqu’au 10 octobre

Écrit par Paul Bernard-Nouraud

La grande majorité d’entre eux ont péri assassinés dans ce que Fenster ne nomme pas à l’époque la Shoah, mais le khurbn, la « destruction » en yiddish. Quelques-uns se sont suicidés afin d’échapper à leurs assassins (Georges Kars, Joseph Raynefeld, Raphaël Schwartz), certains ont été tués en les combattant par les armes (Paul Ullman, Jules Gordon, Sigismond Sigur-Wittmann), d’autres en raison des privations provoquées par l’Occupation, la collaboration ou l’internement (Paul Pitoum, Ary Lochakow, Levi Zardinsky-Madim, Chaïm Soutine). La plupart de leurs proches ont subi le même sort. Leurs biens ont souvent été pillés et leurs œuvres détruites. À quelques exceptions près (Chaïm Soutine, Otto Freundlich, Henri Epstein…), leurs noms sont absents des livres d’histoire de l’art moderne.

Ils sont en revanche présents dans le livre de Hersh Fenster, qui n’est pourtant pas un livre d’histoire de l’art, pas plus que les historiens de l’art ne se sont beaucoup intéressés, jusqu’à présent, aux œuvres de ces artistes martyrs, quoi qu’on dise de l’irrésistible attrait qu’est censée exercer sur le public la figure de l’artiste maudit. Après ce livre, il serait cependant hasardeux d’écrire sur ces derniers sans le faire, d’une manière ou d’une autre, d’après lui. Les futurs chercheurs y trouveront des noms encore méconnus, et en les étudiant, à coup sûr, ils en découvriront d’autres encore (Sonia Mossé, par exemple, est étonnamment absente du volume, y compris de l’appareil critique), mais ils y découvriront aussi que, le travail de Fenster étant lui-même le fruit d’une recherche, attentive, scrupuleuse, ses principes de composition ont valeur d’exemple.

Ces principes sont ceux d’un « livre du souvenir », ainsi que l’auteur décrit son ouvrage dans ses remerciements, adressés tout particulièrement à l’imprimeur Naftali Milner, à ses yeux « véritable artisan de cette œuvre de piété ». C’est que Fenster est à la fois un homme pieux, un intellectuel épris de culture juive et de la langue yiddish, parlant le polonais ainsi que l’allemand et enseignant le français, et un sympathisant anarchiste, toutes qualités qui trouvent leur prolongement dans le mémorial de papier qu’il élabore après la guerre. Les yizker-biher désignent en effet en yiddish ces « livres du souvenir » conçus au lendemain du khurbn sur un mode coopératif : chaque témoin, chaque survivant d’une communauté y contribue autant que sa mémoire le lui permet – autant qu’un partage des mémoires est encore possible. Des références religieuses, des formules consacrées s’immiscent quelquefois dans l’entrecroisement des récits qui se répètent, s’attardent sur des anecdotes, suscitant, par la polyphonie, une forme de familiarité retrouvée. Insensiblement, en effet, les yizker-biher excèdent le cadre des événements catastrophiques proprement dits pour revenir à l’évocation du temps d’avant.

Nos artistes martyrs, d'Hersh Fenster : un livre du souvenir

Portrait de Hersh Fenster (Paris, vers 1960) – photo : mahJ

Hersh Fenster, pourtant, et c’est sans doute là l’un des aspects les plus saisissants découlant de la refonte des témoignages qu’il a collectés, écrit toutes ses biographies d’artistes au présent, n’usant du passé composé que lorsqu’il mentionne le destin de leurs proches, et, plus rarement, du futur simple afin d’en définir le mode narratif. « On racontera cette histoire de la manière suivante », prévient-il, par exemple, en commençant celle du peintre David Goychman. L’histoire de trois frères nés dans un shtetl ukrainien, l’un, Avrom, tué au combat en 1914-1918 comme engagé volontaire dans l’armée française, un autre, Eliezer, abattu lors d’un pogrom en Russie qui laisse David grièvement blessé et seul. L’histoire d’un peintre qui découvre la Palestine puis Paris, où il entre aux Beaux-Arts et vit de retouches photographiques pour pouvoir peindre. Une histoire qui s’interrompt à l’été 1941, lorsque David Goychman est interné au camp de Compiègne. Il y est retenu plus d’un an avant son transfert vers celui de Drancy, et sa déportation trois jours plus tard.

Une histoire à la fois représentative et singulière – dont les singularités mêmes possèdent une valeur représentative. Il y a ceux qui, comme Goychman, se font retoucheurs pour subvenir à leurs besoins, ceux qui deviennent chauffeurs de taxi, comme Benjamin Secunda ou Abraham Berline, qui ne conduit ses passagers qu’à la vallée de Chevreuse où il les dépose en même temps qu’il y installe son chevalet, celle qui exerce ses talents de maître d’armes, comme Rahel Szalit-Marcus, et tous ceux qui acceptent au jour le jour n’importe quel travail de force, à l’instar de Samuel Granovsky, que tout Montparnasse reconnaît à sa chemise brodée russe et à son chapeau de cow-boy lorsqu’il déambule en compagnie d’Aïcha la métisse. « Il est d’ailleurs difficile d’imaginer Montparnasse sans Granovsky », note Fenster.

Nos artistes martyrs, d'Hersh Fenster : un livre du souvenir

Jacob Macznik (1905-1945), « Portrait de l’écrivain Wolf Wieviorka », 1941 – photo : collection Samson Munn

Difficile d’imaginer aussi que c’est dans un camp qu’à 17 ans Jacques Ostrovsky a commencé à dessiner, et que c’est à cet âge qu’il a été déporté. Difficile d’imaginer la détresse de Sophie Blum-Lazarus qui, à 77 ans, ne voulait ni quitter la tombe de son mari ni se séparer de ses fils de soie lorsque des policiers allemands sont venus l’arrêter ; ou celle du sculpteur Raphaël Schwartz qui, quelques mois avant que les nazis ne frappent à son domicile, mit fin à ses jours après avoir passé son manteau cousu de l’étoile jaune. Difficile d’imaginer, enfin, son confrère Moïse Kogan refusant de porter cette marque d’infamie et pensant que sa notoriété ainsi que ses relations le protégeraient quoi qu’il arrive. Pourtant, « ni Despiau, ni Friesz, ni aucun autre n’a levé le petit doigt pour l’arracher des griffes sanglantes quand on l’a arrêté », accuse Fenster.

Sous sa plume régulière, la colère suscite ponctuellement chez le lecteur une étreinte d’une nature quelque peu différente mais non complètement étrangère à celle que provoquent la douleur et la douceur mêlées qui, à travers ses souvenirs, la précèdent à chaque fois. Certains d’entre eux sont manifestement personnels à Fenster, qui a rencontré ou fréquenté plusieurs de ces « artistes martyrs ». Les menus détails qu’à l’occasion il rapporte au sujet de leurs personnalités et de leurs existences indiquent aussi que leur recension ne s’adresse pas seulement à la postérité, mais à la communauté qui cherche à se reconstituer à partir d’eux. Bien que la langue choisie par Fenster désigne d’abord la communauté juive yiddishophone comme son premier lectorat, son projet concerne aussi d’autres cercles, familiaux, amicaux ou professionnels. Le quartier de Montparnasse les réunissait tous, instaurant pour nombre de défunts cités une communauté de refuge, de substitution ou de complément.

Nos artistes martyrs, d'Hersh Fenster : un livre du souvenir

Ary Lochakow (1892-1941), « Le poète David Knout », 1923 – photo : mahJ

C’est donc en partie aux membres du « shtetl perdu de Montparnasse », comme le désigne Pascale Samuel dans sa contribution à l’appareil critique de Nos artistes martyrs, désignation qu’a reprise le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme pour l’exposition qu’il lui consacre, qu’est destiné le livre de Fenster. C’est à eux qu’il confie et avec eux qu’il partage les souvenirs consignés par ses soins, comme s’il cherchait à éveiller ceux de ses lecteurs et à les faire converger, le livre devenant à son tour un lieu de rencontre et le moyen de recouvrer, à partir de l’écrit, une parole échangée.

« On voit souvent, attablée dans l’un des cafés de Montparnasse, une femme au beau visage délicat où se lit la bonté. Un crayon à la main, elle dessine. C’est l’artiste Frania Hart. » Le Montparno qui, en 1951, est susceptible de lire la description de Fenster revoit sans doute cette figure familière qu’il avait peut-être oubliée, se remémore son nom ou l’apprend, connaît les circonstances de sa disparition ou les ignore. En lisant la suite de sa biographie, il découvre peut-être qu’elle avait un mari, artiste et Juif comme elle, du nom de Benjamin Secunda, et que « le couple est arrêté en pleine nuit, le 24 juillet 1943, en même temps que leurs voisins : le sculpteur juif hongrois Fernand Vago-Weiss, Mlle Irène Sheynfled, couturière, et une vieille dame de soixante-douze ans, Elsa Wohl ». Ces noms-là aussi lui rappellent quelque chose, font remonter à sa mémoire d’autres bribes d’existences qui furent plus ou moins lointainement liées à la sienne, et qui ne le sont plus désormais.

Nos artistes martyrs, d'Hersh Fenster : un livre du souvenir

Alexandre Fasini (1892-1942), « Hommes et jeux d’optique », 1929 – photo : Association des Amis du Petit Palais, Genève

Il en va nécessairement autrement pour le lecteur d’aujourd’hui. Mais l’intérêt déclenché presque instantanément en lui tient au fait paradoxal que ces informations lui semblent d’autant plus précieuses que leur usage originel était restreint et que, par conséquent, elles ne lui étaient qu’indirectement destinées. Ces éclats de vie prennent alors dans l’esprit de celui qui les lit une importance considérable du simple fait qu’ils ont été fidèlement préservés, à l’image des portraits photographiques qui accompagnent la quasi-totalité des récits du même présent passé qu’eux. Car Hersh Fenster consigne tout, restitue l’ensemble des éléments dont il dispose, conscient qu’une certaine forme de justice rendue à l’histoire dépend de son souci d’exhaustivité, et que manquer de renseignements lui causerait au contraire un tort inversement proportionnel. Face à la disparition massive, paraît dire le zamler, le collectionneur et collecteur de mémoires, aucun nom ne saurait être de trop, le trait de caractère le plus banal comme le plus singulier mérite d’être relevé tant il représente quelque chose.

Sous ce rapport, il s’avère aussi futile qu’impérieux de se souvenir que le peintre Béla Meszoly aime et respecte tant les fleurs « qu’il n’en cueille jamais nulle part » ; que son confrère Léon Weissberg parvient à apaiser son chien par les caresses qu’il lui prodigue lorsqu’il est dans l’incapacité de le nourrir, « comme s’il comprenait la situation dans laquelle il se trouve : être le chien d’un pauvre artiste juif » ; que, de son côté, Sigismond Sigur-Wittmann a tant souffert de la faim qu’enfant son rêve à lui n’était aucunement de devenir peintre : « quand il serait grand, écrit Fenster, il irait travailler dans un magasin d’alimentation ».

 

[Source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]

 

De Odessa a Kharkiv, 18 horas cruzando Ucrania

Escrito por Claudio Ferrufino-Coqueugniot 

De Michale Boganim, vi anoche el documental Odessa… Odessa! Un protagonista dice: “En Rusia hay una palabra: nostalgia”. He visto La Habana casi en ruinas, aunque sus edificios coloniales brillan en perfección, y no he sentido nostalgia. Será el calor, el trópico, la permanente risa de la gente parlanchina. No sé. A pesar del mercado abierto con memorabilia y libros que se puede hallar en las plazas de la ciudad vieja… Conseguí, valga nombrarlo entre otras cosas, el Eisenstein de Viktor Shklovsky en añosa edición cubana. A pesar de hacer el amor con mi mujer en camas donde lo harían Juan Ramón Jiménez y Zenobia Camprubí, en el hermoso Vedado, bello y cayéndose, no había melancolía. Había ron santiaguino, fuerte y aromático. Del balcón mirábamos la puerta de un monstruoso edificio soviético enfrente con negros mayores jugando dominó.

En el opulento aeropuerto de Istanbul comí algo delicioso. No lo anoté, vaya pena. Era noche. Partimos hacia Odessa con la inolvidable imagen del puente iluminado de rojo sobre el Bósforo. Al fin, luego de casi sesenta años, se me abría el oriente europeo. La idea era avanzar al Caspio, al Baikal, al Amur luego de cruzar los Urales, pero me detuve en la frontera rusa camino de Belgorod y retrocedí a la Ucrania de los pesados sueños gogolianos, de la república de tachankas (ametralladoras montadas sobre cualquier carromato) y tanto más.

El avión sobrevoló una ciudad dormida, para nada iluminada como la urbe turca que acababa de dejar. El aeropuerto de Odessa se me hizo modesto, en demasía. Para colmo, mi maleta no llegó; la recuperaría al día siguiente. Me esperaba un torpe y mal vestido taxista que el hotel Alarus había mandado. Tuvo que esperar mientras yo dilucidaba, junto a una pareja extranjera, acerca de mi equipaje. Partimos.

La ciudad de Isaak E. Babel; no lo podía creer. Todo oscuro; vi aguas que no podrían ser todavía el mar Negro, árboles, agonizantes faroles. Llegamos al hotel. Esquina concurrida de dos avenidas. Ni lo sabía, pero estaba en el extremo del barrio de la Moldavanka, de Benia Krik y Froim Grach. En el documental de Boganim, los nostálgicos emigrantes judíos en Brighton Beach, New York, y en Ashdod, Israel, también al lado del mar, todavía hablaban de ello, de Mishka Yaponchik, sobre cuya leyenda tejió Babel su Benia Krik. Comentaban en el siglo XXI historias de los años de la guerra civil y anteriores. Babel le dio a esa ciudad, ya en sí fantástica, un halo de magia e intriga. Sentados, decrépitos, con ropas venidas del ayer y la pobreza que siempre aguarda a un inmigrante viejo. Reuniones de expatriados, canciones entrelazadas a brindis con vodka. Que el Ejército Rojo, que el Blanco, mientras la pantalla muestra grises tomas urbanas de una ciudad casi muerta. Hasta las gradas del Potemkin vacías, tan opuestas a las muchedumbres que observé, allí y a pies de la estatua de Ekaterina grande o del gobernador Richelieu. La idea supongo es mostrar el estado de ánimo del que tuvo que abandonar su tierra. Y abandonar Odessa no es tierra cualquiera sino la hierba verde y extendida por calles y muros rotos. Perla sobre el océano Euxino, el que trae barcas cargadas de peces y cuyas chimeneas exudan sabores fuertes de remolacha y rodaballo. Caminé como por mi ciudad, en el sur. Calle tras calle; penetré en los patios en cuyo derredor crecen mínimas aglomeraciones de desvencijados conventillos. Vegetación, vegetación. Era octubre, cierto, cómo será invernal.

 

Rodaba el documental en el ecran de mi televisor plano. Persianas cerradas sumadas a la penumbra que trae la lluvia de las dos tarde. Me pregunté que cómo era posible que sintiese yo nostalgia por ese enclave del mar que enfrenta Crimea y la costa rumana. Aludí al autor hebreo soviético. Culpa suya sería. En parte. Pero creo, por encima de circunstancias literarias, que Odessa oferta un brebaje de máquina del tiempo. Para decir que la prefiero a París, a la Roma de Marcela Filippi. No tiene con qué competir ella con esas madres innegables y eternas, pero si deseara poner una silla afuera de la puerta de casa para leer y que el sol dore lo ya indorable, me quedaría con Odessa. Kiev y Jarkov son majestuosos, históricos, monumentales y ni así. Soñaba anoche, después del filme, en tomar un ferry hasta Varna, Bulgaria, navegar el delta del gran Danubio, desembarcar en Moldavia o algún paso pescador de la Dobrujda o, hacia el otro lado, hasta el kanato de Crimea, los cosacos del Don, el mar de Azov, el Kubán y Circasia, pero siempre retornar a Odessa, llena de romanticismo, de melodías en yiddish que ni Hitler ni el tiempo acabaron. Casi decir también que mi héroe es Benia Krik, y que lo veo escondiéndose entre los entresijos de la villa laberíntica.

Hay un parque en medio de la ciudad, al que entraba yo por la Preobrazhenskaya, con restaurantes en la floresta urbana. Nada como tomar una cerveza helada allí, oyendo el rumor no exagerado de las calles. Salir, escuchar cánticos de monjes escondidos a la sombra de iglesias ortodoxas, entrar a mi restaurante favorito, Kazán, y elegir de un nutrido menú de delicias, extraños preparados de cordero. Camino, no hago más que caminar. Visito a mi amado Babel en bronce, al atamán Holovaty, al busto de Khmelnytsky. Me siento en la famosa escalinata, compro una medalla soviética al valor, estrella roja. El puerto está activo. Esta vez no me hice a la mar; la próxima seguro, a oriente y occidente, al sur, a Capadocia, Georgia y las vertientes del Cáucaso. Si alcanza esta vida, bien, sino lo haré en la próxima, en la que no existe más que en ilusión, pero no importa.

Los exiliados judíos odesitas se acurrucan frente al mar. Ni Atlántico ni Mediterráneo son el mar Negro. Ni Nueva York ni Ashdod, la bella Odessa. Qué importa que se descascare, que se vaya convirtiendo en polvo como una premonición. Ese polvo es de oro, brilla como aquel de las estrellas extinguidas que recitara Georg Trakl y rescatara Ferrufino-Coqueugniot para sus propias nostalgias de exilio autoimpuesto.

Pienso en incluir a alguna mujer entre estas líneas pero decido que no. Dejo a la bellísima Anastasia y sus largas piernas pensantes para otro rato. Aunque, no miento, extraño su hombro en mi hombro en un banquito de la Moldavanka donde la vida no pasa. Como no pasa Odessa para los que se fueron y comen hamburguesas tristes en un boliche estilo David Hockney, muy lejos de ella. No es que en el puerto de marras fueran ricos ni especiales, pero es que lo propio es invalorable y si contiene hechizo, mejor. Yo me he enamorado de unas calles silentes o que hablan en lenguas incomprensibles. No me interesa, igual pregunto si esos peces negros vienen de la profundidad o de la superficie, si los coloridos vegetales se preparan crudos o cocidos. Odessa para mí es síntesis de tantas cosas. Villa ecléctica para el hombre ilustrado. Tatuajes de piel y tatuajes del alma, según cantaba Romualdo Brito en vallenato.

Invitaría a mis padres, a mi hermana Picha, a caminar desde el Alarus hasta cerca del mercado, y en un boliche pequeñito y cercano tomar café con leche con dulce repostería ucraniana. Vamos, ustedes y yo, que volamos inmateriales por el Parque Griego, mientras saltan seres, que imagino son peces, sobre las aguas que navegaría Heródoto.

 

 

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[Imágenes: 1. centro de Odessa; 2. con el atamán Anton Holovaty – publicado en REVISTA NÓMADAS – reproducido en http://www.lecoqenfer.blogspot.com]

Katharina Volckmer, Allemande habitant Londres, vient de signer son premier roman, Jewish Cock (« la bite juive »). Écrit en anglais, il a été découvert par Grasset, qui l’a fait traduire et en détient les droits mondiaux. Ce court texte prend la forme d’un monologue, où la narratrice adresse une confession à son gynécologue, en attendant la greffe d’un pénis circoncis. Des échos de Portnoy et son complexe de Philip Roth ? Dans le cabinet du docteur Seligman, la haine de soi germanique remplace celle du Juif, tout comme des termes yiddish cèdent la place à une autre langue, si proche étymologiquement, reflet de la force d’attraction entre deux peuples liés par la violence de l’Histoire. Début septembre, à Paris, EaN a pu s’entretenir avec cette romancière transgressive et drôle.

Katharina Volckmer, Jewish Cock. Trad. de l’anglais par Pierre Demarty. Grasset, 200 p., 18,50 €

Propos recueillis par Steven Sampson

Pourriez-vous nous raconter la genèse de ce roman ?

La voix m’est apparue, je l’ai suivie. Depuis longtemps j’échangeais avec un éditeur français [Katharina Volckmer travaille dans une agence littéraire], Joachim Schnerf, sa maison a décidé d’acheter les droits. On attendait que le livre soit publié exclusivement en français. Puis on a trouvé un éditeur anglais pour la version originale.

Le texte s’appelait alors Jewish Cock ?

Oui. Cela correspond à l’ambiance. Pour les éditions anglophones, on l’a modifié (The Appointment, sous-titré « The Story of a Cock » en Angleterre et « The Story of a Jewish Cock » en Amérique). Qu’en France il porte un titre étranger souligne le fait que je n’écris pas dans ma langue maternelle. Les Russes l’ont intitulé Jewish Cock en russe, tandis qu’en Italie il s’appelle Un cazzo ebreo. Évidemment, les Allemands n’ont pas voulu faire la même chose.

Vous l’avez écrit en anglais. Quel est votre rapport à l’allemand ?

C’était plus authentique pour moi en anglais : cela fait quinze ans que j’habite au Royaume-Uni, c’est ma langue de tous les jours, j’aurais trouvé ça vieillot d’écrire en allemand. À l’étranger, on perd sa langue maternelle, les détails s’échappent, l’allemand est devenu pour moi un langage privé que j’emploie avec des proches mais rarement dans un contexte officiel. Aussi m’intéressé-je aux continuités du fascisme qu’on voit bien ces derniers temps dans le langage avec la résurgence de l’AfD, parti fasciste qui ravive des termes douteux. Pourtant, au Royaume-Uni, il est considéré comme branché d’utiliser des mots germaniques, par exemple « That’s up my Strasse » (variante de « that’s up my alley », i.e. c’est mon truc), ou Zeitgeist. Dans le Guardian, on remarque ce phénomène, c’est amusant. Et puis il y a une obsession pour Berlin, les gens y vont et en reviennent avec quelques miettes. Berlin est devenue tendance, on célèbre l’idée d’un nouveau peuple allemand, issu de Berlin, ouvert et fun.

Le profil de la narratrice ressemble au vôtre.

Elle habite au Royaume-Uni depuis longtemps et a envie de s’ouvrir à des sujets dont elle ne pouvait parler avant. Je m’intéresse à l’identité, notamment celle du corps, qu’on étiquette comme mâle ou femelle, allemand ou français ou américain. La narratrice se confie à un médecin, il comprend son corps, elle peut s’exprimer plus librement. Elle traverse une foule d’émotions, il s’agit d’un voyage vers sa propre vulnérabilité : au début, elle est dans la provocation afin d’explorer les limites du regard de l’Autre. Pour un Allemand, c’est énorme de pouvoir discuter si ouvertement avec un Juif, normalement on ne se le permet pas. On a peur d’offenser, ou d’être obligé de parler de soi.

Elle attend que le gynécologue modifie son corps.

Il ne s’agit pas d’un mémoire trans, il y a un élément absurde. Au fond, c’est sa manière à elle de vouloir cesser d’être allemande, envie partagée par beaucoup de ses compatriotes. C’est une identité compliquée, on en est toujours un peu embarrassé, à l’étranger nous sommes gênés lorsque nous nous rencontrons, préférant maintenir l’illusion qu’on n’est plus très allemand.

Vous écrivez : « Un Juif vivant, c’est quelque chose de diablement excitant pour un Allemand. » D’où vient cette excitation philosémite ?

Cela peut paraître bizarre, mais ce passé a créé un lien. Et on ne peut dissocier les deux cultures. Je suis gênée que les Allemands n’aient jamais fait le deuil des Juifs en tant qu’ils sont leurs compatriotes. À Babi Yar, en Ukraine, j’ai vu le monument soviétique controversé où l’on fait abstraction de la judéité des victimes (présentées comme de simples citoyens soviétiques) ; je pense que cet élément-là manque dans le discours allemand : le Juif reste l’Autre.

Sinon, on ne peut expliquer la Shoah.

Oui, mais on n’a pas réussi à dire qu’ils faisaient partie de notre peuple, de notre culture. Sans eux, on ne peut évoquer ni la littérature, ni la musique ni la peinture allemande. Ils font partie de nous, pourtant on n’arrive pas à faire ce pas.

Ce mélange se trouve-t-il dans le personnage de K, juif et amant de la narratrice ?

C’est un clin d’œil et un hommage à Kafka ; K figure une certaine tristesse, celle de l’incapacité d’être la personne qu’on veut être. Leur relation s’arrête lorsqu’elle se rend compte qu’elle ne souhaite pas être femme, tandis qu’avec lui elle serait obligée de rester dans son corps femelle.

K serait-il une figure corporelle ?

Il est peintre. Lui et la narratrice peignent l’un sur l’autre. J’adore réfléchir sur les couleurs, l’art m’inspire, j’aime l’idée de peindre sur un corps. K utilise le violet, couleur du deuil et de la tristesse dans certaines cultures.

Leur rencontre est vive et charnelle.

Ils se rencontrent dans des toilettes publiques, elle investit des espaces mâles, donc elle le croise pour la première fois dans un WC, ils ont un rapport sexuel aléatoire. Je songe parfois aux toilettes collectives et à ce qu’elles représentent : c’est un espace d’intimité publique. Que se passe-t-il lorsqu’une femme entre dans un WC pour hommes, ou l’inverse ? Ce geste mineur provoque une réaction forte.

Elle pratique une fellation sur cet inconnu. Je songe à Melissa Broder et à Lionel Shriver, chacune montrant l’importance du corps dans la culture contemporaine.

Le corps féminin est très policé, on a une image concrète de ce à quoi il devrait ressembler, il y a une pression constante d’être belle et baisable. Certaines femmes commencent à repousser cette idée, à se libérer des contraintes. Le corps féminin est un champ de bataille. Il est assujetti à une violence inouïe. Imaginez ce que ça serait si une femme pouvait faire un jogging tranquillement à minuit, en se sentant en sécurité. Les femmes gardent toujours à l’esprit l’éventualité d’un danger.

Avez-vous été influencée par d’autres œuvres abordant ce thème ?

En ce qui concerne la peinture corporelle, il y a une scène fantastique dans La végétarienne de Han Kang. Sinon, j’admire Thomas Bernhard. On a comparé mon livre à Portnoy et son complexe : j’en suis flattée. C’est l’un des rares livres qui m’ont fait rire à gorge déployée. Certains le trouvent vulgaire, mais je crois que l’humour, s’il est réussi, demeure le meilleur moyen d’atteindre le public. Je pense au film La mort de Staline : en sortant du cinéma, je me sentais mal, je l’ai trouvé affreux, mais efficace, il faisait vraiment ressentir l’horreur.

Jewish Cock : entretien avec Katharina Volckmer

Pourquoi vous êtes-vous installée à Londres ?

Je suis partie étudier la littérature allemande et anglaise à Queen Mary, puis je suis allée à Oxford faire une thèse sur Jakob Wassermann, un écrivain juif allemand contemporain de Thomas Mann, très connu de son vivant. Elle s’intitule Society and its Outsiders in the Novels of Jakob Wassermann et porte sur les femmes, les enfants et les homosexuels dans sa fiction. Je m’interroge sur le fait que certains écrivains sont oubliés. Wassermann a publié un essai puissant sur son identité : Mein Weg als Deutscher und Jude.

Votre livre semble porter l’empreinte de la psychanalyse.

J’ai beaucoup lu Freud, l’idée du flux de conscience vient de lui, mais l’ironie de mon roman, c’est que l’héroïne ne se livre pas à un psychanalyste : elle préfère s’adresser à quelqu’un qui comprend son corps. Avant, elle avait été obligée de voir un psy, cela n’a pas bien marché, elle était trop timide, pas prête à parler ouvertement. Le docteur Seligman est juif, c’est pourquoi elle le trouve mieux placé pour la comprendre.

Son patronyme évoque le Dr Spielvogel de Philip Roth.

En allemand, son nom veut dire « chanceux » ou « heureux ». Et si on parle de quelqu’un qui est mort récemment, on dit « Gott hab ihn selig » (paix à son âme). Apparemment, il y a un film célèbre avec Louis de Funès où le rabbin porte ce nom.

À part Freud, un autre Autrichien présent ici s’appelle Adolf Hitler. Pourquoi la narratrice aime-t-elle imaginer la moustache du Führer en train de chatouiller ses parties intimes ?

Le Hitler sexy, les gens sont fascinés par cette figure, chez lui il y a un étrange élément érotique dont je voulais me moquer. Même au Royaume-Uni, on est obsédé, on se cache derrière Hitler. Dans des documentaires allemands, on entend des phrases genre « Hitler a envahi la Pologne », comme s’il l’avait fait tout seul. C’est important de le ridiculiser, au lieu de le mettre sur un piédestal. Certains hommes affichent un fétichisme érotique bizarre à travers des coiffures nazies et des uniformes Hugo Boss. Au risque de gêner, peut-être faut-il explorer ces strates de conscience.

La narratrice achète son pénis avec de l’argent venant de son arrière-grand-père, chef de gare de la dernière station avant Auschwitz.

C’est important d’un point de vue symbolique, de nombreux Allemands ont de tels ancêtres, qu’on prétend n’avoir été que des rouages dans la machine. Cet incident renvoie aussi à Auslöschung (Extinction), roman de Thomas Bernhard, où l’héritier d’un argent nazi finit par le donner à un organisme juif.

Avez-vous pu discuter de cette époque avec des aïeux ?

Ma grand-mère paternelle, encore vivante, est née en 1930, à Amberg, en Bavière, près de Nürnberg et de Fürth, le site de la plus ancienne yeshiva en Allemagne. Ces villes avaient d’importantes populations juives. Je n’en reviens pas que ma grand-mère ait pu être témoin de ces événements, du moment où les Juifs ont dû porter l’étoile jaune, ce qui les a rendus de moins en moins visibles : avant d’être déportés, ils étaient comme des ombres dans la rue. Elle a aussi vu la destruction de la synagogue. Elle représente mon dernier lien à cette époque, c’est difficile d’imaginer à quoi l’Allemagne ressemblait, c’était un autre pays, où il y avait encore une population juive. J’ai du mal à concevoir le quotidien, c’est rarement bien fait dans les films sur la Shoah ou sur la guerre.

En France, on le voit dans certains films, notamment ceux de Jérôme Prieur.

En tant que russophile, vous devez connaître Dix-sept moments de printemps. Il s’agit de l’histoire d’un espion soviétique basé en Allemagne pendant la guerre. Mes collègues russes m’ont dit que, lorsque le film passait à la télévision, les rues étaient vides. Je crois que les Russes ont été plus aptes à dépeindre l’horreur, du fait qu’ils avaient vécu une expérience similaire.

Vous écrivez que les Allemands à Londres doivent faire croire qu’ils ont lu « toute l’œuvre de ce putain de Max Sebald ».

Il est beaucoup plus populaire en Grande Bretagne qu’en Allemagne, les gens qui l’ont connu l’appelaient « Max ». J’aime son travail, en particulier Austerlitz, ainsi que la conférence qu’il a donnée où il parle de Dresde, Luftkrieg und Literatur (De la destruction comme élément de l’histoire naturelle), qui a été pour moi une source d’inspiration. Il n’aurait pas pu l’écrire s’il était resté en Allemagne, il a pris du recul, aucun Allemand ne se serait permis de réfléchir comme lui.

Vous êtes dure pour vos compatriotes, décrivant leur « étrange silence allemand que j’en suis venue à redouter plus que tout au monde. Cette façon de faire semblant que tout a disparu sous les ruines ». Est-ce lié à l’architecture ? À ce propos, la narratrice dit : « Notre perspective sera toujours quelque chose qui a été ratissé à mort et qui relève plutôt du béton. »

Lorsque Notre-Dame brûlait, une collègue française était en larmes. J’ai demandé à des amis allemands s’il existait un monument chez nous dont la destruction pourrait déclencher une telle réaction : tout le monde a dit non. Cela n’existe pas en Allemagne, le pays a été rasé. Ensuite on a bâti une autre architecture, à laquelle il est difficile de s’attacher. Cela crée un sentiment d’étrangeté, un silence maladroit, qu’on n’arrive pas à exprimer sur le plan individuel, même si on a conscience d’une culpabilité abstraite et collective, qu’on trouve dans le mot Vergagenheitsbewältigung (fait d’assumer son passé), que je trouve problématique : il ne devrait pas s’agir d’une case qu’on peut cocher, d’une tâche qu’on accomplit pour en être débarrassé. Les gens deviennent suffisants, chacun estime qu’il a fait plus que son voisin en matière de « travail de mémoire » [en français dans l’entretien].

Cela induit des situations loufoques : je pense au cours de musique raconté dans le roman.

C’est une anecdote autobiographique. En Allemagne, on ne doit pas chanter en allemand, les nazis ont cassé la langue. Alors qu’en France on a des radios qui ne mettent que de la musique française, c’est inconcevable chez nous. Dans mon cours de musique, lorsque j’avais douze ans, on chantait toutes sortes de chansons, dont Hava Nagila. C’était absurde.

 

 

[Photo : Jean-Luc Bertini – source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]

« Entre les murs du ghetto de Wilno 1941-1943 » est le récit d’un adolescent qui témoigne du quotidien, et de ses aspirations contraintes, enfermé dans les camps juifs en Lituanie. Il s’agit là d’un texte rare qui sera récupéré par la cousine de l’auteur après sa mort, à tout juste quinze ans, et diffusé par le poète Avrom Sutzkever.
Écrit par Myriam ANISSIMOV
Contexte général : Le cas de la Lituanie
Dès juin 1941, au lendemain de l’invasion de l’Union soviétique, le Reichsführer SS Himmler fut chargé de « taches spéciales ». Il s’agissait de réaliser le stade ultime de la « solution finale de la question juive » (die Endlösung der Judenfrage). Après avoir saisi leurs biens et les avoir concentrés dans des ghettos, le Führer avait décidé de mettre en œuvre l’extermination des Juifs dans tous les territoires conquis par le Reich. L’anéantissement  fut mené en deux étapes : d’abord des petites unités de SS et de la police tuaient toute la population juive à mesure que l’armée avançait et occupait les territoires de l’URSS. La deuxième opération consista à déporter les Juifs d’Europe dans des centres d’anéantissement équipés de chambres à gaz.
Dans les États baltes et en Biélorussie, les Einsatzgruppen, unités mobiles de tuerie, exterminèrent en un an et demi la presque totalité de la population juive, soit un million et demi de personnes. Ces territoires furent proclamés Judenfrei – « libres de Juifs ». Les unités mobiles de tuerie étaient formées de quatre Sonderkommandos et Einsatzgruppen – au total 3000 hommes –  qui opéraient sur les arrières des groupes d’armées et des armées, ainsi que sur le front même. Les Einsatzgruppen, qui n’étaient pas des formations permanentes, étaient crées à chaque nouvelle invasion.
Les Einsatzgruppen reçurent une directive qui définissait leur modalité d’action : « Les Sonderkommandos sont autorisés, dans le cadre de leur mission et sous leur propre responsabilité, à prendre des mesures exécutives contre la population civile ». Ils recevaient « leurs directives fonctionnelles » du chef de la Police de sécurité du Reich et du SD, ou Service de sécurité (Sicherheitspolizei). Chaque Einsatzgruppe avait l’effectif d’un bataillon, divisé en unités opérationnelles, les Einsatzkommandos et les Sonderkommandos. À la tête des Einsatzgruppen, on trouvait un docteur en jurisprudence, un pasteur, des membres des professions libérales, des artistes, d’autres juristes. Leurs membres avaient en moyenne de trente à quarante ans, et n’étaient pas des délinquants sexuels ou des criminels de droit commun.
On étoffa l’effectif par un bataillon de la Police d’ordre et des Waffen-SS. Des Lituaniens, des Estoniens, des Lettons, des Ukrainiens furent aussi recrutés sur place. Reinhard Heydrich qui présida  la conférence de Wannsee le  20 janvier 1942, confirma à un membre de la Gestapo qui lui posait la question, qu’il fallait « évidemment ! » (selbstvertändlich) fusiller tous les Juifs. Cinq millions de Juifs vivaient alors en Union soviétique. Quand les Einsatzgruppen franchirent la frontière, un million et demi de Juifs des Pays baltes, de Pologne, d’Ukraine, de Biélorussie, de Crimée, de Bukovine et de Bessarabie avaient  réussi à s’enfuir en URSS. Les Juifs vivaient essentiellement dans les villes. A Wilno (aujourd’hui Vilnius), il y avait 55 000 Juifs, qui représentaient 28,2% de la population. C’était une des capitales intellectuelles du judaïsme d’Europe orientale. On l’appelait « la Jérusalem de Lituanie ». En Lituanie, l’Einsaztkommando 3 réussit sa mission : massacres de masse répétés plusieurs fois par jour. Quand il n’y plus de Juifs à assassiner, le commandant de l’Einsatzgruppe A considéra que « tout s’était très bien passé », en collaboration cordiale avec le Groupe d’armées Nord qui lui avait prêté main forte.
La stratégie d’un massacre
Dans les États baltes, et notamment à Wilno, une police supplétive fut vite mise sur pied pour participer à la liquidation de la population juive de Wilno. En dépit du fait que des dizaines de milliers de Juifs s’enfuirent ou furent évacués, un grand nombre resta sur place. Pourquoi ? Beaucoup se souvenaient que pendant la Première Guerre mondiale, les soldats allemands n’avaient pas commis d’exactions contre les Juifs. Les vieux Juifs, se souvenant des pogroms, redoutaient plus les Russes que les Allemands. Par ailleurs, la radio et la presse soviétiques ne disaient rien de ce qui se passait en Europe occupée par l’Allemagne nazie. En tout état de cause, il était difficile de fuir et surtout de se cacher parmi une population hostile. Les Lituaniens étaient par exemple tout à fait motivés pour traquer les Juifs, dans l’espoir de s’approprier leurs logements et leurs biens. Les services de renseignements allemands en Biélorussie écrivirent en juillet 1942 : « Les Juifs sont étonnamment mal informés de notre attitude envers eux. Ils ne savent pas comment on traite les Juifs en Allemagne, ni non plus à Varsovie, qui après tout, n’est pas tellement éloignée ». Les Allemands procédèrent aussi par la ruse pour regrouper et liquider les ghettos qu’ils avaient établis.
Les nazis produisirent une terminologie pour désigner les massacres de masse : « liquidation de la juiverie, action spéciale, nettoyage, réinstallation, activité d’exécution des ordres, mesure exécutive, traité conformément, apurement de la question juive, libérée de Juifs, solution de la question juive,  etc ». Après avoir assisté à une Aktion  à Minsk, Himmler nerveux, demanda  de « se creuser la tête » pour trouver une autre méthode que la fusillade de masse.
À Wilno, la population juive fut concentrée dans deux ghettos qui comportaient trois rues. On accorda des permis de travail à des « spécialistes » tout en procédant à la liquidation de la population par étapes au terme de sélections qui décimaient en premier lieu les vieillards et les enfants. La liquidation commença en juillet 1941 pour s’achever en septembre 1943. Les victimes étaient conduites à pied à huit kilomètres du ghetto dans la forêt de Ponary (en yiddish Ponar) pour y être fusillées dans de vastes fosses circulaires creusées par les premières victimes. Entre le 31 août et les 12 septembre 1947, les SS assistés de leurs supplétifs lituaniens, assassinèrent d’abord les hommes par groupes de dix, puis les femmes et les enfants, préalablement dévêtus.
Après ces massacres, le Judenrat, l’administration juive du ghetto mise en place par les Allemands, fut informé que trois mille personnes devaient se regrouper en vue de leur transfert dans le petit ghetto qui fut à son tour liquidé du 15 septembre au 21 octobre 1941. On regroupa les victimes d’abord à la prison Lukiszki, dans la Strashun Gas, où se trouvait l’Institut scientifique juif, le YIVO, dont les archives, partiellement sauvées, se trouvent aujourd’hui dans un magnifique Institut à New York. Ses fonds sont les plus considérables sur le monde et la civilisation yiddish exterminés.
Une nouvelle Aktion d’extermination fut organisée à l’occasion du Yom Kippour, le 1er octobre 1941. Les Allemands avaient coupé les lignes de téléphone et interdit toute distribution de courrier. Les deux ghettos furent ceints d’une palissade, les entrées munies de porte gardées par des SS et les fenêtres donnant sur le quartier non juif, murées.
Les Juifs étaient trainés hors de leurs logements ou de leurs cachettes – les malines – avec la plus grande brutalité. Les travailleurs considérés comme indispensables, furent renvoyés dans le ghetto et porteurs d’un nouveau permis de travail. Les nazis achevèrent la liquidation du ghetto du 3 au 21 octobre, après avoir une fois encore, pris leurs victimes par traitrise en leur faisant croire qu’elles allaient être transférées dans un troisième ghetto. Le petit ghetto était vide, les neuf mille derniers Juifs de Wilno auxquels vinrent s’ajouter quelques clandestins du grand ghetto qui avaient réussi à se cacher dans les caves, les greniers et des bunkers furent officiellement installés dans le petit ghetto, qui fut à son tour liquidé du 22 octobre au 22 décembre 1941. Les trois mille ouvriers des usines Kailis dont les fourreurs travaillaient pour la Wehrmacht furent préservés jusqu’au 23 septembre 1943.
Après avoir séparé les hommes de leurs femmes et de leurs enfants, ils furent rassemblés sous la pluie pendant toute une nuit, puis conduits pour être fusillés à Ponar. L’herbe était sanglante. Les arbres portaient, accrochés à leurs branches, des fragments de chair, de cervelle humaines, des membres d’enfants. Puis vint le tour des policiers juifs et de leurs familles, auxquels on avait promis la vie sauve. Ils furent transférés au camp de Klooga dans des conditions atroces, où les deux mille cinq cents survivants furent arrosés d’essence et brûlés vifs sur des bûchers lorsque l’Armée rouge ne fut plus qu’à une dizaine de kilomètres.
Les mots d’un adolescent comme regard sur le génocide juif
Yitskhok Rudashevski avait quinze ans lorsqu’il fut assassiné avec ses parents à Ponar le 1er octobre 1943. Il avait été enfermé dans le ghetto depuis son établissement en juillet 1941. Cet adolescent entreprit d’écrire son journal, et décrivit avec une maturité étonnante ce que fut sa vie et celle des siens jusqu’en avril 1943. Lors de la liquidation du ghetto, Yitskhok, ses parents, ainsi que la sœur de sa cousine Sore (Sarah) Voloshin, se cachèrent dans une maline qui fut découverte. Ainsi furent-ils tous conduits à Ponar et exécutés.
Sore qui était membre du FPO, organisation secrète de résistance dont un certain nombre de membres réussirent à fuir par les égouts et à rejoindre les partisans, fut la seule survivante de la famille. C’est elle qui retrouva ce manuscrit extraordinaire dans la boue et les ruines du ghetto au mois de  juillet 1944. Elle avait participé à la libération de la ville. Elle retourna sur les lieux où Yitskhok, dont elle était très proche, avait vécu ses derniers jours. Le 13 juillet 1944, elle rédigea son témoignage qui fut déposé aux archives du Ghetto Fighter’s House Museum – Bet Lohamei Haguetahot, en Israël, près de Haïfa.
« Le soir. Je m’éclipse de la rue Wiwulski où notre brigade est cantonnée. Après un certain temps, je me retrouve dans les rues de la ville. Je regarde autour de moi. Les lieux me sont familiers. Je m’y suis trouvée de nombreuses fois. Je poursuis et mes battements de cœur s’accélèrent : je m’approche du ghetto. Je parviens jusqu’à la rue Strashun. Une étrange sensation s’empare de moi. Chaque bâtiment, chaque centimètre carré me rappelle tant de choses. Tous les jours, des flots humains emplissaient les rues, le bruit et le tumulte y prévalaient, et à présent… rien que le silence. Pas âme qui vive. De temps à autre, une femme non juive fait crisser le verre brisé sous ses pas. Je parcours les ruelles, ayant du mal à respirer. Voici notre courée. J’hésite un moment avant de me risquer dans le bâtiment éventré, au bord de l’effondrement. J’entre dans la cour. On dirait que notre appartement est intact. A pas hésitants, je gravis l’escalier et j’arrive à notre pièce. Je suis  à bout de souffle. Je scrute les quatre murs vides et je monte immédiatement au grenier. L’échelle a disparu. Je parviens difficilement à me hisser jusqu’à notre maline. Je suis prise d’un tremblement. Car ma famille a vécu ici pendant la liquidation du ghetto et c’est de là qu’ils sont partis pour Ponar. Je creuse dans le sable. Peut-être quelque chose va-t-il resurgir. Et je retrouve des photographies de nous. Je poursuis mes recherches. Dans un coin, couvert de poussière, gît un cahier. Mon chagrin me fait chanceler et mes yeux s’emplissent de larmes. Ce sont les notes de mon ami, son journal du ghetto. Je le ramasse. Il est couvert de poussière, tout sale. Que de souffrances ce garçon portait en lui. Il l’avait toujours sur lui, il le cachait. Il ne le montrait à personne. »
Récupération et diffusion des mémoires du ghetto, une autre forme de résistance
Sore Voloshin a confié le « Journal » d’Yitskhok Rudashevski au grand poète yiddish partisan Avrom Sutzkever, que Staline envoya chercher en avion dans les forêts à la demande de Ilya Ehrenbourg, et à Shmerke Katsherginski, membre du FPO, auteur de Chant des partisans juifs de Wilno, Zog nit kayn mol az du gayst dem letztm veg («  Ne dis pas que tu vas sur ton dernier chemin » ).
Tous deux avaient réussi à dissimuler livres et manuscrits, documents et œuvres d’art dont ils avaient été chargés du tri en vue de la destruction de leur plus grande part par les nazis. Ils avaient sauvé les documents les plus importants en les enfouissant dans des caves, dans le but de constituer un musée juif après la guerre. Mais cela n’intéressa pas du tout les autorités soviétiques qui, dès la paix revenue, lancèrent une campagne dans les médias contre les intellectuels juifs « sans patrie », et plus précisément contre les écrivains de langue yiddish, également les fondateurs du Comité Juif antifasciste. Après avoir été arrêtés, torturés et jugés secrètement en quelques minutes, il furent condamnés à mort et aussitôt exécutés dans les caves de la Loubianka le 12 août 1952. Les documents sauvés par Sutzkever et Katsherginski, dont le manuscrit d’Yitskhok Rudashevski, sortirent clandestinement d’URSS et furent acheminés au grand Institut du YIVO à New York. En 1953, Sutzekever qui avait fondé à Tel Aviv la revue Di goldene keyt (La chaîne d’or), publia une version qui contenait les deux tiers du manuscrit d’Yitskhok. Puis, en 1973, le Bet Lohamey Haghetaot  publia la traduction complète du journal en hébreu, et en anglais en 1973.
Mémoires d’une extermination par un jeune auteur disparu
Yitskhok Rudashevski était le fils unique d’une famille qui s’était installée à Wilno en 1923.  Son père Elyohu, originaire d’une petite bourgade de Lituanie était typographe dans le principal quotidien yiddish Vilner Tog, et sa mère Reyzl qui était née à Kishinev, en Bessarabie, était couturière. Ce journal poignant, mais si lucide, bien souvent, ne semble pas écrit par un tout jeune adolescent, mais plutôt par un jeune homme déjà fait, cultivé, raffiné, capable de jugements, dont nombre d’adultes n’ont pas été capables. Yitskhok ne raconte pas des histoires d’adolescent, il évalue sans cesse la situation, l’évolution de la guerre, observe les habitants du ghetto, rend hommage aux actes d’héroïsme, et méprise les policiers du ghetto qui espèrent sauver leur vie et celles de leurs proches en conduisant ignoblement leurs frères à leurs bourreaux. Il montre aussi combien les Juifs ont continué de toutes leurs forces à travailler, créer, étudier, alors qu’ils ignoraient s’ils seraient encore en vie le lendemain. Pendant toute la durée du ghetto, les Juifs publièrent des journaux, des revues, organisèrent des concerts, montèrent des spectacles, des expositions. Les écoles, les lycées de haut niveau fonctionnèrent jusqu’au bout, tandis que les maîtres et leurs élèves voyaient leurs effectifs être chaque jour décimés. Dans ce sens, on peut dire que les Juifs ont résisté jusqu’au bout, même ceux qui ne faisaient pas partie du FPO, l’organisation clandestine de combat. Jamais les jeunes ne furent abandonnés à eux mêmes. Il furent instruits, éduqués, encadrés, jusqu’au bout. Ils réalisèrent des études sociologiques dans le ghetto dont les murs s’écroulaient.
L’autre forme de résistance consista, comme il a été dit, à sauver ce qui pouvait l’être parmi les trésors du patrimoine d’une civilisation en voie d’extermination. À partir de février 1942, les Allemands constituèrent des brigades d’intellectuels juifs chargés de sélectionner les documents à envoyer en Allemagne, en vue de la constitution d’un « Musée de la race disparue ». Les documents non sélectionnés étaient recyclés dans une usine de papier, les parchemins servaient à fabriquer des bottes. Abandonné dans ce grenier, le manuscrit magnifique d’Yitskhok Rudashevski fut miraculeusement sauvé. Enfin, quand les nazis imposent le port d’insignes sur les vêtements des Juifs du ghetto, Yitskhok Rudashevski écrit :
« J’ai ressenti alors la brûlure de ces grands ronds de tissu jaune sur leur dos. Longtemps je n’ai pu porter ces insignes. Je sentais comme une bosse sur la poitrine et dans le dos, comme deux crapauds accrochés sur moi. J’avais honte de me montrer avec ça dans la rue, non parce que c’est signe que je suis juif, mais j’avais honte de ce que l’on fait de nous, honte de notre impuissance. On va nous couvrir de la tête aux pieds de rouelles jaunes et nous ne pouvons rien y faire. J’en ai souffert, car je ne voyais aucune issue. Maintenant nous n’y prêtons plus attention. La rouelle est accrochée sur notre manteau, mais notre conscience n’est pas touchée. Nous avons à présent une conscience telle que nous pouvons le dire haut et clair, nous n’avons pas honte de ces marques infamantes ! Qu’ils en portent la honte, ceux qui nous les ont accrochées. Qu’elles soient une brûlure sur la conscience de tout Allemand qui tente de penser à l’avenir de son peuple. »

Les dernières lignes du Journal, datées du 7 avril 1943 :
« Mais nous sommes prêts à tout, car ce lundi a prouvé que nous ne devons nous fier à rien, ne croire personne. Le pire peut nous arriver à tout instant… ».
« Entre les murs du ghetto de Wilno 1941-1943 » de Iztkhok Rudashevski 
Traduit du yiddish par Batia Baum
Éditions de L’antilope
192 pages, 16 euros
 
[Source : http://www.nonfiction.fr]

La parution d’Heures rapiécées, ensemble de textes du poète Avrom Sutzkever, né en Lituanie en 1913 et mort à Tel Aviv en 2010, traduit du yiddish et présenté par Rachel Ertel, n’a sans doute pas encore à ce jour révélé toute sa puissance vibratoire, tant les ondes de choc de cette poésie sont difficiles à canaliser dans l’actualité du commentaire. Cet ensemble de plus de 500 pages représente en soi une audacieuse et généreuse entreprise éditoriale, un geste traductif d’une portée capitale, tant le sentiment d’avoir affaire à l’un des grands poètes du XXe siècle, un frère d’âme d’un Valéry, d’un Milosz, d’un Pasternak ou d’un Mandelstam, émane à l’évidence de la lecture.

Avrom Sutzkever, photographie familiale

 

Avrom Sutzkever, Heures rapiécées. Poèmes en vers et en prose. Trad. du yiddish et présenté par Rachel Ertel. Avant-propos de Patricia Farazzi. L’Éclat, 592 p., 30 €

Écrit par Carole Ksiazenicer-Matheron

Sutzkever n’est certes pas un inconnu en français. Il figure depuis 1971 dans l’anthologie de poésie yiddish Le miroir d’un peuple de Charles Dobzynski (Gallimard), dans les extraits de la poésie de l’Anéantissement traduits par Rachel Ertel dans son essai Dans la langue de personne (Seuil, 1993), de même que dans les poèmes publiés à leur suite par la revue Po&sie en 1994. Les poèmes en prose regroupés dans le volume Où gîtent les étoiles, parus dès 1988 (Seuil), furent à l’époque un événement littéraire et ont permis l’accès en français aux textes saisissants d’Aquarium vert, traduit par un collectif sous la direction de Rachel Ertel, qui en rédige la préface, plaçant l’œuvre sous le signe métaphorique de l’Atlandide, ce « continent englouti » qui désigne pour elle à la fois la réalité de l’extermination et la problématique survivance des textes yiddish, qu’il faut soustraire à l’occultation culturelle.

Les hommages à l’occasion de la disparition puis du centième anniversaire de la naissance de Sutzkever, en 2013, ont conféré une nouvelle visibilité à une œuvre protéiforme et de grande ampleur dans la durée ; ont paru alors son témoignage en prose rédigé à Moscou pour Le Livre noir dirigé par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, Le ghetto de Wilno, traduit par Gilles Rozier et préfacé par Annette Wieviorka (chez Denoël), et (déjà) une retraduction d’Aquarium vert par Batia Baum, dans l’édition bilingue de la Maison de la culture yiddish, avec une postface de l’universitaire Heather Valencia, elle-même traductrice du poète en anglais.

Par ailleurs, des films, des tableaux, des œuvres musicales, des témoignages multiples ont été consacrés à Sutzkever, poète à l’égal d’un Paul Celan pour Rachel Ertel, mais aussi héros de la résistance dans le ghetto et les groupes de partisans des forêts lituaniennes, exfiltré par Moscou dès 1944 sur l’intervention des écrivains yiddish antifascistes ainsi que de Boris Pasternak et d’Ilya Ehrenbourg. Témoin au tribunal de Nuremberg après avoir rejoint Wilno dès sa libération par l’Armée rouge, il est l’un des premiers juifs à parler à la barre au nom de la collectivité exterminée. Son témoignage, qu’il voulait délivrer en yiddish mais qu’il a finalement dû prononcer en russe, a été également traduit en français par Gilles Rozier, pour la revue Europe.

Par conséquent, la réception de l’œuvre se sépare difficilement de la vie tumultueuse de celui qui, quittant l’Europe en 1947, participe en outre à la complexe continuation de la culture yiddish en Israël, où il crée la revue Di Goldene Keyt (« la chaîne d’or ») : le nom évoque l’écrivain I. L. Peretz, la nécessité vitale de la transmission jointe à celle d’une haute exigence artistique en yiddish. Toute rencontre avec la poésie de Sutzkever est cependant d’abord une bouleversante expérience sensorielle, comme détachée de tout contexte, arrimée à la somptuosité de l’emploi de la langue yiddish, dont perdure l’éblouissement à travers la traduction, ainsi qu’en témoigne cette dernière publication, véritable sonde au sein du vaste et profond filon de l’œuvre originale.

Chacune des entreprises traductives de Rachel Ertel, ces dernières années, avait en soi quelque chose de prométhéen, en particulier depuis sa traduction du livre-somme de Leïb Rochman, À pas aveugles de par le monde (Denoël, 2012). Traduire Sutzkever représente malgré tout un défi sans précédent, une plongée en apnée dans un univers d’une extrême subtilité linguistique, où beauté et douleur, joie extatique et nostalgie lancinante se répondent comme les conséquences jumelles d’une même transgression : celle qu’accomplit jour après jour la parole du poète, en quête d’un commencement absolu analogue à celui de la Genèse, et d’une révélation poétique qui serait dévoilement cosmique, « apocalypse » au sens premier du terme.

Cette immersion hypnotique dans les recueils successifs d’Avrom Sutzkever donne au lecteur l’impression d’une trouvaille quasi « archéologique », celle de strates textuelles toujours plus complexes, d’où émerge un grand corps de langage dont on n’avait pas encore pris toute la mesure jusque-là. Heures rapiécées est constitué d’extraits choisis dans l’ensemble du corpus, présentés dans l’ordre chronologique, environ 400 poèmes dont certains étaient déjà traduits, par Rachel Ertel ou par d’autres, mais dont beaucoup étaient inédits en français. En outre, sont repris à la fin du volume les « poèmes en prose » ou « courts récits » publiés antérieurement.

Heures rapiécées : l’écriture cosmographique d’Avrom Sutzkever

Le parti pris de la traductrice, face à cette amplitude de l’œuvre, est de recourir à une certaine littéralité, qui préserve la très riche gamme lexicale et thématique du poète, sans vouloir restituer l’intégralité des procédés liés à l’emploi, au moins au début, de formes fixes. L’usage virtuose de la rime établissait d’ailleurs Sutzkever comme un « classique » parmi les jeunes iconoclastes de Yung Vilne (Jeune Wilno) ou de In Zikh (En soi), les « introspectivistes » américains qui le reconnaissent comme l’un des leurs. Sa modernité réside dans l’audace des images, l’originalité des correspondances, la singularité de son univers subjectif, et par ailleurs une totale liberté dans l’expérimentation formelle.

Les premières années de la vie du poète se déroulent en Sibérie, loin de tout carcan traditionaliste. Les images de la nature se gravent de façon indélébile dans son imaginaire, et impriment à sa poésie une vocation cosmographique, on pourrait dire presque cosmopoïétique. L’univers enneigé se révèle écran blanc, miroir réfléchissant apte à recueillir les signes d’une nature constamment en mouvement, vivante et créatrice, et surtout presque dénuée d’intervention humaine. Les traces sur la neige, le vol des oiseaux, le mouvement des arbres, la pousse des herbes au printemps, le rideau de la pluie, les levers et couchers de soleil ou de lune, tout respire, tout parle, et surtout tout s’inscrit, graphe hachuré sur la surface sensible du monde et de la conscience poétique.

L’image, chez Sutzkever, est ainsi bien plus qu’une matière colorée ou sonore, même en tant qu’élément d’une palette qui pourrait rivaliser avec les audaces visuelles d’un Chagall ou des surréalistes. Elle se constitue plutôt en idéogramme, langue reçue et réagencée, mais conservant un lien avec la forme signifiante, le dessin et l’abstraction ; le poète s’ouvre à la diversité des idiomes du monde, comme d’ailleurs à la diversité des formes de silences, il écoute, voit avec ses prunelles comme avec le bout de ses doigts, éprouve de tout son corps, et se fait lui-même support, source du langage et lieu de l’acte, visé par l’écriture, d’unification panthéiste. La métaphore clairement érotique du dard de l’abeille sauvage énucléant l’œil du poète, causant douleur et extase, « miel amer », est une constante parmi ces images liées à l’inspiration, reçue comme injonction, impératif absolu, au sens propre question de vie ou de mort. Vie : l’avalanche neigeuse causée par l’enfant dévalant la pente devant son père à qui il a demandé où finit le monde ; mort : le son « rouge » du violon qui se brise lorsque le père est terrassé par un infarctus devant son fils de sept ans : « à ce moment / naquit en moi le poète. / je sentis / dans ma chair se tapir endormie une semence / qui porte en ses entrailles / une mission prédestinée. / […] et tout ce que je vois / est l’incarnation de mon désir. »

Pour rendre compte de cette graphie projective sans hiérarchie ni rhétorique inégalitaire, Rachel Ertel a fait le choix de supprimer les majuscules en français, cherchant ainsi à donner l’équivalent de la lettre hébraïque, lettre carrée, de forme simple mais connotant la révélation sinaïtique et les promesses de l’élection, ainsi que le rappelle le titre d’un recueil de 1968, Lettres carrées et prodiges : « je pose moi-même les mots en chemin vers moi-même / […] unique révélation : sang et mer et iambe / créés d’eux-mêmes – étrange réalité. »

On est frappé de constater la constance dans le réemploi de cette langue « idéographique » chez Sutzkever à travers le temps et l’incroyable diversité des expériences. C’est ce même noyau de certitude vitale au sein d’une mort quasi vécue qui imprègne les poèmes les plus étonnants de la période du ghetto, où il ne cesse d’écrire, malgré la disparition de ses proches et la menace permanente : l’un de ses poèmes les plus célèbres, « dans la fosse à chaux », reprend une scène racontée dans son témoignage sur la vie au ghetto : fuyant, blessé, l’un de ses bourreaux, le jeune homme tombe dans une fosse où le rouge du sang se mêle au blanc de la chaux, faisant de son corps un poème en image, une « illumination », un graphe coloré renvoyant à son modèle cosmique : « et de mon corps coulent en rubis liquides /gouttes ruisseaux, / en vers sinueux, en chants / et enracinant dans la chaux le sourire rose d’un soleil couchant.[…] le plus beau des couchers de soleil par moi seul créé ».

Heures rapiécées : l’écriture cosmographique d’Avrom Sutzkever

Avrom Sutzkever « partisan »

Au cœur d’un des moments historiques les plus sombres du XXe siècle, le poète se persuade ainsi que la poésie est le seul moyen de rester en vie, au sens métaphorique comme au sens le plus concret du terme. Lorsqu’il s’agira de prendre poétiquement la mesure de la catastrophe pour celui qui a eu la « chance » de survivre, c’est cette même grammaire élémentaire, faite de mots-images cosmiques, qui est à nouveau convoquée pour contrer le désir de mort qui s’empare du survivant. C’est désormais la mémoire qui s’assimile à une « partie » du monde, qu’elle soit « cerise du souvenir » ou « pelisse » d’animal sylvestre.

L’un des derniers poèmes de l’anthologie, intitulé « une plume tinte dans l’espace », invoque quant à lui un être mystérieux, « miraculeux » dont le poète voudrait se proclamer l’héritier : « me persuader que je comprends / ton alphabet d’herbes, / qu’entre herbe et herbe / tu as déposé le silence, / pour moi seul afin que je sois le gardien / dans l’entre-herbe de tes biens. » Renvoie-t-il à la cosmogonie créative du poème « herbe et homme » ?

« le créateur de l’herbe/ est l’herbe seule. / le créateur est seul, seul, / seule est la solitude. / celui qui a créé l’herbe / a créé en même temps / la main qui écrit ces vers »

Ou bien au poème « broussailles », dont « l’alphabet épineux », gravé à même les rochers du Sinaï, rend « insignifiants et muets […] les arpenteurs de mots et leurs modeleurs », et où se pose avec acuité la question de l’appartenance et de la délégation de la parole au sein même de l’équivalence entre les différents espaces-temps de la vie du poète ?

« peut-être que mes lèvres leur appartiennent à eux – dans l’herbe, / mon ouïe est en quête de la voix / oraculaire des morts. / broussailles miennes, agitées, illuminées par le vent / faites entendre la voix vivante, bégayante de ma rue. »

Ou encore au poème « résurrection », écrit à Moscou en 1945 ?

« un seul, d’une voix jamais entendue / telle la floraison d’une forêt m’a / appelé languissante : délivre-moi prédestiné / qui es-tu pour me faire entendre ton commandement ? / en langue d’herbe il m’a répondu : dieu… / jadis dans ta parole je vivais. »

Sutzkever est ici, et de façon peut-être paradoxale, au plus proche du Celan de Strette, avec qui il partage tant d’images élémentaires, et qu’il évoque dans son poème « paris 1988 » :

« un autre saute du pont, pour quelle raison ?

son manteau léger telle une voile dans les remous.

des policiers grotesques sifflent tels des trains.

Personne ne sait que l’homme noyé est paul celan. »

 

 

[Source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]

 

« Ils ne m’ont pas laissé finir » : c’auraient été les derniers mots d’Isaac Babel avant son exécution. Ces paroles, on les retrouve dans Le fantôme d’Odessa, roman graphique de Camille de Toledo et Alexander Pavlenko. En 2018, l’écrivain et le dessinateur avaient consacré un ouvrage à d’autres fantômes du XXe siècle avec Herzl. Une histoire européenne. Outre le fondateur du sionisme, on croisait un certain Ilia Brodsky, qui avait fui les pogroms et vivait à Londres. Violence totalitaire, antisémitisme, utopie : une même trame unit les deux livres.

Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa Isaac Babel

Écrit par Norbert Czarny


Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa. Denoël, coll. « Graphic », 224 p., 24,90 €


Isaac Babel a longtemps été connu pour ses Contes d’Odessa. Sophie Benech, traductrice de l’intégralité de l’œuvre, préfère le mot « récits ». La différence est de taille. Le conte renvoie à l’imaginaire, le récit met en valeur le réel. Toledo et Pavlenko reprennent dans leur album ces récits d’Odessa dans la version conçue pour le cinéma. Babel travaillait avec Eisenstein à un film, finalement réalisé par un tâcheron qui déforma l’œuvre. Des ordres venus d’en haut avaient de toute façon contraint Babel : « J’ai écrit les trois quarts du scénario mais je ne m’en sors pas avec le dernier quart. […] Parce qu’on m’oblige à travailler de manière fausse, autrement dit à y plaquer de l’idéologie ». Bénia Krik, le roi d’Odessa, voleur anarchiste, sorte de Robin des Bois qui refuse de tuer, rejoignait les bolcheviks pendant la guerre civile et accomplissait son devoir révolutionnaire. Contresens absolu, mais c’était de saison. Il n’y a qu’une fin qui aurait été vraisemblable : Krik était abattu par les bolcheviks. Comme l’explique Sophie Benech, on changeait d’époque, « la fin du chaos annonçait le début d’un communisme rationnel, froid ». Et Babel, comme Bénia Krik, en subirait les conséquences.

Le fantôme d’Odessa est construit en trois temps : l’année 2005, le 27 janvier 1940 et les années 1913 à 1921. En 2005, aux États-Unis où elle vit, Nathalie Babel, fille d’un premier mariage d’Isaac Babel, reçoit un appel téléphonique d’Andreï, un membre de Mémorial, l’association qui défend le souvenir des victimes de la terreur stalinienne. Andreï a retrouvé une lettre de Babel et veut la lui transmettre. Ensuite, on voit Babel dans sa cellule après son arrestation. Il a compris qu’il ne sortirait pas de là et, à l’instar de Meyerhold, il espère la mort qui mettra fin à d’infinies tortures. Le noir et blanc domine, inspiré du trait de Franz Masereel : des silhouettes en ombre chinoise, des traits simplifiés mais expressifs, des cadrages qui donnent un sentiment de vertige : contreplongées, gros plans sur la face des tortionnaires, vues d’en haut sur la victime, jeu de champs-contrechamps qui rythment les pages avec toujours au centre, en couleur, le visage rond et bonhomme de l’écrivain qui tente de survivre. La troisième partie du roman, tout en couleurs vives, relate divers épisodes de la vie de Bénia Krik, à Odessa. On le voit avec ses compagnons, dans ses affaires, petites ou grandes. Le dessinateur montre la rue, donne à entendre ces injures qui « sentent le bouillon et la magie noire ». La ville renait sous le trait, avec ses enseignes écrites en yiddish, ses ruelles, et surtout son soleil si important pour l’écrivain.

On voit Krik sur le front lors de la guerre civile, telle que Babel la décrit dans Cavalerie rouge, un reportage qu’il avait conçu en journaliste, adoptant un pseudonyme typiquement russe. Il dépeint des scènes d’une extrême violence. Cette violence le fascinait sans qu’il la justifiât jamais au nom d’un idéal : « les écrivains ne sont pas là pour dire ce qui est juste, ils sont là pour raconter », écrivait-il.  La troisième partie du livre nous ramène dans la cellule, au moment de l’exécution sommaire. Le noir et blanc, les formes schématiques et brutales, les visages en gros plan reviennent. Puis, comme un post-scriptum, la fameuse lettre que lit Nathalie clôt ou presque ce bel album.

Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa Isaac Babel

Cette description me paraît importante parce que nous avons longtemps eu une image figée d’Isaac Babel. Nous ne le connaissions que par l’histoire de Bénia Krik et nous avons découvert l’ampleur d’une œuvre avec l’édition du Bruit du temps. Histoire de mon pigeonnier en est un bon exemple : sous son titre bucolique, c’est le récit terrifiant d’une enfance passée sous la menace des pogroms. Le texte est autobiographique, même si l’auteur modifie ou invente. La violence est déjà présente, à peine atténuée par les moments heureux de l’enfance. Cet esprit de Babel (et cette plume), un écrivain en est l’héritier : Danilo Kiš dans Chagrins précoces.

Cela étant, pour ce qui est de l’œuvre féconde de Babel, il faut compter avec tout ce qui manque. À partir de 1935, il a du mal à écrire, il sent la menace. On peut lire dans l’édition des œuvres complètes deux récits, « Gapa Goujva » et « Kolyvouchka », consacrés aux collectivisations forcées et au sort des koulaks. Babel continuait donc d’écrire, il ne demandait qu’à retourner à sa table de travail peu avant qu’on ne l’exécute. Nul ne sait ce que ses manuscrits sont devenus. L’une des hypothèses est qu’ils sont perdus au milieu des millions d’archives conservées ici ou là. Il est en revanche certain que Babel n’a pas écrit la lettre à sa fille Nathalie qu’on trouvera à la fin de l’album. Elle est l’œuvre du scénariste et écrivain, mais sa teneur n’a rien d’invraisemblable. Les auteurs ont écrit pour les enfants de ce nouveau siècle. La photo montrant Nathalie en compagnie de son père peut se lire de cette façon, de même que les pages dans lesquelles Nathalie, devenue âgée, communique avec Andreï. Cet album est un maillon de la transmission.

Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa Isaac Babel

Camille de Toledo joue sur la mince frontière entre réalité et fiction sans jamais aller trop loin. Et surtout en évitant un pathos qui trahirait la pensée et le style de Babel : « Je voulais faire avec l’écriture ce que Goya a fait avec Napoléon. Peindre pour voir au-delà de ce qui peut être vu, pour donner à sentir ce qui broie la vie », lit-on dans la lettre. Fantôme d’Odessa, Babel nous hante comme Herzl le fait, ou Ilia Brodsky, personnage imaginaire, lui, et pourtant bien réel par ce qu’il incarne. Ils étaient trop complexes pour un temps qui voulait du noir, du blanc, du simple ou, pire, du simplifié. Babel aurait pu vivre en France comme sa première épouse et Nathalie, leur fille. Il lisait Maupassant en français, il avait de nombreux amis, tel Malraux qui n’a jamais su ce qu’endurait Babel en 1940. Mais, comme il le dit dans l’album : « Sans la Russie, j’étais un chardon sans terre ».

L’entretien avec Sophie Benech donne à cet album un relief particulier, met en perspective Babel et ses contemporains, comme Mandelstam. Aujourd’hui, explique la traductrice, le gouvernement russe fait tout pour atténuer les crimes de Staline. Au nom de la lutte contre le nazisme, ou de réalisations sur le plan économique, le pouvoir, quant à lui, minore la terreur dans les manuels scolaires. L’oubli et la négation sont les meilleurs moyens de transformer un peuple en une sorte de troupeau docile, seulement préoccupé par la consommation et le divertissement.

Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa Isaac Babel

Poutine et consorts empêchent les organisations non gouvernementales de mener à bien leur travail de mémoire. Mais pas seulement : l’immensité des crimes crée un paradoxe. Une ONG veut honorer la mémoire des morts au polygone de Boutovo, où se trouvent les fosses communes. Et quels noms inscrire ? Ceux des victimes seules ? Quid de tous ces bourreaux devenus victimes, lors de la « liquidation des liquidateurs » ? Les malles de Babel sont peut-être quelque part, remplies de textes de toutes sortes. Il nous en manque un, à nous qui aimons par exemple Vie et destin ou les Reportages de guerre de Grossman. Si, comme ce dernier et Ehrenbourg, Babel avait survécu à la terreur, il aurait sans doute été reporter de Stalingrad à Berlin. On imagine le récit qui aurait fait écho à Cavalerie rouge. Comme les auteurs de l’album, j’ai envie d’écrire avec des « si » : c’est le mot qui ouvre aux uchronies.

 

 

[Illustrations :  Denoël Graphic – source : http://www.en-attendant-nadeau.fr]

Oso de Oro y Premio Fipresci (el de la crítica) en el Festival de Berlín (2019), Mejor Dirección en el Festival de Sevilla para Nadav Lapid (su último filme, Ahed’s knee, ha obtenido recientemente el Premio del Jurado en Cannes), entre otros reconocimientos. Una película que respira libertad, singularidad, audacia, introspección… si es que la hemos podido descifrar.

Escrito por Andrés Vartabedian

Alguien camina firme y rápidamente por una zona muy transitada de la ciudad. La cámara acompaña el movimiento agitado de sus piernas, camina algunos metros con él; lo recorre brevemente para tomarlo de espaldas, elevándose hasta la altura de su nuca; vemos apenas por encima de su cabeza. Es un hombre y carga una mochila. Parece alejarse, pero está llegando. Cruza la calle, la cámara sigue a sus espaldas; se mueve con él. Se detiene luego de pasar -y atisbar hacia- el café de la esquina. El hombre sigue su rumbo. No parece hacer buen tiempo. El día se presenta gris y lluvioso.

Su primera noche, la pasará en un enorme y glamuroso apartamento vacío y frío. Mientras se ducha y se masturba, alguien roba misteriosamente sus pocas pertenencias. Nunca sabremos quién. Probablemente, no importe; o importe menos que el signo.

Yoav, que así se llama, es un hombre joven, alto, esbelto y fornido. Está circuncidado. Observamos todo el esplendor de su figura. Es un adonis. Es apolíneo. Es israelí y está desnudo. Es su primera noche en París.

Una joven pareja de amigos, o algo más que amigos -no sé si lo sé-, lo socorre en ese, su primer e importante contratiempo parisino. Durante su estancia de siete meses en Francia, entablará con ellos una estrecha relación. Serán sus amigos, sus amantes, sus “mecenas”… Mejor dicho, él quizá sea una especie de mecenas o cierto sostén económico; ella llegará, incluso, a ser su esposa. Son Emile y Caroline, y disfrutarán de su compañía en diversos sentidos. Cultivarán el arte, el sexo, la seducción… Compartirán sus historias personales mientras construyen la suya propia, hecha de entrecruzamientos no siempre claros ni precisos. También compartirán el vino, el pan y la risa… algunos silencios.

Yoav viene huyendo de Israel, su país de origen, al que adjetiva de decenas de formas diferentes, todas negativas (“Ningún país es todo eso a la vez”, sostiene Emile). Una huida interior que intenta reforzar con la exterior. En cierto momento y lugar, dirá que es perseguido por los servicios secretos israelíes, lo que resulta, a todas luces, falso (también dirá por allí que nunca se masturba). Pretende transformarse en francés. Abandona el hebreo como símbolo de su rechazo (¿cómo se abandona una lengua, la primera?). Solo hablará francés. Además de sus conocimientos previos, compra un diccionario. En sus salidas por la ciudad, mientras camina, repetirá palabras cual ritual, cual imposición, cual enfermedad: adjetivos, sustantivos, verbos… Resultará prosódico. Tendrá un efecto poético en nosotros, será cuasi litúrgico.

Yoav habla en forma “literaria”, como repitiendo lecciones aprendidas, lecturas incorporadas, como ensayando algo que no está muy claro qué es; el nuevo idioma, la nueva realidad. Suena impostado; intentando pertenecer. ¿Se puede “ser” por autoimposición? La identidad no se decreta. La identidad no es algo únicamente adquirido, deseado. ¿Todo se puede elegir? Oprimido y opresor conviven. Somos pasado y presente a la vez, con idea de futuro. Su abuelo materno fue un terrorista, o un revolucionario -según el cristal…-, quien luchó por liberar a Israel del yugo británico. Yoav se cruza con una joven palestina.

Otros antes que él abandonaron el yidis y el ladino en pos de Israel. Yoav dirá en hebreo solo lo procaz, será blasfemo. Nadav Lapid provoca, desafía, se cuestiona, se piensa a sí mismo permanentemente. Valentía y cobardía se confunden por momentos; anverso y reverso de la misma moneda. Tal vez Francia… pero no. La separación de la Iglesia y el Estado, los valores de la República, la libertad de expresión… Reluce, pero es solo una pátina. La satisfacción material oculta otros vacíos, otros tedios. La insatisfacción nos abraza. Cargamos una nueva mochila. Allons enfants de la Patrie, le jour de gloire est arrivé !

Algunas puertas ya no se abren. Yoav, estructurado, como su Estado, en la violencia, la deja ver. También es un síntoma de desvalimiento.

Mientras tanto, Lapid nos seduce. Música, texturas, sonidos, palabras, movimientos de cámara, contrastes, humor, miradas… Todo asoma sensual, irreverente, por momentos absurdo… despierta deseos y fantasías. ¿Qué es lo que nos interesa, nos conmueve, nos identifica? ¿Cuáles son sus formas? ¿Dónde se ubican las fronteras? ¿De qué se trata la identidad?

Ficha técnica

Título originalSynonymes
Francia/Israel/Alemania, 2019, 123 min
Dirección: Nadav Lapid
Producción: Said Ben Said, Michel Merkt
Guion: Nadav Lapid, Haim Lapid
Fotografía: Shai Goldman
Edición: Neta Braun, François Gédigier, Era Lapid
Elenco: Tom Mercier (Yoav), Quentin Dolmaire (Emile), Louise Chevillotte (Caroline), Uria Hayik (Yaron), Olivier Loustau (Michel)

 

 

[Fuente: http://www.vadenuevo.com.uy]

Une exposition au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme rend hommage à de grands peintres juifs venus de toute l’Europe. Paris était leur terre promise. Elle fut leur gloire, et pour certains, leur tombeau.

Le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, dans son exposition « Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940 », réunit de très nombreuses toiles de ces artistes. (Sur la photo : projet pour le rideau de scène de L’Oiseau de feu, de Chagall, 1945). Collection particulière.

Écrit par Yves Jaeglé 

L’École de Paris ne désigne pas un style mais un destin. Avant 1914, des dizaines et plus encore d’artistes juifs fuient les pogroms, une situation économique désastreuse dans l’est de l’Europe mais aussi le carcan religieux de leurs communautés pour s’émanciper à Paris, ville lumière de l’art, des musées, des galeries et de la liberté. Parmi eux Chagall, qui écrira plus tard un poème déchirant pour ceux qui ne survivront pas, happés par l’Histoire, venu de Russie tout comme Sonia Delaunay, dont l’exposition révèle un sublime portrait de 1907, peint par elle à 22 ans, avant qu’elle ne s’engage dans l’abstraction, ou Soutine. D’autres sont Bulgares comme Pascin, Polonais comme Kisling, ou Italien comme Modigliani.

L’exposition du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, « Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940 », réunit de très nombreuses toiles de ces artistes et d’autres aujourd’hui oubliés, dont beaucoup ont appris la modernité fauve à l’académie Matisse. Ce dernier a été leur professeur. Et les cafés, leur maison. On appelait « les Domistes » ceux qui refont le monde au Café du Dôme à Montparnasse. Ils vivent à la Ruche, ce qui est mieux qu’à la rue. Cette cité pauvre d’une soixantaine d’ateliers dans le XVe est leur havre, où suinte la misère.

Une xénophobie du milieu de l’art français

« Leur reconnaissance ne viendra que dans les années 1920. Avant, il n’y a souvent rien à bouffer. Ils crèvent de chaud en été, de froid en hiver. La bohème, c’est la dèche », résume Pascale Samuel, commissaire de l’exposition, qui fait bien mieux que réunir seulement des tableaux : raconter une histoire. Celle d’amitiés formidables comme entre Blaise Cendrars et Sonia Delaunay. La seconde a illustré « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France », poème célèbre de l’écrivain. Le pinceau entoure chaque mot comme une mer en mouvement dont les couleurs viennent lécher les rimes. Une des trouvailles de l’exposition. « J’aime la peinture des Delaunay, pleine de soleils, de ruts, de violences. Mme Delaunay a fait un si beau livre de couleurs, que mon poème est plus trempé de lumière que ma vie », écrit Cendrars en 1913. On le voit sur une photo, pas encore amputé du bras qu’il perdra dans la campagne de Champagne en 1915.

Certains artistes juifs aussi, s’engagent, comme le sculpteur Zadkine, ambulancier, ou Kisling, blessé au front. Ils vivront comme une gifle, en 1923, la décision du Salon des Indépendants d’exposer les œuvres en fonction de la nationalité de leurs auteurs, et donc de les rejeter du cœur de la vie parisienne. Ne surtout pas les mélanger aux artistes français. « Ils vivent en France depuis dix ans, ont parfois combattu. Ils sont fous de rage, rappelle l’historienne de l’art. Il y a une xénophobie du milieu de l’art français, et déjà les prémices d’une histoire d’exclusion ».

Qui deviendra extermination. L’exposition en cache une autre, plus petite, dans les sous-sols du musée, qui accompagne la réédition d’un livre majeur, « Nos artistes martyrs », écrit par Hersh Fenster et publié pour la première fois en 1951 en yiddish. Pendant la Shoah, cet intellectuel juif s’était juré, s’il survivait, d’offrir un tombeau à tous les artistes de l’École de Paris morts dans les camps. C’est un choc, comme cette évocation de Georges Ascher, arrêté avec sa femme à La Ciotat où il avait trouvé refuge, en 1943. Leur fille unique, cachée à Lyon, mourut écrasée par une voiture. Aucune descendance, et toutes ses œuvres ont disparu. Effacement absolu. Sauf ce magnifique portrait d’une « Fille à table avec des légumes » de 1925 : tout un art du cadre, du regard du modèle qui nous fixe, et cette manière singulière de mélanger la nature morte et le portrait. L’École de Paris, l’école de la vie, mais le tableau des disparus.

« Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940 », musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (Paris IIIe), du mardi au dimanche jusqu’au 31 octobre, de 5,50 à 10,50 euros, réservation obligatoire, www.mahj.org.

Capture d’écran d’une vidéo sur YouTube [1] sur des manifestations au Pays Basque pour la protection de l’enseignement immersif

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La France a longtemps pratiqué une politique linguistique axée sur l’imposition du français comme seule “langue de la République” tout en ignorant, voire interdisant l’usage de plus de vingt autres langues parlées sur son territoire européen. Au 21ᵉ siècle, les attitudes ont changé grâce à un regain d’intérêt pour les cultures régionales, ainsi qu’à certaines mesures législatives. Une nouvelle loi censée protéger les langues régionales passée en mai de cette année vient relancer le débat.

La nouvelle loi, intitulée Loi du 21 mai 2021 relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion  [2](dite aussi Loi Molac du nom du député Paul Molac [3] qui avait proposé ce projet de loi), entérine certaines avancées sur l’usage des langues régionales. Le texte législatif reconnaît ainsi l’importance de ces langues en termes généraux en leur conférant d’une part un statut de “trésor national” et d’autre part en soutenant l’enseignement des langues régionales, obligeant les communes “à contribuer aux frais de scolarité des écoles privées proposant un enseignement bilingue”.

Toutefois, la loi butte sur de nombreux aspects et continue à discriminer les locuteurs de langues régionales dans deux domaines : l’enseignement immersif et l’emploi de signes diacritiques spécifiques aux langues régionales dans les papiers d’identité.

En France, l’enseignement immersif consiste à plonger de très jeunes enfants dans un cursus où toutes les matières ou presque sont enseignées dans la langue cible. Ainsi l’histoire ou les mathématiques sont par exemple enseignées en breton ou en basque. Cet enseignement concerne 14 000 élèves [4]ce qui représente 0,1 % des élèves français, un chiffre en augmentation régulière [5].

La Bretagne a montré le chemin en 1977 en créant les écoles Diwan qui proposent une éducation bilingue dans plus de 50 écoles [6]. Ce mouvement a été suivi pour l’occitan (écoles Calandreta [7]) ainsi que d’autres langues comme l’alsacien, le corse et le basque. Ces écoles sont dites associatives, financées par l’État et les familles, et dispensent un programme scolaire approuvé par le ministère de l’Éducation nationale avec un statut d’”enseignement privé sous contrat”, dont relèvent également la plupart des écoles privées catholiques, par exemple.

Dans la rédaction finale du texte de la loi du 21 mai, le Conseil Constitutionnel s’est référé à l’article 2 de la constitution française [8] qui déclare que “La langue de la République est le français” pour justifier l’interdiction de l’enseignement immersif en langues régionales.

Un État-nation qui impose une langue unique 

Pour l’État français, la centralisation est un élément constitutif de son identité, et ceci inclut le rôle de la langue française.

Le français est une langue romane qui a évolué à partir du latin qui se divise au Moyen-Âge en langues d’oc et d’oïl au sud et au nord du territoire de la France actuelle.

En 1539, un premier document impose l’usage du français, qui remplace le latin comme langue officielle pour tous les documents publics. Il s’agit de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts [9] du roi François Ier. Au départ, le français reste une langue minoritaire qui cohabite avec d’autres langues, mais peu à peu il s’impose comme langue dominante et exclusive dans tous les domaines : gouvernance, jurisprudence, éducation, commerce, religion, littérature et médias.

Au 19ᵉ siècle le système éducatif renforce ce rejet des langues autres que le français en particulier sous l’égide du ministre de l’Éducation de l’époque, Jules Ferry [10], qui interdit l’usage des langues régionales à l’école sous peine de châtiments. C’est la fameuse sentence énoncée dans les écoles publiques du pays: “Interdit de cracher par terre et de parler breton [11] (ou basque, occitan ou toute autre langue régionale).

Une diversité linguistique en net déclin

Aujourd’hui, une institution étatique est en charge des langues parlées en France, la Délégation générale à la langue française et aux langues de France [12]. Elle répartit les langues en trois catégories en dehors du français: langues régionales [13] parlées en France métropolitaine, les langues non-territoriales [14]comme le yiddish, le romani ou la langue des signes, et les langues des Outre-mer [15] dont on compte plus de 50 et parmi lesquelles figurent le kanak, le tahitien, ou le créole.

Les 23 langues régionales officiellement reconnues représentent une grande diversité linguistique comportant des langues romanes (catalan, corse, occitan, francoprovençal), germaniques (flamand, alsacien), celtes (breton) et non-indo-européennes comme le basque.

Mais si ces langues étaient les principales langues maternelles de millions de Français et Françaises jusqu’au 19ᵉ siècle [16], aujourd’hui on estime le nombre de locuteurs de ces langues à 2 millions, soit un peu moins de 3 % de la population de France métropolitaine. Voilà pourquoi l’État devrait se mobiliser pour freiner ce déclin et encourager un renouveau linguistique pensé dans la diversité.

Une politique en zigzag qui semble systématiquement opposer reconnaissance de la pluralité et défense du français

Toutefois, l’État français maintient une position ambiguë au sujet des langues régionales, hésitant entre diversité linguistique et protection sourcilleuse du français. En 1992, il a tenu à faire amender la constitution de la 5ᵉ République pour stipuler pour la première fois la place officielle de la langue française, mentionnée dans ce fameux article 2 afin de défendre la langue française qui semblait en péril face à une progression de l’anglais.

De plus, la France refuse de ratifier les 39 articles de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires [17] qu’elle a signée, en évoquant encore une fois une contradiction avec le même article de sa constitution. Ce traité datant de 1992 du Conseil de l’Europe [18] se propose de sauvegarder la diversité linguistique en Europe et inclut “la nécessité d’une action résolue de promotion des langues régionales ou minoritaires, afin de les sauvegarder; la facilitation et/ou l’encouragement de l’usage oral et écrit des langues régionales ou minoritaires dans la vie publique et dans la vie privée la mise à disposition de formes et de moyens adéquats d’enseignement et d’étude des langues régionales ou minoritaires à tous les stades appropriés.”

Des changements interviennent en 2008 lors d’une révision constitutionnelle [19]qui mentionne ces langues dans l’article 75-1 de la Constitution : “Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France.” À ce sujet, le seul domaine où on peut noter un relatif engagement de l’État est l’aide financière apportée à des programmes radio et télé qui s’ajoutent à des initiatives privées principalement pour l’alsacien, le basque [20], le breton [21], le corse [22] et l’occitan. [23]

Manifestations et retour en arrière du Conseil Constitutionnel 

Suite au passage de la loi du 21 mai, de nombreuses manifestations [24] ont eu lieu à travers toute la France principalement au mois de mai pour dénoncer une censure de l’enseignement immersif qui dépend largement d’un soutien financier de l’État. Des pétitions [25] ont été lancées qui rappellent que l’article 2 de la constitution avait été élaboré et présenté comme une défense du français à l’encontre de l’anglais. Fait à noter, de nombreuses écoles bilingues français-anglais pratiquent l’immersion linguistique en France et ne semblent pas tomber sous le coup de cette loi.

Les activistes rappellent également que le président français Emmanuel Macron avait pris la défense [26] des langues régionales dès le 26 mai, s’opposant clairement à la décision du Conseil Constitutionnel qui a fini par réagir le 16 juin [27] en précisant que l’enseignement immersif est anticonstitutionnel uniquement dans l’enseignement public, mais autorisé dans le secteur privé.

Les activistes se penchent maintenant sur la définition du terme d’école associative [28] qui peut être interprété comme faisant partie du service public. La partie de ping-pong politico-législative va donc continuer. Reste à savoir si le 2 septembre, les élèves qui parlent alsacien, basque, breton, corse ou occitan retrouveront le chemin de leurs écoles.

Article publié sur Global Voices en Français: https://fr.globalvoices.org

URL de l’article : https://fr.globalvoices.org/2021/07/20/266601/

URLs dans ce post :

[1] sur YouTube: https://www.youtube.com/watch?v=-hHvFsDdIEM

[2] Loi du 21 mai 2021 relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion : https://www.vie-publique.fr/loi/278001-loi-sur-les-langues-regionales-loi-molac#:~:text=25%20mai%202021-,Loi%20du%2021%20mai%202021%20relative%20%C3%A0%20la%20protection%20patrimoniale,r%C3%A9gionales%20et%20%C3%A0%20leur%20promotion&text=La%20proposition%20de%20loi%20apporte,enseignement%20et%20les%20services%20publics.

[3] Paul Molac: https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Molac

[4] 14 000 élèves : https://www.youtube.com/watch?v=aqhfv2-dvA8

[5] un chiffre en augmentation régulière: https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2013/07/29/01016-20130729ARTFIG00330-le-succes-des-langues-regionales-a-l-ecole.php

[6] éducation bilingue dans plus de 50 écoles: https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/ecoles-diwan-40-ans-enseignement-bilingue-langue-bretonne-toujours-menacee-1354929.html

[7] (écoles Calandreta: http://calandreta.org/

[8] l’article 2 de la constitution française: https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur#:~:text=DE%20LA%20SOUVERAINET%C3%89-,ARTICLE%202.,Libert%C3%A9%2C%20%C3%89galit%C3%A9%2C%20Fraternit%C3%A9%20%C2%BB.

[9] ’Ordonnance de Villers-Cotterêts: https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordonnance_de_Villers-Cotter%C3%AAts

[10] Jules Ferry: https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Ferry

[11] Interdit de cracher par terre et de parler breton: https://www.breizh-info.com/2016/05/25/44012/frederic-morvan-de-disparition-de-langue-bretonne/

[12] Délégation générale à la langue française et aux langues de France: https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9l%C3%A9gation_g%C3%A9n%C3%A9rale_%C3%A0_la_langue_fran%C3%A7aise_et_aux_langues_de_France

[13] langues régionales: https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Langue-francaise-et-langues-de-France/Politiques-de-la-langue/Langues-de-France/Langues-regionales

[14] langues non-territoriales : https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Langue-francaise-et-langues-de-France/Politiques-de-la-langue/Langues-de-France/Langues-non-territoriales

[15] langues des Outre-mer: https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Langue-francaise-et-langues-de-France/Politiques-de-la-langue/Langues-de-France/Langues-des-Outre-mer

[16] 19ᵉ siècle: https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_r%C3%A9gionales_ou_minoritaires_de_France

[17] Charte européenne des langues régionales ou minoritaires: https://fr.wikipedia.org/wiki/Charte_europ%C3%A9enne_des_langues_r%C3%A9gionales_ou_minoritaires

[18] Conseil de l’Europe: https://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_de_l%27Europe

[19] révision constitutionnelle : https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_constitutionnelle_du_23_juillet_2008

[20] basque: https://www.communaute-paysbasque.fr/basque-et-gascon/basque/vivre-en-basque/les-medias-bascophones

[21] breton: https://www.missionbretonne.bzh/liens/medias-bretons/

[22] corse: https://www.isula.corsica/linguacorsa/Approche-de-la-langue-corse-a-travers-les-medias_a81.html

[23] l’occitan.: https://www.cfpoc.com/accueil/liens-utiles/medias/

[24] nombreuses manifestations: https://www.ouest-france.fr/education/enseignement/langues-regionales-ce-qu-il-faut-retenir-du-debat-sur-la-loi-molac-7279489

[25] pétitions: https://www.mesopinions.com/petition/droits-homme/justice-nos-langues/147179?utm_source=ocari&utm_medium=email&utm_campaign=20210608081501_23_nl_nl_lexpress_bout_des_langues_60bdc55a8a44675e7c7b23c6#EMID=4978ab130374749a14c630b07c77777415f957230f857034c02e5b56c20cdef9

[26] avait pris la défense: https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/05/26/langues-regionales-emmanuel-macron-defend-leur-enseignement_6081548_823448.html

[27] réagir le 16 juin: https://www.francebleu.fr/infos/education/langues-regionales-l-interdiction-de-l-enseignement-immersif-ne-concerne-que-le-public-selon-les-1624008746

[28] école associative: http://calandreta-milhau.fr/ecole-associative/

La película checa “Viaje lejano” (1949) fue una de las primeras cintas en dramatizar la Shoá. Prohibida durante décadas y recientemente restaurada, su descripción de los horrores nazis sigue siendo una de las más impresionantes.

Escrito por James Hoberman

La primera cinta de Alfréd Radok, Viaje lejano [Daleká cesta], de 1949, era (y es) un hito, una película de su tiempo que sigue teniendo algo que decirle al nuestro. Realizada en un Estado antaño comunista y que ya no existe, durante el invierno de Guerra Fría de 1948-1949, el notable debut de Radok constituye  una obra maestra del cine checo. Fue una de las primeras, y sigue siendo una de las películas más sólidas, más originales y más influyentes a la hora de abordar el asesinato de la judería europea.

Viaje lejano tuvo su estreno en Nueva York en agosto de 1950, cuando no habían transcurrido ni tres meses de guerra en Corea, en el Stanley, un destartalado cine de Times Square que funcionaba como refugio de películas “yiddish”, documentales israelíes e importaciones soviéticas. A la película se le puso el título “yiddish” de Geto Terezin, por el “campo de tránsito” de Theresienstadt, conocido en checo como Terezin, donde se ubicaba en buena medida y se filmó parcialmente; tuvo un recibimiento tan entusiasta que se mantuvo en cartel durante más de un mes.

El crítico del New York Times, Bosley Crowther, llamó a Viaje lejano “la más brillante, la más potente y horripilante película sobre la persecución de los judíos por los nazis” que él hubiera visto, si bien advertía a “los débiles de corazón” que vieran la película “bajo su propia responsabilidad”. El diario de lengua “yiddish” Morgn Frayhayt daba cuenta de la asombrada respuesta pública de al menos una espectadora que afirmó reconocer en la pantalla a su yo convertido en ficción…Y con razón. Las primeras películas en representar el Holocausto, producidas en Europa Oriental poco después de la guerra las hicieron de manera característica supervivientes de verdad, y/o se realizaron con ellos. Todas tenían aspectos de psicodrama, docudrama, y documental.

Viaje lejano, que si es algo es personal, la escribió Erik Kolár, un abogado checo, judío asimilado, que, casado con una gentil, logró esquivar la deportación a Terezin hasta 1945. El director, Radok, hijo de una madre católica y un padre judío, se crió en una aldea bohemia y pasó buena parte de la guerra escondido, antes de que le enviaran a un campo de trabajos forzados para mischlings [término racial usado por los nazis para los “medio judíos”] en Polonia. Tanto su padre como su abuelo murieron en Terezin. Sobre la base de sus experiencias, Kolár adoptó una actitud conciliatoria hacia sus compatriotas gentiles; Radok, basándose en su experiencia, no. En su actitud y en su atención al detalle, Viaje lejano fue la película más judía realizada en Checoslovaquia hasta esa fecha y quizás en toda su historia.

oNinguno de los dos hombres había tenido con anterioridad implicación alguna en el cine. Radok era director de teatro cuando el estudio Barrandov, recién nacionalizado, le comprometió para dirigir el guión de Kolár. Su escuela cinematográfica fue Ciudadano Kane, que se había estrenado en Checoslovaquia después de la guerra (en 1947, Radok declaró a un periodista que, para él, Kane era la revelación más profunda del año). Al igual que KaneViaje lejano recurría al lenguaje visual del cine expresionista: una película estilizada que se autodramatizaba, de súbitas sombras y resplandecientes reflejos, tomas de espejos y ángulos que asoman, algunos tan bajos que mostraban visiblemente el techo.

Al igual que Welles, pero de modo distinto, Radok incorporó noticiarios en su relato, recurriendo a un pequeño encuadre dentro de otro para insertar el drama en el documental. Echando mano de películas de propaganda nazi como El triunfo de la voluntadViaje Lejano deja sentada la ocupación de Checoslovaquia de marzo de 1939 con una serie de trazos rápidos y diestros — soldados que marcan el paso de la oca, pintadas antisemitas, largas filas en el exterior de los consulados occidentales — y se centra luego en la situación de Hana Kaufmannová, una médico judía que se anticipa a su inevitable deportación a Terezin casándose con un colega gentil, Toník Bureš. La elección de la protagonista es crucial: Hana y Toník son seres racionales modernos, ejemplares. Además, como preludio a la puesta en práctica de las excluyentes leyes de Nuremberg, la primera orden de los nazis prohibió a los doctores judíos prácticas “arias”.

Aunque la deportación masiva a campos de concentración comenzaría unos dos años después, parece como si, casi de la noche a la mañana, la cultivada familia Kaufmann y sus vecinos judíos se viesen sistemáticamente humillados y despojados de sus derechos. A Hana la envían a trabajar a una clínica judía, Toník pierde también su empleo. Su cena de boda mezcla alegría y terror: los formales invitados burgueses marcados para la muerte con sus preceptivas estrellas judías. La normalidad se ve todavía más trastornada por un uso wellesiano del sonido de parte de Radok. A lo largo de la cinta se repiten como un eco tonalidades discordantes. Un suicidio se ve acompañado de una serie de monótonas escalas de piano que proceden del piso de arriba. Las deportaciones se llevan a cabo como una danza macabra y al son del inquitante bolero marcial de Jiří Sternwald.

El mundo vaciado de la película, de nudosa gente mayor, burocracia deshumanizadora e inmensos almacenes llenos de pertenencias judías confiscadas no puede sino evocar a Franz Kafka. En eso, Viaje lejano tiene mucho en común con Vida con una estrella, del novelista judío checo Jiří Weil, publicada en 1949, el mismo año del estreno checo de la película. Después de fingir su propia muerte, Weil sobrevivió a la guerra escondido. Su relato convertido en ficción constituye una desapasionada descripción del proceso por el cual, sin ninguna razón discernible, un empleado de banca de Praga se ve despreciado, degradado y expulsado (no se menciona la palabra “judío”, ni tampoco “nazi.”). Tanto en la novela como en la película, la irracionalidad manda. La única cosa que distingue a los judios de sus conciudadanos checos es la estrella amarilla.

En una medida no menor que Vida con una estrellaViaje lejano pertenece a lo que Jean-Paul Sartre denominó “literatura de situaciones extremas”, y se vincula a la novela de 1948 de Albert Camus, La peste. La película de Radok y la novela de Weil no solo evocan la sensación de Kafka de sistemática deshumanización sino también el género de existencialismo de Camus, que define la condición humana en términos de libertad de elección y responsabilidad personal bajo sentencia de muerte, frente a un universo hostil, incognoscible. Hay un diálogo de Viaje lejano que podría haberse tomado de La peste: “No estoy aquí esperando a la muerte”, le dice un judío a otro. La réplica es: “¿Dónde la vas a esperar entonces?”

Vida con una estrella alude, pero no se aventura por Terezin, la guarnición del siglo XVIII a 60 kilómetros de Praga, cuyas fachadas de los Habsburgo ocultaban casi diez veces más habitantes de los que se había construido para acoger. Un corral de espera para músicos, artistas, eruditos conocidos y otra gente “destacada”, Terezin era esencialmente la antecámara del exterminio, un lugar de constante coacción, comida insuficiente, y terrible higiene. En conjunto, unos 140.000 judíos pasaron por este campo de concentración denominado “modelo”. Allí murieron cerca de 33.000 personas; otras 87.000 fueron luego transportadas hasta Auschwitz.

En Viaje lejano, Terezin es un proceso: una fila entra en el campo mientras en otra fila se llevan a los muertos. Es también una pesadilla. El espacio es incoherente, tremendamente claustrofóbico. Los interiores son chapuceros. A lo incomprensible se suman vistas obstruidas y misiones enigmáticas. Las imágenes de ancianas fregando la estrecha acera en la que niños y danzarinas aterradas bailan como autómatas, o el breve atisbo de una marioneta que desciende por las tortuosas escaleras de algún nido secreto de ratas son dignas de Bedřich Fritta, artista gráfico cuyos dibujos fueron condenados por los nazis como “pornografía del horror”.

Con todo, algunos supervivientes de Terezin, sobre todo Arnošt Lustig, le han puesto objeciones a la estilización de Radok: “Había orden en Terezin, no esta clase de caos”, mantenía uno de ellos. Pero en el Terezin de Radok, caos y orden son indistinguibles. La única claridad es la que proporciona la desapasionada crueldad de los jefes supremos nazis.

Teniendo en cuenta que el campo se fundamentaba en el engaño, el uso que hace Radok de lo fantástico es una forma de verosimilitud. Terezin era ya un decorado de película. Los nazis filmaron allí dos pseudodocumentales. El segundo, filmado durante el verano de 1944, se vio precedido de meses de “embellecimiento”: se encalaron edificios, se limpiaron a fondo las calles, se puso césped, se plantaron rosales a fin de crear una alegre fachada para una delegación de la Cruz Roja danesa.

Las escenas más convincentes de Radok se basan en hechos reales: el “embellecimiento”; la misteriosa llegada de un millar de niños famélicos y harapientos (únicos supervivientes del alzamiento del gueto de Bialystok) inexplicablemente aterrorizados a la vista de las duchas de Terezin; los trenes cargados de judíos agonizantes, contagiados de tifus, enviados al campo en las semanas previas a la liberación.

En su crítica de Viaje lejano, Bosley Crowther se asombraba de que una película así hubiera podido hacerse en Checoslovaquia. Ciertamente, aunque Erik Kolár había presentado su guion a la industria cinematográfica recién nacionalizada menos de un año después de que terminase la II Guerra Mundial, Viaje lejano vino a realizarse durante un periodo confuso (que en cierto modo refleja), no menos para los judíos de Checoslovaquia que habían sobrevivido.

Radok se inscribió en el proyecto justo cuando los comunistas checoslovacos daban un golpe contra el gobierno de coalición de del país. Tres meses después, Checoslovaquia reconocía diplomáticamente a Israel y de inmediato dio comienzo a varios años de vender armas al Estado recién nacido. Mientras tanto, quizás anticipando la trampa que evoca la película, los judíos iban apresurándose a dejar el país. Viaje lejano se filmó durante un periodo de manifestaciones “contrarrevolucionarias”. Divulgada en principio, la película se estrenó prácticamente en secreto en el verano de 1949 en la primera oleada de juicios políticos, organizados principalmente por Rudolf Slánský (un comunista judío al que le llegaría su hora en 1952) y fue retirada después de una breve exhibición.

Igual que Checoslovaquia exportaba armas, exportaba también Viaje lejano. La película participó oficialmente en dos festivales internacionales de cine, entre ellos el de Cannes, ese verano; en 1950 se exhibió comercialmente en Bulgaria, Suiza, Israel, la Unión Soviética, los Estados Unidos y Francia, donde la recomendo “apasionadamente” el gran crítico André Bazin, quien escribió que “quizás ahora, por vez primera, se puede invocar el nombre de Kafka en relación con el cine”.

Se podría haber invocado el nombre de Kafka en relación a la carrera de Radok. Despedido del Teatro Nacional mientras Viaje lejano se encontraba en fase de producción, se vio obligado a esperar varios años para dirigir sus demás películas —una opereta anticuada y una comedia de época todavía más inocua — y se vio luego incluido en la lista negra por ser insuficientemente comercial. En un cambio de marchas, Radok pasó a iniciar la Laterna Magica, una mezcla de película, teatro y proyección de diapositivas que fue un exitazo en la Feria Mundial de Bruselas de 1958 y de la que fue igualmente purgado.

Radok abandonó finalmente Checoslovaquia tras la invasión de 1968. Para entonces, redescubierta por una generación de cineastas más jóvenes, Viaje lejano era una película de culto, anticipando e inspirando un aluvión de películas de la “nueva ola” referentes al destino de los judíos de Checoslovaquia durante la II Guerra Mundial. Prohibida una vez más, no se exhibió hasta después de la Revolución de Terciopelo, y se vio por primera vez en televisión en 1991, 15 años después de que Radok muriera en Viena.

Vida con una estrella termina con su antihéroe dando un salto existencial. Viaje lejano no ofrece esa conclusión positiva. Después de que el Ejército Rojo, al que no se ve, libere Terezin, los presos despiertan de su pesadilla al frenesí y el olvido. La discordante escenal final de la película reúne a los dos médicos en un enorme cementerio, en busca de algún significado por haber sobrevivido. Se oye una letanía de campos de concentración y una monumental estrella de David parpadea brevemente en pantalla, pero todas las tumbas están señaladas con una cruz. Esta coda podría parecer una imposición del estudio en el último minuto, salvo por el hecho de que Radok, evidentemente, hizo que fabricaran las cruces.

Uno se acuerda de una amarga observación en Vida con una estrella: “Desaparecía tanta gente a cada minuto que era mejor pensar que nunca habían existido”. En un absurdo histórico final, los judíos de Praga se han desvanecido hasta en la muerte.

James Hoberman : reputado crítico cinematográfico norteamericano, trabajó durante varias décadas para The Village Voice, una de las publicaciones culturales esenciales del periodismo neoyorquino. Autor de una docena de libros, ha sido profesor de cine en la escuela universitaria Cooper Union, dictando asimismo cursos en Harvard y la Universidad de Nueva York.

[Fuente: The Tablet – traducción: Lucas Antón – reproducido en http://www.sinpermiso.info]

Compositeur et musicien juif né en Galicie, Norbert Glanzberg a fui l’Allemagne nazie pour se réfugier en France. Accompagnateur au piano de vedettes de variétés, il est devenu célèbre par ses chansons populaires chantées notamment par Edith Piaf, Yves Montand, Henri Salvador et Renée Lebas, ainsi que par ses musiques de films. À partir des années 1980, il retourne à la musique classique en composant ses Holocaust Songs et Holocaust Lieders. Une biographie d’Astrid Freyeisen et divers hommages sont consacrés à cet artiste talentueux. Les 26 mai 2021 à 13 h 35, 29 mai 2021 à 21 h 45 et 10 juin 2021 à 13 h 35, Histoire diffusera, dans le cadre de « L’ombre d’un doute », « Les artistes sous l’Occupation » réalisé par Paul De Genève et Guillaume Pérez (France, Martange Productions, 2014), présenté par Franck Ferrand.
 

Publié par Véronique Chemla

Padam Padam, Les grands boulevards, Ça c’est de la musique, Mon manège à moi, Chariot… Si ces airs ont été fredonnés, chantés ou siffloter dans le monde entier, pendant des décennies dans le monde entier, rares connaissent le nom du compositeur : Norbert Glanzberg.

De Rohatyn à Berlin

Nathan (Norbert) Glanzberg est né en 1910 dans une famille juive à Rohatyn (Galicie) alors province de l’empire austro-hongrois. Son père, Samuel Glanzberg, est peintre en bâtiment parlant yiddish.

Espérant de meilleures conditions de vie, la famille Glanzberg s’installe l’année suivante à Würzburg (Bavière). Samuel Glanzberg devient voyageur de commerce en vins.

Recevant un harmonica, cet enfant doué interroge :  » Pourquoi la musique ri ? Pourquoi la musique pleure ? « 

Formé à la composition au Conservatoire de la ville, Norbert Glanzberg est recruté comme corépétiteur et chef d’orchestre au Stadtstheater (théâtre-opéra) municipal en 1928, puis chef de chœur et assistant du chef d’orchestre d’Aix-la-Chapelle en 1929. Il assiste Alban Berg dirigeant Woyzeck et s’en « trouva enrichi sur le plan humain », et joue les Danses roumaines de Béla Bartók.

Soucieux d’élargir ses horizons, ce provincial se rend à Berlin où il est immédiatement engagé comme chef d’orchestre à l’Admiralpalast, une salle de mille spectateurs, où il dirige notamment La princesse Czardas de Haller avec Hans Albers, un spectacle entre revue et opérette.

En 1930, la firme cinématographique UFA (Universum Film AG), une des plus importantes sociétés de production allemandes dont les studios sont situés à Neubabelsberg, engage Norbert Glanzberg pour composer la musique de la comédie de Billy Wilder  Der Falsche Ehemann (Le faux mari). Les Comedian Harmonists, un sextuor vocal a capella, y interprètent son fox-trot Hasch mich, mein Liebling, hasch mich ! (Attrape-moi, chéri, attrape-moi !) Un concert d’éloges accueille les musiques « pleine d’entrain » de Norbert Glanzberg. Ce fox-trot est « déclaré hymne de l’année 1931 ».

Deuxième film dont Norbert Glanzberg compose la musique : Dann schon lieber Lebertran (Alors on préfère l’huile de foie de morue), un moyen métrage de Max Ophüls.

Norbert Glanzberg travaille ensuite « comme nègre pour des musiciens connus ».

Dans cette République de Weimar finissante, Norbert Glanzberg subit au sein de la société juive de production Orbis-Film la discrimination favorisant des quotas pour les Allemands et au sein de l’UFA les restrictions visant les Juifs.

« Goebbels, le Gauleiter de Berlin » le « cite dans son journal, Der Angriff : « le petit Juif de Galicie », Glanzberg, prend « le pain de la bouche de jeunes musiciens blonds ».

Puis, le 15 juillet 1932, Der Deutsche Film, la revue du cinéma du NSDAP, parti nazi, liste « les musiciens du film parlant à l’UFA dont tous des Juifs : May, Meisel, Grabowski, Heymann, Glanzberg, Hollaender, Gilbert, Erwin Strauss, etc… Désormais, la littérature, les journaux, les films allemands seront entre les mains d’Allemands, c’est-à-dire de personnes capables de sentir ».

L’arrivée d’Hitler au pouvoir en janvier 1933 renforce les inquiétudes de Norbert Glanzberg.

Après l’incendie du Reichstag (27-28 février 1933), prévenu par la propriétaire de son logement que deux agents de la Gestapo l’y attendent, Norbert Glanzberg fuit à Paris.

Une carrière freinée par la guerre

Là, Norbert Glanzberg retrouve Billy Wilder et d’autres artistes contraints à l’exil : Max Ophüls, Eugen Schüfftan.

Peu tenté par les États-Unis, il se rend chez ses parents à Wurtzbourg, puis retourne à Paris en juillet 1933. Après la Nuit de cristal, ses parents rejoignent aux États-Unis leur fille Liesel.

Norbert Glanzberg gagne difficilement sa vie comme marchand ambulant, accordéoniste dans les rues, pianiste de cabarets du quartier de Pigalle et dans les bals musettes, ou en vendant ses mélodies à des éditeurs.

Il s’éprend de Lilli Palmer qui chante avec sa sœur Irène pour gagner leur vie, avant de gagner l’Angleterre où elle entamera une carrière cinématographique qui la mènera à Hollywood.

En 1936, Norbert Glanzberg rencontre Django Reinhardt, guitariste en jazz manouche, avec lequel il se produit, et croise la môme Piaf.

Sa rencontre en 1938, à Hilversum (Pays-Bas) avec Lys Gauty est décisive. Cette chanteuse alors célèbre interprète Sans y penser (1937), un immense succès, Le bonheur est entré dans mon cœur pour le film La goualeuse (1938), et La belle marinière (1939) et commence à acquérir une notoriété, « mais les droits d’auteurs se faisaient attendre… Entretemps, l’armée allemande avait envahi la France et confisqué tous les droits d’auteur des Juifs ».

Non inscrit à la SACEM, Norbert Glanzberg ne perçoit pas ses droits d’auteur : « J’ai essayé d’entrer à la SACEM à partir de 1935, chaque fois, ils me recalaient. Je savais que c’était parce que j’étais réfugié d’Allemagne. Je n’ai même pas pu passer l’examen de compositeur (obligatoire à l’époque, ndlr). J’ai fini par rentrer à la société des auteurs italienne, qui ne m’a jamais versé un sou », confie-t-il à Libération en 1999. En 1941, les éditions et instruments Paul Beuscher lui écrivent : « L’affaire Petit bouquet de violettes a été remise aux mains de la SACEM » !

En 1939, réfugié polonais, Norbert Glanzberg est mobilisé dans l’armée polonaise.

Après une guerre éclair, les Allemands entrent à Paris en juin 1940. Le gouvernement du maréchal Pétain signe l’armistice.

En 1940, démobilisé, il se rend en zone libre, dans le sud de la France. À Marseille, il côtoie Mistinguett, Maurice Chevalier, Joséphine Baker…

En octobre 1941, l’imprésario Félix Marouani l’engage pour accompagner Edith Piaf. Norbert Glanzberg et Piaf et vivent une histoire d’amour qui se transformera en amitié. C’est Edith Piaf qui déchire, sans l’en prévenir, le visa permettant l’immigration aux États-Unis de Norbert Glanzberg.

Il accompagne aussi Tino Rossi, qui lui trouve une cachette à Marseille. Grâce à Piaf, il est accueilli, avec d’autres artistes comme la pianiste Clara Haskil et le chef d’orchestre Manuel Rosenthal par la comtesse Pastré, amatrice d’art, dans son château.

Pour subvenir à ses besoins – acheter des faux papiers, des cartes de ravitaillement -, il vend ses musiques à des musiciens : « Mais j’ai dû vendre des chansons à des musiciens qui les ont signées de leurs noms et ne me les ont jamais rendues, notamment une pour un film de Tino Rossi, Fièvres, qui a été un grand succès ». Un éditeur parisien publie certaines de ses chansons sans le mentionner comme compositeur.

Le 2 mai 1943, Norbert Glanzberg est arrêté et condamné à une peine d’emprisonnement à Nice de six mois pour détention de faux papiers.

Grâce à l’actrice Marie Bell sollicitée par Tino Rossi, au préfet Durafour et à un gardien de prison corse, il fuit en août 1943.

Jusqu’en 1944, il est caché par le compositeur Georges Auric, puis par le poète René Laporte à Antibes, et à Varilhes près de Toulouse. Là, il rencontre des écrivains et poètes résistants. Norbert Glanzberg est alors aidé par Piaf, Tino Rossi et Mistinguett.

À l’été 1944, s’achève une période éprouvante de persécutions antisémites, de fuites et de dissimulations qui lui laisse des séquelles psychologiques.

Compositeur exigeant de variétés et de films

Après la Libération, vient le temps de l’Épuration qui vise aussi les artistes. Norbert Glanzberg témoignera en faveur de Maurice Chevalier, arrêté par le mouvement de résistance « Soleil », Mistinguett, qui l’avait hébergé brièvement dans son appartement, et Tino Rossi.

Norbert Glanzberg intègre la SACEM sous le parrainage de Georges Auric le 26 janvier 1945 ; sa précédente demande « en novembre 1940 n’avait pas abouti ». Il essaie de « récupérer les droits sur ces chansons après la guerre. Mes demandes auprès de la SACEM, qui les avait collectés en France, et de sa sœur italienne, dont j’étais membre, sont toutes deux restées vaines », confie Norbert Glanzberg au Point en 1999.

De 1946 à 1948, il accompagne en tournée Renée Lebas pour laquelle il compose Tout le long des rues 1947 et Entre nous, Tino Rossi et Charles Trénet. Ijl se produit aussi comme pianiste lors de luxueuses croisières.

Les plus célèbres interprètes de ce compositeur demeurent Edith Piaf – Padam, Padam sur des paroles d’Henri Contet (1951) et Mon manège à moi -, Yves Montand – Moi j’m’en fous (1946) et Les grands boulevards (1951) -, Colette Renard (Ça c’est de la musique, 1958).

Dans Mon manège à moi, chanson refusée par Yves Montand et créée par Edith Piaf, Norbert Glanzberg introduit « une petite nouveauté dans le genre de la chanson. Une chanson se compose normalement d’une mélodie et de son accompagnement. Le refrain de Mon manège, c’est la mélodie. Alors, je retourne les choses et je fais de la mélodie l’accompagnement. Ça va avec le thème du manège et c’est une façon subtile de changer quelque chose. Olivier Messiaen m’a dit une fois que ça vaudrait le coup d’introduire cette astuce dans la musique classique ».

Cinéma

Parallèlement, Norbert Glanzberg écrit la musique de films : comédies – La mariée est trop belle de Pierre Gaspard-Huit (1956) avec Brigitte Bardot, Mon oncle de Jacques Tati (1958) , drames – La sorcière d’André Michel avec Marina Vlady (1956) -, aventures : Michel Strogoff de Carmine Gallone avec Curd Jürgens (1956).

Norbert Glanzberg acquiert aussi des salles de cinéma à Paris : le Studio Bertrand, Les Acacias, le Saint-Séverin.

Le 12 août 2018, à 9 h 30, Arte diffusa Mon Oncle (Mein Onkel), de Jacques Tati avec une musique signée notamment par Norbert Glanzberg. « Monsieur Hulot, doux rêveur un rien gaffeur, habite un modeste appartement. Sa sœur, mariée à un riche industriel, vit dans une villa ultramoderne… Signée Jacques Tati, cette satire du snobisme et des délires architecturaux est avant tout un feu d’artifice de trouvailles de mise en scène. Attention, chef-d’œuvre ! »

« M. Hulot, gentil hurluberlu, habite un modeste deux-pièces dans un vieux quartier populaire. Il rend parfois visite à sa sœur, mariée à M. Arpel, un riche industriel qui fabrique des tuyaux en plastique. Les Arpel habitent une villa ultramoderne pourvue des dernières innovations de l’électroménager. Gérard, leur fils de 9 ans, adore cet oncle fantaisiste qui sait si bien partager ses jeux. C’est suffisant pour que M. Arpel cherche à les éloigner l’un de l’autre. Il trouve à son beau-frère un emploi dans son usine, mais Hulot, incapable d’un travail suivi, y sème le désordre… »

« L’humour de Mon oncle repose entièrement sur l’inadaptation d’un homme « normal »,  mais timide et lunatique, dans un monde qui a perdu tout sens de la raison et de la mesure, malgré son obsession de la rentabilité et du fonctionnalisme. Satire du snobisme, des délires architecturaux (la villa Arpel est l’autre personnage inoubliable du film) et d’un univers pavillonnaire aliénant, Mon oncle est un feu d’artifice de trouvailles de mise en scène, avec l’invention d’un burlesque moderne qui exploite le moindre objet, le moindre détail à des fins comiques et poétiques, sans parler du perfectionnisme formel de Tati sur la couleur, qu’il utilise pour la première fois. Le cinéaste développe aussi ses recherches sur le son et le langage, après les ruminations paysannes du facteur François dans Jour de fête – bribes de phrases, babil mondain, expressions toutes faites qui côtoient onomatopées et propos incompréhensibles… Godard s’en souviendra, allant jusqu’à rendre un hommage explicite à Tati dans Soigne ta droite (Tati écrivit et interpréta un court métrage réalisé par René Clément : Soigne ton gauche).

Vague Yé-Yé

Après avoir tenté d’obtenir la nationalité française, Norbert Glanzberg choisit d’être apatride.

En 1952, il épouse Marischka, jeune catholique d’origine polonaise. Le couple a un fils, Serge, né en 1959. Le couple se sépare en 1976.

Comme de nombreux compositeurs, la carrière de Norbert Glanzberg enregistre une éclipse avec la vogue yé-yé et du rock and roll au début des années 1960. Cependant, ce compositeur compose la musique de titres pour les jeunes vedettes : Mireille Mathieu (Adieu, je t’aime, 1972, En rang soldats de l’amour, 1973), Dalida (Tout se termine, 1965), Petula Clark (Chariot). Cette chanson s’avère vite un succès mondial. C’est sur cet air-là devenu I will follow you que Whoopie Goldberg chante dans Sister Act d’Emile Ardolino (1992).

Norbert Glanzberg signe aussi la musique du célèbre feuilleton télévisuel Janique Aimée de Jean-Pierre Desagnat (1963).

Signe de l’exceptionnelle diffusion de certains titres cosignés par Norbert Glanzberg : en 1966, pour sa première visite officielle en Union soviétique, le président Charles de Gaulle entre au Kremlin au son de Padam, Padam chanté par Edith Piaf.

Force de ses tubes. En 1993, Etienne Daho reprend Mon manège à moi.

Retour à la musique classique

Dans les années 1980, Norbert Glanzberg compose les Holocaust Songs et les Holocaust Lieder, deux cycles pour grand orchestre. Un hommage aux membres de sa famille décimée par la Shoah.

En 1983, il compose une suite de Lieder sur des poèmes écrits lors de la guerre par des prisonniers et qu’il a découvert au Goethe-Institut à Paris. Le titre La mort est un maître de l’Allemagne (« Der Tod ist ein Meister aus Deutschland ») est le vers central du grand poème de Paul Celan, Fugue de la mort (Todesfuge). Familière du théâtre de Brecht, Gisela May interprète ces Lieder pour la première fois à Berlin en 1991.

En 1985, il élabore un concerto pour deux pianos inspiré des romans d’Isaac Bashevis Singer La Suite Yiddish. « À l’évocation de la mort et de la désolation suit un thème rythmé sur fond de musique tsigane pour dire que la foi, l’espérance et la joie de vivre sont, malgré tout, le propre du peuple juif », explique Norbert Glanzberg.

L’Autriche redécouvre ce compositeur si épris de culture musicale germanique. La journaliste Astrid Freyeisen l’interviewe pour une radio bavaroise, puis écrit sa biographie.

En 1998, à Würzburg, après un concert d’Hanna Schygulla sur sa Suite Yiddish et ses Lieder de la Shoah, Norbert Glanzberg joue au piano ses plus grands succès. Une standing ovation le salue.

En 1999, il enregistre un chant de Noël, créé en 1960 par Tino Rossi, lors d’un concert à la cathédrale de Würzburg.

Il écrit l’orchestration de la Suite Yiddish pour un orchestre symphonique. C’est le chef d’orchestre Fred Chaslin qui crée l’œuvre à Metz. Une œuvre interprété quelques mois plus tard à Würzburg.

Norbert Glanzberg décède le 25 février 2001 à Neuilly.

Quelques mois plus tard, Fred Chaslin dirige la Suite Yiddish à Jérusalem, pour le 90e anniversaire de Teddy Kollek, longtemps maire de la ville. Un concert diffusé à la télévision en Europe. Cette Suite Yiddish est jouée le jour de l’unité allemande par le Jügendorchester de Berlin devant le Reichstag.

Hommages à un artiste éclectique

En 2010, le spectacle musical inspiré de sa vie, Padam Padamsigné par Isabelle Georges et de Jean-Luc Tardieu, figure au programme du théâtre des Mathurins en 2010. Des extraits de ce spectacle seront présentés le 12 juin 2012, à 19 h 30, à l’Hôtel de Ville, dans le cadre du Festival des cultures juives.

Depuis 2004, l’Association pour le Festival Musiques Interdites, dont le directeur artistique est Michel Pastore, réhabilite les œuvres des musiciens censurées par les régimes nazis et staliniens lors de concerts, de conférences et des Festivals.

Rendre leur place à ces artistes – décédés lors des persécutions de ces régimes totalitaires, tombés dans un oubli parfois volontairement en refusant que leurs œuvres soient jouées (sentiment de culpabilité des survivants ? Sentiment de n’être plus en phase avec leur époque ?) – c’est « restituer au public un patrimoine essentiel tout en affirmant les victoires de la création sur les dictatures. Redonner vie à leurs œuvres, c’est faire de ces créateurs » – Joseph Beer (1908-1987) de Der Prinz von Schiras (1934) sur un livret de Fritz Loehner-Beda, Aldo Finzi (1897-1945) auteur notamment de La serenata al vento (1937) et Shylok (1942), Simon Laks (1901-1983) auteur du poème symphonique Farys (1924), Victor Ullmann (1898-1944) auteur avec Peter Kien de L’Empereurde l’Atlantide et de bien d’autres – « voués à l’annihilation les acteurs d’une culture et d’une citoyenneté nouvelles ».

En 2011, en partenariat avec le Forum culturel autrichien de Paris et l’opéra municipal de Marseille, le VIe festival des musiques interdites investit le château Pastré, lieu historique et emblématique de la résistance durant la Seconde Guerre mondiale. La comtesse Lili Pastré, grande mécène des arts, y a accueilli et caché des artistes, tel Norbert Glanzberg, en fuite « pour que l’esprit vive ».

Les 7-8 et 9 juillet 2011, la VIe édition de ce festival a rendu hommage à Norbert Glanzberg avec pour récitant ou conteur le slameur Abd Al Malik, l’actrice Anouk Grinberg et le musicien/animateur radio Frédéric Lodéon.

Des œuvres de Norbert Glanzberg ont été interprétées dans le cadre du Festival Les Voix Étouffées 2013 (12 octobre-19 novembre 2013).

Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ), un hommage à Joseph Kosma et à Norbert Glanzberg a été rendu par  Jeff Cohen, Elsa Dreisig et Florian Hille.

Le 10 décembre 2014 à 20 h, le MAHJ proposera le concert De Berlin à Hollywood. Compositeurs en exil, 1898-1930, avec Doris Lamprecht, mezzo-soprano, et David Selig, pianiste. Ils « rendent hommage à des compositeurs européens exilés aux États-Unis », dont Glanzberg. Illustres, pour beaucoup, dans leurs pays d’origine, peu réussiront, comme Korngold, célèbre pour ses musiques hollywoodiennes, à s’imposer dans leur pays d’accueil. La plupart des œuvres interprétées lors de ce concert ont été composées avant l’exil ». Au programme : Gustav Mahler – Wo die schönen Trompeten blasen (1898) -, Alexander Zemlinsky – Mit Trommeln und Pfeifen, Tod in Aehren (op.8) (1899) -, Franz Schreker – Two songs Op 5: O Glocken, böse Glocken, Das er ganz ein Engel werde (1898) -, Erich Wolfgang Korngold – Mond, so gehst Du wieder auf (1914), Das schlafende Kind (1933), Gefasster Abschied (1918) -, Hanns Eisler – Ballade von der Krüppelgarde (David Weber) (1930) -, Norbert Glanzberg, Kurt Weill – Nanna’s Lied (1939), Die Ballade von dem ertrunkenen Mädchen (1919), Was bekam des Soldaten Weib (1942), Seeräuberjenny (1928), Je ne t’aime pas (1934) -.

Le 22 mai 2016 de 17 h à 19 h, dans le cadre de Douce France… Musiques de compositeurs en exil, l’association des Amis de la musique juive (AMJ) propose au Théâtre Cité-Bleue de Genève la conférence de Jacques Tchamkerten, musicologue responsable de la bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève, intitulée Norbert Glanzberg, Paul Arma et Joseph Kosma. Musiques de compositeurs en exil. « Ce printemps 2016, l’AMJ vous invite à poser le regard sur la France, lieu de refuge pour de nombreux intellectuels juifs, persécutés dans toute l’Europe en prise avec la domination nazie. Parmi ces exilés, des compositeurs parviendront à trouver, dans la patrie des droits de l’homme, un cadre leur offrant la liberté de travailler, de composer, de s’exprimer… Norbert Glanzberg, Joseph Kosma, Paul Arma… quelques noms qui sont à l’origine d’une multitude de grands succès, source de reconnaissance populaire pour des interprètes tels Edith Piaf, Lys Gauty, Colette Renard ou Yves Montand, alors que les compositeurs sont le plus souvent restés inconnus du public ! »

Le 23 octobre 2016, à 15 h, le Struthof proposa le concert d’une heure, gratuit, Swing Verboten ! « En 1933, le jazz est interdit en Allemagne : les établissements publics doivent inscrire sur leurs murs la mention « Swing verboten ». Pour les nazis, cette musique d’influence noire américaine est en effet une agression contre la culture allemande et un symptôme de pourrissement (Pfitzner). Ce concert est l’occasion de redécouvrir avec l’Ensemble Voix Étouffées la fraîcheur apportée par ce nouveau langage dans la musique européenne de l’entre-deux-guerres. Le jazz noir américain (ou yazz comme le prononcent ses détracteurs) arrive dans l’espace germanique avec les troupes alliés au lendemain de la défaite de 1918. L’occupation de la Ruhr et ses tirailleurs sénégalais, l’influence américaine croissante, la présence de jazz-bands dans les clubs allemands dès la fin de la première guerre mondiale sont comprises par ceux qui ne renoncent pas à l’avènement d’un Reich allemand unifié comme autant d’agression contre la culture allemande et de symptôme de pourrissement (Pfitzner) ».

« Pour les jeunes compositeurs, le jazz représente en revanche une formidable opportunité de renouvellement du langage musical. Il est associé à la plupart des mouvements d’avant-garde de l’époque, tel que le groupe Novembre, auquel participent Stefan Wolpe et Erwin Schulhoff, et trouve sa consécration dans l’ouverture de sa première classe de jazz au conservatoire Hoch de Francfort, confiée à Matyas Seiber. Son incarnation en 1926 dans l’opéra d’Ernst Krenek Jony spielt auf suscite des réactions racistes particulièrement violentes de la part des conservateurs et des nationaux-socialistes, qui manifestent contre l’ouvrage à Berlin et à Vienne ».

« En 1930, le jazz est interdit en Thuringe par le ministre nazi de la culture du Land, Wihlem Frick, et subira le même sort dans l’Allemagne entière à partir de 1933, où les établissements publics devront inscrire sur leurs murs la mention « Swing verboten » Redécouvrons avec l’ensemble Voix Étouffées la fraîcheur apportée par ce nouveau langage dans la musique européenne de l’entre-deux guerres ».

Le 15 mars 2018 à 14 h et 20 h, l’Association Culturelle Juive de Nancy (ACJN) proposera deux « conférences-karaoké sur l’importance des migrants et des exilés dans la chanson française« , par Didier Francfort.

Les 26 mai 2021 à 13 h 35, 29 mai 2021 à 21 h 45 et 10 juin 2021 à 13 h 35, Histoire diffusera, dans le cadre de « L’ombre d’un doute », « Les artistes sous l’Occupation » réalisé par Paul De Genève et Guillaume Pérez (France, Martange Productions, 2014), présenté par Franck Ferrand. Auteurs : Paul De Genève, Camille Ménager et Franck Ferrand.

« Paris, fin août 1944. Les Français célèbrent la libération de la capitale. C’est la fin de quatre années d’occupation allemande. Pour la majorité des Parisiens, la fin des Années noires. Mais pas pour tous. Car l’heure de la Libération sonne aussi celle de l’épuration. On cherche qui a collaboré avec les Allemands, notamment parmi les figures publiques dont on scrute le parcours pendant l’Occupation. »

Astrid Freyeisen, Chansons pour Piaf : Norbert Glanzberg, touteune vie 1910-2001. Editions MJR, coll. Biographies, 2006. 254 pages. ISBN : 978-2883210424

Mon Oncle (Mein Onkel) de Jacques Tati 
France, Italie, 1958

Image : Jean Bourgoin

Montage : Suzanne Baron
Musique : Alain Romans, Franck Barcellini, Norbert Glanzberg
Production : Film del Centauro, Gray-Film, Alter Films, Specta Films, Cady Films
Producteur/-trice : Jacques Tati, Fred Orain
Scénario :Jacques Tati, Jacques Lagrange,Jean L‘Hôte
Acteurs : Jacques Tati, Adrienne Servantie, Jean-Pierre Zola, Alain Bécourt, Lucien Frégis, Dominique Marie
Sur Arte le 12 août 2018 à 9 h 30

Centre européen du résistant déporté
Site de l’ancien camp de Natzweiler ONACVG
Route départementale 130. 67130 NATZWILLER

Tél. : + 33 (0)3 88 47 44 67

Le 16 juin 2013 à 11 h

Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Hommage à Joseph Kosma et à Norbert Glanzberg rendu par Jeff Cohen, Elsa Dreisig et Florian Hille

Le 8 juillet 2011 à 20 h

Lors du VIe festival des musiques interdites

Concert Paroles d’Exil-Glanzberg-Weill in memoriam Norbert Glanzberg

Au Château Pastré

157, avenue de Montredon, 13008 Marseille

Paroles d’Exil-Glanzberg-Weill In Memoriam Norbert Glanzberg

Anouk Grinberg : Récitante

Ute Gfrerer : soprano

Emilie Pictet : soprano

Antoine Marguier : chef d’orchestre

Orchestre Philharmonique de Marseille

Vidéo

Les citations sont extraites du livre d’Astrid Freyeisen

Cet article a été publié pour la première fois le 8 juillet 2011. Il a été republié le :
– 5 juin 2012 à l’approche de l’hommage rendu à Norbert Glanzberg lors de l’émission du 5 juin 2012 à 21 h 05 sur Judaïques FM, et de la conférence Norbert Glanzberg, son manège à lui, par son fils Serge Glanzberg le 13 juin 2012, à 15 h, à la Mairie du IVe arrondissement de Paris, dans le cadre du Festival des cultures juives 2012 ;
-16 décembre 2012 à l’approche de la conférence de Serge Glanzberg, preneur de son, sur son père, Norbert Glanzberg, au Farband USJF – 5 rue des Messageries, 75010 Paris -, le 17 décembre 2012 à 19 h 30 ;
– 15 juin et 17 novembre 2013, 9 décembre 2014, 20 mai et 22 octobre 2016, 21 mars et 10 août 2018.

 

 

[Source : www.veroniquechemla.info]

El periodista y escritor tradujo del ídish “La caja de letras: Hallazgo y recuperación de ‘Apuntes para la historia del periodismo judío en la Argentina’”, de Pinie Katz, una obra que expone una visión del mundo nuevo, de una Argentina a la que los europeos, del supuesto continente civilizado, venían a buscar un horizonte y un futuro promisorio a partir de su mirada comunitaria.

Javier Sinay, escritor y periodista.

Javier Sinay, escritor y periodista

 
Escrito por Guillermo Lipis
 
Javier Sinay acaba de traducir del ídish “La caja de letras: Hallazgo y recuperación de ‘Apuntes para la historia del periodismo judío en la Argentina’”, de Pinie Katz, una obra que según el periodista y escritor trae al presente la “Babilonia de inmigrantes que era Buenos Aires de fines del siglo XIX” y cuya lectura revela “cuánto ha cambiado el periodismo en un siglo y cuán poco hemos cambiado los periodistas”.

Los inmigrantes de fines del siglo XIX trajeron al país sus lenguas, culturas y oficios, pero también sus costumbres y con ellas sus periódicos que los mantenían ligados a los hábitos y tradiciones de sus pequeñas aldeas o pueblos europeos.

“El rescate del ídish es una tarea cultural importante porque la producción literaria y periodística que hubo en ese idioma en Argentina fue variada y muy vasta”, explica Sinay a Télam. Cada idioma o lengua guardaba “un punto de vista sobre el mundo, y eso es lo que hay que volver a poner en valor”, agrega el autor, quien descubrió el libro de Katz casi de casualidad, buscando material para su novela « Los crímenes de Moisés Ville« , ambos publicados por Ediciones del Empedrado.

Y desde el valor periodístico al que hace referencia, en este caso se expone una visión del mundo nuevo, de esta Argentina a la que los europeos, del supuesto continente civilizado, venían a buscar un horizonte y un futuro promisorio a partir de su mirada comunitaria.

“No importa si sos judío o no, lo que importa de este rescate del libro de Pinie Katz es lo que refiere a esos tiempos premodernos del periodismo argentino y a una descripción muy detallada de una Buenos Aires, del período 1898-1914, que era una Babilonia de inmigrantes”

JAVIER SINAY
Sobre el periodismo propiamente dicho, Sinay -que viene de una familia de escribas- considera que “el libro revela aventuras vocacionales y competencias despiadadas entre aquellos pioneros. Es notable cuánto ha cambiado el periodismo en un siglo, y cuán poco hemos cambiado los periodistas”.

El autor de « Camino al este » sostiene que el libro que tradujo lo sorprendió “porque era un libro de aventuras. Los héroes y villanos eran un puñado de periodistas, inmigrantes quijotescos llegados a este confín del mundo donde cargaban los abrigos viejos desde la Rusia zarista”.

Traían “samovares y ritos milenarios que en Buenos Aires valían poco o nada y a veces, mientras trabajaban de cualquier otra cosa, se ocupaban de fundar una nueva tradición basada en los artículos de prensa”, detalla tejiendo una fina trama descriptiva.

El libro de Pinie Katz muestra a esos inmigrantes “en toda su humanidad, con sus iniciativas vocacionales, sus competencias despiadadas y sus miserias personales. Lo sorprendente es que cualquier periodista del siglo XXI entiende todo eso perfectamente. El periodismo cambió; los periodistas no tanto”, apunta.

Sinay se mostró fascinado porque casi 100 años más tarde, haya podido rescatar al autor, a quien retrata como “una persona muy relevante dentro de la comunidad judía de las primeras décadas del siglo XX”.

Y en verdad lo fue porque este periodista, escritor y traductor (que supo llevar al ídish obras como « Don Quijote », de Cervantes, y « Facundo », de Sarmiento) además fue un hábil activista político y cultural.

Es así que fue uno de los creadores del ICUF, la rama judía del Partido Comunista, y del diario Di Presse, escrito en ídish pero que, en la época de la última dictadura cívico militar vernácula, editara el mítico semanario Nueva Presencia en castellano, un baluarte en la defensa de los derechos humanos que traspasó las barreras de la comunidad judía bajo la dirección de Herman Schiller.

El libro traducido por Sinay refleja el período 1898-1914, también recordado sin idealizaciones por otros autores. En el mismo año de 1914, David Goldman escribe en su libro Di Iuden in Argentine (Los judíos en la Argentina) acerca de “la cantidad de cadáveres que yacen en el cementerio literario argentino”, refiriéndose a los periódicos de corta vida.

“Goldman calcula que en esa breve etapa surgieron unos 40, pero fue un período apasionante. En esos años nacieron o dieron sus primeros pasos algunas instituciones que fueron luego pilares, y en 1951 la revista Der Spiegel (El Espejo) definió aquellos tiempos como la época heroica del periodismo judío”.

Sinay explica que en una proyección de casi un siglo (1898-1989), 337 publicaciones judías vieron la calle.

“Entre los judíos había una fiebre comunicativa y como dice un refrán en ídish: todo aquel que tuviera al menos una mano o un pie escribía. Por eso creo que hay que rescatar algo de todo eso”, indica el autor al mencionar el origen de su entonces proyecto de traducción, que consideró “necesario y maravilloso”.

Para Sinay, la cultura judía tiene hoy un concepto para referir a la transmisión y la herencia: “la cadena de oro de las generaciones (di goldene keit, en ídish)”. Y de eso se trata estos « Apuntes para la historia del periodismo judío en la Argentina », ahora rescatados, recuperados y traducidos al castellano.

“El libro es una caja de letras propiedad de periodistas valientes, aventureros, caóticos y tercos. Héroes y villanos a los que Pinie Katz redimió de la bruma y del olvido”.

JAVIER SINAY
Esos hombres, que jamás podremos saber si nacieron primero seres humanos o periodistas, dado su instinto, buscaron abarcar el mundo para tornarlo más seguro y habitable contra las injusticias de una civilización que parece haber aprendido poco, porque, en muchos casos, cambiaron los nombres, pero siguen ocurriendo los mismos hechos denunciados por Katz a principios del siglo XX.
 
 
[Fuente: http://www.telam.com.ar]
Investigando los crímenes en, tal vez, la única colonia agrícola judía fuera de Israel.
En su momento 2 posibilidades para los judíos de Europa: los kibutzim en Israel como Rishon Le tzion o bien la Argentina, con el pueblo de Moisés “Moishe Ville”.
Los orígenes de la comunidad judía de Argentina y una historia del mundo judío en general se ven reflejadas en este estudio criminológico de Javier Sinay que al encontrar los escrito de su bisabuelo sobre los asesinatos a judíos se dio a la tarea de realizar una investigación profunda de los mismos, lo que lo fue llevando a encontrarse con una población que fue el inicio de una de las comunidad judías más proliferas como lo es la Argentina, y Moisés Ville es sin duda la cuna de grandes escritores, músicos, investigadores, entre ellos el aún actor Max Berliner, que a los 92 años sigue actuando y desplegando muestras de calidad en los escenarios, y además en ídish.
 
Si el ídish aún se habla en Moisés Ville y no por los judíos sino por propios habitantes no judíos que se quedaron con el idioma y las palabras, aunque la población judía del lugar fue reduciéndose considerablemente.
Moisés Ville, un pueblo, una comuna que aún conserva 3 templos 3 shils, 2 bibliotecas con cientos de publicaciones en ídish, español y hebreo de esta comunidad, un cementerio, la intersección de calles como el Barón Hirsch, gran filántropo judío, con Salvador Martí, prócer de América.
Los crímenes son la base, el pretexto de este recorrido por la Historia de Argentina, del ídish, de los judíos de Europa, de la comunidad judía en Latinoamérica y en Argentina, son el paso a una realidad actual de esta colectividad que hoy se ve reflejada en otros países como México, país en el que se presentó la nueva edición de los Crímenes de Moisés Ville editada por Planeta y que espera ser un importante testimonio, lección y muestra no solo de la inmigración judía sino de todas las migraciones que se dan, de cómo estos “viajeros” deben llegar a nuevos lugares y formar así su nueva casa y su nuevo hogar.

De esto y mucho más nos platica Javier Sinay en exclusiva para diariojudio.com desde un punto policiaco, de investigación de unos crímenes, desde el punto de vista histórico de la comunidad judía y desde su carácter personal, con las ganas y el entusiasmo de encontrar porqué su bisabuelo, editor de un periódico, 40 años después de acontecidos retomó el tema de unos crímenes en aquellos momento en una población judía, para volverlos nuevamente noticia.
Huellas de un crimen
Moisés Ville es el lugar donde judíos perdieron la vida en manos de gauchos criollos
A raíz de que en junio de 2009 recibe un correo electrónico con la reproducción de un artículo de 1947, el autor argentino Javier Sinay decide escribir Los crímenes de Moisés Ville, publicado en el sello Tusquets. Lo que se leía en este texto, firmado por su bisabuelo, Mijl Hacohen Sinay, era una serie de veintidós asesinatos cometidos, entre 1889 y principios del siglo XX por gauchos criollos contra inmigrantes judíos llegados a la provincia de Santa Fe, Argentina, desde Ucrania, huyendo de los pogroms del imperio zarista.
Sinay se interesa tanto en reconstruir la historia de su bisabuelo y la de ese pequeño pueblo santafesino, hasta dar con un aspecto poco conocido y desgarrador de la relación entre gauchos y judíos por aquellos años. En esa investigación, a la vez entrañable y tenebrosa, el autor aprendió ídish para descifrar documentos antiquísimos; contrató a un detective para rastrear los ejemplares de Der Viderkol, el primer periódico judío de la Argentina y viajó repetidas veces a Moisés Ville, donde la cultura judía ha dejado huella en sus cuatro sinagogas y sus calles de nombres hebreos.
El calor del relato conmueve y ofrece el lector no solo contextualizarse en la época de aquel entonces, sino también en el Moisés Ville del siglo XXI. “Hoy es una sociedad orgullosa de su herencia. Porque si algunos pueblos hospedan a la Fiesta Nacional del Chancho Asado con Pelo, de la Esquila o de la Alfalfa, aquí se le da lugar a la Fiesta de la Integración Cultural. Y, por supuesto, hay una Reina de la Integración Cultural.”
Javier Sinay, (Buenos Aires, 1980) es periodista. Publicó los libros Sangre joven. Matar y morir antes de la adultez (Tusquets, 2009), que mereció el Premio Rodolfo Walsh en la XXIII Semana Negra de Gijón (España), dirigida por Paco Ignacio Taibo II; y 100 crímenes resonantes que conmovieron a la sociedad argentina (Planeta, 2010, en coautoría con Norberto Chab). Ganó tres Premios Perfil a la Excelencia Periodística y un Premio TEA Estímulo, y cursó estudios de Ciencias de la Comunicación en la Universidad de Buenos Aires.
[Fuente: http://www.masideas.com]

Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) a raconté en 2002 « l’aventure artistique » (1959-1962) d’une œuvre majeure de Chagall. Pour la synagogue de l’hôpital Hadassah (Jérusalem), le peintre-verrier a illustré les 12 tribus d’Israël. Cette exposition et son catalogue, denses et didactiques, ont révélé 62 dessins préparatoires et maquettes, ainsi que quatre vitraux d’essai pour cette commande muée par la vision d’un poète, admirablement compris par les maîtres-verriers, Charles et Brigitte Marq. Ils ont évoqué aussi le dialogue intime, souvent en yiddish, entre Chagall et la Bible, et montré les magnifiques photos d’IzisLe 28 avril 2021 à 20 h 30, Cultures-J propose la visioconférence sur Zoom « La synagogue de la Hadassah et le Hall d’État de la Knesset: Marc Chagall, vitraux, tapisseries et mosaïques à Jérusalem« .

Publié par Véronique Chemla

Tout commence en 1958. « Myriam Freund, présidente de Hadassah (association féminine de bienfaisance américaine créée en 1912) et l’architecte du nouveau centre médical, Joseph Neufeld, proposent à Marc Chagall de réaliser des vitraux sur le thème des douze tribus d’Israël pour la synagogue de l’hôpital Hadassah à Jérusalem. Chagall accepte » et les rencontre « lors de l’exposition monographique de l’artiste au Musée des Arts décoratifs de Paris en 1959 ».

Chagall a déjà conçu en 1957 des vitraux, avec Bonnard, Braque, Léger, Matisse et Rouault, pour une église du plateau d’Assy, et seul, en 1958, pour la cathédrale de Metz. Et déjà avec les époux Marq, maîtres-verriers du fameux atelier Simon (Reims), créé au XVIe siècle.

« Pénétrer dans la lumière du plein jour »

Mais cette commande est différente.

Chagall doit relever plusieurs défis : la monumentalité des vitraux (3,4 m de haut sur 2,5 m de large) disposés en couronne, l’interdiction de la figure humaine, la restitution de « la profondeur vivante » des couleurs, la place des vitraux dans l’ensemble hospitalier, l’absence de narration, etc.

« La théorie, la technique, qu’est-ce que c’est ? Mais la matière, la lumière, voilà la création ! », relève le peintre. Et né dans une famille hassidique de Vitebsk (Biélorussie), il est particulièrement sensible à la Bible, donc au sujet à illustrerA fortiori en Israël : Chagall a séjourné en Palestine de février à avril 1931.

Quelle est « la genèse de cette œuvre d’exception » ?

Sur les murs de la première salle, des phrases, un peu hautes, de la Bible inspirent ou veillent sur les « petits dessins en noir et blanc, au crayon et à l’encre de Chine, au pinceau », des esquisses initiales d’« une cosmogonie où les astres, les éléments et les animaux surtout, dessinent une ronde des tribus ». Et où apparaît « l’expression symbolique » de chaque tribu retenue par Chagall.

Les croquis ultérieurs précisent, en apportant de rares modifications. Par exemple, un oiseau devient taureau dans la maquette définitive de Lévi.

Puis, une série de doubles pages présentent les prophéties de Jacob à ses fils (Genèse 49) et les bénédictions de Moïse (Deutéronome 33), qui ont inspiré Chagall.

Elles explicitent aussi leurs représentations par l’artiste. « Selon la tradition biblique, le peuple hébreu était structuré depuis la sortie d’Égypte en une confédération de douze tribus établie selon la descendance des douze fils de Jacob » (Rivon Krygier).

Après un combat initiatique avec un envoyé céleste, Joseph fut nommé Israël par cet être : « Car tu as lutté avec le divin et l’humain, et tu as vaincu » (Genèse, 32:29).

Donc, « les douze fils de Jacob – RubenSiméonLéviJudaIssacharZabulonDanGadAsherNephtaliJoseph et Benjamin – se nomment dans les textes bibliques bné Israël, fils d’Israël, ou Israélites.

Sur le point de mourir, Jacob et Moïse convoquent les enfants d’Israël pour leur annoncer leur avenir, et à travers eux celui de la nation tout entière.

Les douze fils de Jacob deviennent ainsi les représentants éponymes des douze tribus et le légendaire point de départ d’un processus historique qui devait aboutir, un jour, à la création de l’État d’Israël ».

Le visiteur peut ainsi mieux comprendre les dessins préparatoires, plus grands, mêlant en plus aquarelles, gouaches et collages de papier et tissu, pour indiquer « le rythme des ombres et des lumières, la composition formelle et chromatique, la texture des vitraux, le tracé des plombs et les rapports des tons ».L’homme se devine au travers d’objets religieux et des symboliques du bestiaire biblique – « lion, taureau, loup, âne, serpent, biche » -, qualifiant le caractère des « enfants d’Israël ». « Les poissons, la mer profonde, les cieux, soleils, lunes, collines et tentes, évoquent la vision de Moïse. Partout, des prunelles grandes ouvertes expriment le pouvoir essentiel du regard ».

Chagall n’a cependant pas oublié le Livre, l’Étoile, la corne de bélier (shofar) et le chandelier à sept branches (menorah). Et, dans le vitrail de Siméon, il reprend « la thématique des oiseaux qui s’éloignent et se dispersent, récurrente dans l’imagerie et le folklore yiddish ».

Ensuite, le visiteur lève les yeux pour voir les côtés d’un carré formés des douze réductions des vitraux où dominent le bleu, le jaune, le vert et le rouge.« En disposant les vitraux trois par trois, aux quatre points cardinaux, Chagall reprend la répartition des tribus dans le désert, mais il renvoie à la filiation directe de Jacob et désigne les douze tribus, non selon leur répartition territoriale, mais telles qu’elles étaient représentées par des pierreries sur le pectoral du grand-prêtre ». Donc, sans les deux fils égyptiens de Joseph, Ephraïm et Manassé, reconnus et bénis par Jacob dans la Genèse.

Dominé par le bleu, le vitrail de Ruben, premier-né des frères, « traduit une confusion entre les mondes aquatique et aérien.Les oiseaux semblent naître de l’écume, rappelant que toute vie vient de la mer ».
Avec les poissons, ils symbolisent « l’abondance et la fécondité ».

D’un bleu sombre, « le vitrail de Siméon impose une atmosphère de forfait nocturne ».

Le fond jaune or du vitrail de Lévi « souligne un certain rayonnement et la noblesse d’un culte qui a éclairé le peuple juif à travers les temps ».

C’est la « fonction symbolique d’enseignement et de transmission, perpétuant la mémoire » que Chagall privilégie dans les phrases figurant sur les Tables de la Loi.

Le vitrail de Juda surprend par le rouge vif.

De la tribu de Juda, sont sortis les rois d’Israël, de la lignée de David. Des mains soutiennent ou bénissent une couronne, royale ou céleste.

À Juda est parfois associée une pierre précieuse sur le pectoral du grand prêtre. Les traductions de l’hébreu de cette gemme varient. L’une de ces traductions est escarboucle (grenat).

« Le vert tendre du vitrail de Issachar accentue le caractère champêtre de la composition, plus printanier que le vert olive d’Asher marquant lui le temps des récoltes » (Raphaëlle Laufer-Krygier). Issachar, qui apporte « la félicité », est voué à l’étude de la Torah. Cette spiritualité est incarnée par la tente blanche, symbole du mont Sinaï. Derrière, se profilent les Tables de la Loi.

En symbioses chromatique et spirituelle, « trempé dans les couleurs d’un soleil couchant sur la mer, le vitrail de Zabulon communique la fièvre des voyages ». Les poissons y symbolisent l’abondance et la prospérité.

Dans le vitrail de Dan, « l’équilibre qu’assure le chandelier à trois branches renvoie allégoriquement au motif de la balance, symbole universel de la justice. L’enroulement du serpent autour du chandelier permet à Chagall de souligner la double nature de Dan – juge et justicier – tout en renvoyant aux autres connotations bibliques : serpent du Jardin d’Eden enroulé autour de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », etc.C’est de la violence des combats que semble résonner le vitrail de Gad, « bouclier adventice, guerrier assailli et téméraire », s’enhardissant dans les lignes ennemies.

Mais c’est la paix qui émane du vitrail de Asher. La fonction nourricière de celui-ci – en huile pour les autres tribus, le Palais et le Temple – induit la place prédominante de l’olivier : par la couleur verte et par les branches feuillues et chargées de fruits. Du bas vers le haut, se superposent les objets rituels, dont le chandelier à sept branches du Temple de Jérusalem, la souveraineté royale et messianique ainsi que la colombe de la paix universelle.

Sur un fond jaune, Nephtali, cerf-biche, repose près d’une colline habitée, le mont Thabor.Volette un oiseau rouge et bleu – un coq ? ,- protecteur ou menaçant.

Dans le vitrail de Joseph, en des jaunes-orangers, Chagall exalte la « vertu réparatrice et unificatrice restaurant la fraternité perdue » ainsi que l’abondance.

Celui de Benjamin baigne dans une ambiance nocturne bleutée : la fleur centrale, Israël, ne sera pas vaincue par les animaux menaçants qui l’entourent.

L’art du verre renouvelé
Plus loin, sur chaque panneau d’essai – Ruben, Zabulon, Gad et Joseph -, en noir et blanc est posé, en relief, un extrait dans la tonalité majeure dudit vitrail. « La grille orthogonale des plombs est une offense faite à la lumière-liberté. Chagall travaillera donc à assouplir leur rigidité inorganique. Il greffe sur ces carreaux des filets de plomb plus minces et plus souples » (Pierre Schneider)

Enfin, la dernière salle est dédiée au travail des maîtres-verriers, Charles Marq et son épouse Brigitte Simon, avec en fond sonore, une interview du peintre et de Charles Marq, expliquant leurs engagements profonds.

« Par des suggestions poétiques, par des évocations d’ambiance », Chagall incite ces remarquables artisans à se surpasser pour traduire ses exigences, parfois en recourant à des techniques anciennes (grisaille, émail coloré, gravure). « Charles Marq retrouve l’antique procédé médiéval oublié du verre plaqué. La diffusion des lumières y est optimale, en en respectant aussi bien les variations de transparences et d’opacités, que la puissance ou la délicatesse du trait » (Daniel Marchesseau, Chagall ivre d’images, Gallimard, 1995).

Des photographies, notamment d’Izis, révèlent l’attention, l’investissement et la complicité des deux hommes, le travail de retouche de Chagall devant chaque fenêtre, sur chaque détail, ainsi que l’exposition de l’œuvre à Paris (juin-septembre 1961) et à New York (novembre 1961-janvier 1962), avant son inauguration le 6 février 1962. Ce jour-là, Chagall déclare en yiddish :

« Il me semble que vos mouvements de résistance dans les ghettos, tragiques et héroïques, que votre guerre, ici, dans ce pays, se sont trouvés mêlés à mes fleurs, à mes bêtes, à mes couleurs de feu… [Ce modeste présent est] pour ce peuple juif qui, depuis toujours, a rêvé d’amour biblique, d’amitié et de paix avec tous les peuples ; pour ce peuple qui a vécu il y a des milliers d’années, ici, parmi les autres peuples sémitiques. Et c’est en pensant aux grandes créations des peuples sémitiques d’alentour que moi, j’ai créé [cet « Art sacré »]. Je veux espérer ainsi tendre la main aux amis de la culture, aux poètes et aux artistes des peuples qui nous environnent ».

Une lettre à l’architecte, Joseph Neufeld, atteste de l’émotion de Chagall qui espère un écho international et universel. Sa crainte est que ces vitraux, dont il sent la perfection, ne restent méconnus.

Dans un courrier à Myriam Freund du 6 janvier 1967, le peintre exprime une colère triste face aux atteintes à son travail : synagogue « écrasée » par les bâtiments hauts édifiés récemment, détérioration du bas de vitraux à même le sol, etc.

Vient enfin la réconciliation du peintre octogénaire et de son œuvre, quand il voit l’afflux des visiteurs venus admirer ces vitraux à la spiritualité biblique.

L’après-midi de ma visite au MAHJ, qui a présenté la magnifique exposition Chagall et la Bible (2 mars-5 juin 2011), un responsable du Musée a ouvert un bref moment l’une des portes donnant sur la cour de l’Hôtel de Saint-Aignan. La lumière printanière de Paris s’est engouffrée dans la salle, éclairant joliment l’arrière des miniatures des vitraux.

Bien sûr, est toute autre la lumière merveilleuse de Jérusalem derrière ces vitraux qui, comme l’écrivait André Malraux, « s’éveillent et s’endorment avec le jour »…

Cet article a été republié en ce Pessah (Pâque juive) qui commémore la sortie d’Égypte ancienne des Hébreux qui y étaient esclaves. Cette fête juive est aussi appelée fête de la liberté.

Le 9 avril 2015, la Maison de la culture yiddish-Bibliothèque Medem organisa un atelier en yiddish sur Marc Chagall, artiste juif de l’École de Paris.

Le 22 mai 2017, de 12 h 45 à 13 h 30, le Collège des Bernardins proposa, dans le cadre d’Une heure, une oeuvre, Connaissez-vous Chagall ? Les autoportraits d’un Juif errant, enfant chéri de la modernité. « Chaque mois, une heure de pause devant une toile de maître pour la regarder, la comprendre et vivre grâce à elle une expérience spirituelle, et méditer plus avant sur le mystère de la vie, de l’amour, de Dieu. Le lundi de 12h45 à 13h30 : en 3/4 d’heure le cours abordera une œuvre, un artiste ou un groupe d’œuvres autour d’une thématique, suivi d’un temps d’échange pour ceux qui le souhaitent ». La conférencière est Mélina de Courcy, professeurs d’histoire de l’art.

Le 28 avril 2021 à 20 h 30, Cultures-J propose la visioconférence sur Zoom « La synagogue de la Hadassah et le Hall d’État de la Knesset: Marc Chagall, vitraux, tapisseries et mosaïques à Jérusalem« .

« Artiste à la renommée internationale, Marc Chagall reçut dans les années 60 deux importantes commandes officielles en Israël ».
« Tout d’abord celle Myriam Feund, fondatrice de l’association sioniste américaine Hadassah. Lorsqu’elle visite Paris avec l’architecte Joseph Neufeld, Myriam Feund y découvre le travail de Marc Chagall pour la cathédrale de Reims. Elle lui commande aussitôt une série de vitraux pour la synagogue du complexe hospitalier Hadassah de Jérusalem, alors en construction ».
« Cinq ans plus tard, c’est au tour de la Knesset, le Parlement israélien, de passer une commande officielle à l’artiste, cette fois pour la décoration du Hall d’État du bâtiment. Marc Chagall réalise pour l’occasion une série de mosaïques et de tapisseries d’une beauté exceptionnelle ».
« Avec cette visioconférence passionnante, nous vous invitons à partir à la découverte de deux des plus impressionnants ensembles artistiques de Marc Chagall ».
Marc Chagall, Hadassah, de l’esquisse au vitrailMAHJ-Ed. Adam Biro, 2002. 152 pages, 80 illustrations couleurs
Visuel :
Maquette pour la Tribu de Siméon
1960
Gouache, aquarelle, pastel, encre de Chine et collage de papier
Archives Marc et Ida Chagall, Paris
© ADAGP, Paris 2010 – Chagall ®Les timbres postaux d’Israël représentent ces vitraux

[Source : http://www.veroniquechemla.info]

À l’occasion du centenaire de la naissance d’Hélène Berr et de l’anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie, un hommage collectif nous invite à relire son extraordinaire journal.

Écrit par Myriam ANISSIMOV

Fin avril 1944, peu de jours avant la libération du camp de Bergen Belsen par l’armée britannique, Hélène Berr, étudiante et musicienne brillante, issue d’une famille de la grande bourgeoisie juive, depuis longtemps assimilée, incapable de se lever pour répondre à l’appel, y a été battue à mort, à l’âge de vingt-quatre ans.

Hélène Berr aurait eu 100 ans, le 27 mars 2021. Elle est l’auteur d’un extraordinaire Journal, commencé en 1942. Elle étudiait alors la littérature anglaise à la Sorbonne, et préparait l’agrégation.

Elle avait confié son Journal, ainsi que son violon, à Andrée Bardiau, cuisinière et femme de confiance de la famille, peu avant son arrestation, le 8 mars 1944. Au lendemain de la guerre, Andrée Bardiau remit le Journal à Jacques Berr, frère d’Hélène, qui avait pu trouver asile dans le Sud-Ouest de la France.

Transférée avec ses parents, Antoinette et Raymond Berr, au camp de Drancy, elle fut déportée à Birkenau par le convoi n°70, le 27 mars 1944.

Sélectionnée pour le convoi affrété depuis Auschwitz le 31 octobre 1944, avec 401 femmes, elle arrive au camp de Bergen-Belsen le 3 novembre 1944. Dans le même convoi se trouvent Ginettte Kolinka, Anne Frank et sa sœur Margot.

Un témoignage exceptionnel

Se souvenir d’Hélène Berr. Une célébration collective
Mariette Job (dir.), Karine Baranès-Bénichou (dir.)
2021
Fayard
308 pages

Hélène Berr avait dédié le Journal à son fiancé, Jean Morawiecki qui partageait avec elle l’amour de la musique classique. Leur première rencontre avait eu lieu autour des derniers Quatuors de Beethoven, à la Maison des Lettres. Le Journal lui avait été remis, ainsi que l’avait souhaité Hélène au moment de son arrestation.

Jean Morawiecki rejoignit les Forces Françaises Libres du général de Gaulle, et devint diplomate après la Seconde Guerre mondiale. Il conserva le Journal pendant 50 ans, jusqu’à ce que Mariette Job retrouve sa trace grâce au ministère des Affaires étrangères. Ils se rencontrèrent le 25 décembre 1992. Le 18 avril 1994, Morawiecki lui confirma son intention de lui léguer le Journal.

« Au début de ce mois, nous avons de nouveau parlé du Journal d’Hélène. Je vous avais alors fait part du désir de vous laisser le manuscrit. Il échappera ainsi au risque de disparaître avec moi, et la main qui l’a écrit continueront de vivre dans l’émotion de ceux qui liront l’original. »

Le Journal est un témoignage d’une grande importance, le seul en France de cette nature. Un texte d’une tenue littéraire et intellectuelle exceptionnelles.

Mais il est intéressant également sur le plan historique, comme nous le verrons.

Le manuscrit, partiellement retranscrit, puis remis à Jean Morawiecki, a finalement été déposé et exposé au Mémorial de la Shoah en 2002. Le texte définitif en vue de sa publication, a été établi par Mariette Job. Il a paru en 2008 aux Éditions Tallandier, avec une préface de Patrick Modiano. Traduit en 27 langues, il occupe une place particulière dans la galaxie des manuscrits rédigés par les Juifs pendant les années durant lesquelles s’est perpétré le génocide, dans l’indifférence du monde entier.

Paraît aujourd’hui pour célébrer le centenaire de la naissance d’Hélène Berr, un ouvrage collectif, sous la direction de Mariette Job et Karine Baranès-Bénichou, aux Éditions Fayard. Il contient une vingtaine de contributions. Mentionnons celles de Boris Cyrulnik, survivant de la Shoah et neuropsychiatre, et de Haïm Korsia, grand rabbin de France.

Avant d’évoquer le Journal d’Hélène Berr, sa brève jeunesse et sa famille, il convient de le situer dans la galaxie des témoignages, écrits, manuscrits découverts après la chute du IIIe Reich.

L’histoire de la Shoah écrite par ses victimes

On a souvent entendu dire que « les Juifs se sont laissés conduire dans les chambres à gaz, comme des moutons à l’abattoir ». Cette affirmation fausse et insultante est démentie par la somme de récits que les Juifs ont écrits et tenté de préserver, pendant que s’achevait leur anéantissement en Europe : cette extermination que « le grand Reich de mille ans » espérait totale. Himmler et Eichmann firent de leur mieux pour y parvenir, même pendant la débâcle des armées allemandes sur tout le théâtre des opérations. Au cours de l’été 1944, ils envoyèrent dans les crématoires d’Auschwitz-Birkenau, en convois prioritaires, 450 000 Juifs hongrois, qui avaient été jusqu’alors épargnés.

Tout devrait donc continuer jusqu’à l’assassinat du dernier Juif. Tout devrait cependant et, si illusoirement, demeurer secret. C’est ce qu’avaient prévu Heydrich, Himmler, Eichmann, les donneurs d’ordres et metteurs en œuvre de la Solution finale, planifiée à la Conférence de Wannsee le 20 janvier 1942.

Le 4 octobre 1943, Himmler prononça à Poznan, un discours, devenu célèbre, dans lequel il se félicitait de l’anéantissement des Juifs, dans ces termes : « Je voudrais parler des Juifs, de l’extermination du peuple juif. C’est facile à dire. “Le peuple juif sera exterminé”, dit chaque membre du parti, c’est clair dans notre programme : “élimination des Juifs”. Extermination : nous le ferons. […] C’est une page de notre histoire qui n’a jamais été écrite et ne le sera jamais […] Nous avions le droit moral, nous avions le devoir envers notre peuple, de détruire ce peuple… »

Himmler se trompait. L’histoire de la Shoah a bien été écrite, en grande partie par les Juifs eux-mêmes, partout où ils se trouvaient dans les territoires de l’Europe occupés par le IIIe Reich.

De nombreux témoignages ont été recueillis auprès des survivants, tandis que l’Armée rouge progressait vers Berlin. Puis, au lendemain de la guerre, de nombreux manuscrits ont été mis au jour, jusque dans les cendres des crématoires de Birkenau.

Ces chroniques sont de nature très différente, selon que les scribes aient vécu en Europe occidentale ou bien en Europe orientale, où les nazis passèrent immédiatement à l’extermination. Que ce soit au cours des fusillades de masse perpétrées par les Einsatzgruppen dans les États Baltes, en Ukraine et en Biélorussie (un million et demi de Juifs assassinés. Les zones où ils vivaient sont déclarées Judenrein – « propres de Juifs »), dans les chambres à gaz, au moyen du Zyklon B, comme à Auschwitz et Majdanek, avec le monoxyde carbone pur, ou les gaz d’échappement de camions spécialement transformés : (Gaswagen Magirus-Deutz), à Chelmno, ou encore en injectant les gaz d’échappement du moteur Diesel d’un tank, à Treblinka, Belzec et Sobibor.

En Europe occidentale, avec la collaboration du pouvoir politique en place, comme ce fut le cas en France, sous le gouvernement de Vichy, les nazis, dépouillèrent les Juifs de leurs biens, en firent des parias, les concentrèrent dans des camps de concentration et de transit dans toute la France, pour finalement les livrer, femmes et enfants compris, aux nazis qui les acheminèrent vers les centres de mise à mort. Un point important. Les premières rafles de Juifs en France concernèrent d’abord les étrangers. Les Juifs qui avaient été émancipés en 1792 par la Constituante, se figuraient être à l’abri des arrestations, bien qu’ils fussent eux aussi soumis au Statut portant sur les Juifs.

Les premiers témoignages ont été rédigés en yiddish, en polonais, en hébreu, en russe en Europe orientale (Lituanie, Lettonie, Estonie, Gouvernement général, Protectorat de Bohême-Moravie). Certains ont été publiés dans les mois de l’immédiat après-guerre, mais n’ont connu aucune publicité. D’autres ensembles de témoignages collectés dans le cadre du Livre noir par Vassili Grossman et Ilia Ehrenbourg, ont failli ne jamais paraître, car Staline avait ordonné la destruction des épreuves et des plombs, à la veille de sa mise sous presse. Ehrenburg avait réussi à mettre les matériaux à l’abri au Musée juif de Wilno, tandis que Grossman avait dissimulé le seul jeu d’épreuves existant dans son bureau.

Il est impossible dans ce cadre, de donner un nom à tous les témoins qui ont espéré avertir le monde, dit civilisé, qui les avait soit abandonnés, soit livrés aux assassins. Rappelons qu’aucun pays n’accepta de laisser aborder des paquebots délabrés, chargés de Juifs errant sur les mers, en quête d’un refuge. Les Anglais détenant le Mandat sur la Palestine, pour ne point indisposer les Arabes, incarcéraient les Juifs dans des camps à Chypre. Mais il arrivât que le navire fût coulé, avec tous ses passagers.

Les plus importants ensembles de textes ont été écrits en Pologne, où vivait la communauté juive la plus nombreuse (trois millions et demi de Juifs), et où les Allemands, pragmatiques, avaient construit les quatre centres de mise à mort.

Au mois d’avril 1943, pendant l’insurrection du ghetto de Varsovie, le jeune Mordechai Anielewicz, membre de l’Hashomer Hatsaïr – la Jeune Garde – prit le commandement en chef de l’Organisation Juive de combat (yiddishe kampf organizatsie), réunissant toutes les tendances : L’Union militaire juive du Bétar et le Bund). Il se suicidera le 8 mai avec sa compagne Mira Furchrer, dans son Bunker assiégé par les SS de Jürgen Stoop, au numéro18 rue Mila. Il écrit :

« Il est impossible de décrire avec des mots ce que nous avons traversé. Ce qui est arrivé a dépassé nos rêves les plus fous. Par deux fois, les Allemands ont été contraints de se retirer du ghetto… Le rêve de ma vie est devenu réalité. La défense dans le ghetto est maintenant un fait. La résistance et la revanche juives armées sont à l’œuvre à présent. J’ai été témoin du combat héroïque et glorieux des combattants juifs. »

L’insurrection du ghetto de Varsovie ne fut pas le seul exploit témoignant de la survie spirituelle des Juifs, avec des moyens dérisoires, pendant la Shoah, dans les territoires de l’Europe de l’Est, occupée par les nazis. Outre la révolte dans les camps d’extermination de Treblinka (août 1943) et de Sobibor (octobre 1944), la résistance exista dans les forêts, les ghettos, notamment à Wilno (la ville faisait alors partie de la Pologne), d’où un groupe de jeunes Juifs, dirigés par le poète Aba Kovner, fondateur de la Fareynnikte Partizaner Organiziatsye (Organisation des Partisans unis), quitta la ville par les égouts, afin de former des unités de combat dans les forêts de Biélorussie. Le grand poète Avrom Sutzkever et Aba Kovner, qui allait fonder le Kibbutz Lohamei haghettaot (Kibboutz des combattants des ghettos), ont également combattu et survécu.

La constitution de groupes armés par les Juifs ne fut pas leur seule réponse à la mise en œuvre de la « Solution finale ». Une importante presse clandestine circula. Les Juifs établirent, spécialement à Varsovie, sous la direction de l’historien Emmanuel Ringelblum, et de son équipe de l’Institut scientifique juif (le YIVO, fondé en 1925, à Wilno), une chronique historique et sociologique de la vie des 500 000 Juifs, face à la Catastrophe, en train d’advenir. Des manuscrits, scellés dans six boîtes en métal, furent déterrés dans les ruines du ghetto, au mois de septembre 1946. Puis, au mois de décembre 1950, deux bidons de lait furent exhumés au 68 de la rue Nowolipki. Ils sont exposés au Musée Historique juif de Varsovie.

Jusqu’au seuil de leur assassinat, nombre de Juifs, témoignèrent également à titre individuel, en rédigeant un Journal. Ce fut le cas d’Adam Czernaikow, président du Judenrat (Conseil Juif, institué par les nazis) du ghetto de Varsovie. Il commença à écrire son Journal le 6 juillet 1939, après avoir reçu l’ordre de dresser les listes de Juifs contraints de se rendre sur l’Umschlagplatz, en vue de leur déportation massive vers les centres de mise à mort. Il avala une capsule de cyanure, le 23 juillet 1942, après avoir écrit une lettre à son épouse pour justifier son geste.

Les Juifs écrivirent jusqu’au sein des Sonderkommanods des crématoires d’Auschwitz-Birkenau, où furent mis à jour les « Rouleaux d’Auschwitz », rédigés en yiddish, et enfouis dans le sol du crématoire III. Les premiers documents furent exhumés par Szlama Dragon, survivant de l’insurrection du Crématoire III, qui assista la Commission d’enquête de l’Armée soviétique le 5 février 1945. Il raconta que 451 Juifs des Sonderkommandos avaient été abattus par les SS, le même jour.

Le premier manuscrit dont l’auteur est Leib Langufus, fut découvert. Puis, au mois Le 17 octobre 1962, le carnet de Zelman Lewental fut exhumé. Le troisième rédacteur s’appelait Zalman Gradowski.

Szlama Dragon avait été témoin, dans la salle de déshabillage de la chambre à gaz, d’un acte d’héroïsme inouï de la part de Francziska Mann, une jeune danseuse très connue en Pologne. Refusant de se dévêtir, elle se jeta sur le SS Josef Schilliger, lui arracha son arme et le tua sur le coup, elle tira ensuite sur le SS Wilhelm Emmerich, le blessant à la cuisse, avant d’être abattue. Szlama et son frère Abraham Dragon survécurent miraculeusement à la liquidation des Sonderkommandos, à l’évacuation d’Auschwitz, à la marche de la mort. Il s’installa en Israël après la guerre. Le témoignage des frères Dragon a été retranscrit par Gidon Greif sous le titre : We wept Without Tears : Testimonies of the Jewish Sonderkommando from Auschwitz, et publié en 2005 par les Presses de l’Université de Yale.

Les trois rédacteurs des « Rouleaux d’Auschwitz » n’ont pas survécu. Les documents retrouvés en fort mauvais état, ont pu partiellement être déchiffrés. La première édition a été réalisée par Ber Mark (sous une forme contestable), sous le titre Des Voix dans la nuit. Une nouvelle traduction, fidèle, a été publiée, par le Mémorial de la Shoah en 2005, sous le titre Des Voix sous la cendre.

« Que celui qui trouvera ce document sache qu’il est en possession d’un important matériel historique » répétée en quatre langues – polonaise, russe, française et allemande – avec l’intention évidente d’être immédiatement compréhensible pour la personne qui en ferait la découverte. »

Les auteurs de ces manuscrits n’espéraient pas la compassion d’éventuels lecteurs ou du monde dit civilisé qui les avaient abandonnés, mais la vengeance, comme les Juifs du Neuvième Fort de Kovno, qui ont gravé avec leurs ongles, sur les murs de leurs geôles, avant d’être fusillés : « Yid’n Nikome ! » : Juifs, Vengez-vous ! La réponse des Juifs devait être d’ordre politique.

Le Journal d’Hélène Berr

Journal. 1942-1944
Hélène Berr
Tallandier
304 pages

Voilà une des questions que soulève des Écrits comme celui d’Hetty Hillesum, Vie ? ou Théâtre ?, le récit de sa vie en images, de Charlotte Salomon, et le Journal d’Hélène Berr. Ce qui rassemble ces œuvres est que leurs auteurs étaient des femmes, vivant dans des pays démocratiques, modernes, prospère et culturellement raffinés. Les formes de violence pratiquées contre les Juifs en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, leur étaient inconnues.

Toute trace apparente de leur éventuelle judéité était invisible. Même Etty Hillesum et Charlotte Salomon, qui étaient plus âgées qu’Hélène Berr, ne prirent pas la décision de fuir, ou de tenter de fuir. Elles disposaient de moyens matériels que n’avaient pas nombre de Juifs étrangers très pauvres, qui gagnèrent la résistance armée, la clandestinité, ou réussirent à fuir.

Que dire alors de la famille Berr ? Que dire des Juifs français, tels qu’ils se pensaient, qu’ils se voyaient ; ils respectèrent la légalité fasciste des lois de Vichy, cousirent l’étoile juive sur leur vêtement, et sortirent ainsi dans la rue ?

Antoinette et Raymond Berr, les parents d’Hélène, étaient issus de famille implantées depuis des siècles en France. Moïse Berr, né en 1740 à Krautergersheim dans le Bas-Rhin, avait adopté le nom de famille « Berr » à Raon l’Étape le 13 septembre 1808. Ce devait être parce que quelqu’un de proche devait s’appeler en hébreu Dov. Antoinette, née Rodrigues-Ely, était originaire de la communauté juive de Bayonne et, avant l’Expulsion des Juifs du Portugal, de Lisbonne. La fratrie comptait cinq enfants. Seule Denise, la mère de Mariette Job, habitait encore 5, avenue Elisée Reclus, avec ses parents. Elle épousa François Job le 12 août 1943.

Hélène Berr avait réussi ses deux baccalauréats en 1937, avec la mention « très bien ». Elle obtint ensuite son diplôme d’études supérieures de langue et de littérature anglaise et un mémoire sur l’interprétation de l’histoire romaine dans les pièces de Shakespeare. Toujours avec la mention « très bien ». Au mois d’octobre 1942, elle avait déposé un projet de doctorat consacré à l’influence de l’inspiration hellénique sur le poète John Keats. Elle ne put préparer le concours de l’agrégation en vertu de la législation antisémite du gouvernement de Vichy.

Elle commence donc à rédiger son journal intime le 7 avril 1942. Elle a 21 ans. Depuis son enfance, elle a du style : concis, spirituel, imagé, élégant.

Cette jeune fille vit dans un milieu privilégié. Son père, polytechnicien, dirige les Usines Kuhlman, la plus grande firme de produits chimiques française. Elle est une bonne violoniste, fait de la musique de chambre, passe les vacances en famille dans leur villa d’Aubergenville.

Rien ne semblait devoir obscurcir le destin des Juifs qui avaient reçu de l’Assemblée nationale la pleine égalité de leurs droits le 27 septembre 1791, sous certaines conditions, ainsi que l’avait dit dans son discours, prononcé au parlement, Stanislas de Clermont Tonnerre (assassiné à Paris en 1792) : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. »

Les choses avaient semblé se gâter lorsque l’Empereur Napoléon avait réuni une assemblée de notables juifs pour leur poser des questions retorses qui les sommaient de choisir entre la loyauté envers l’État et l’observance du judaïsme. N’étant pas satisfait des réponses obtenues, Napoléon convoqua à Paris, en 1806, un grand Sanhédrin de rabbins, venus de tout l’Empire. Ces derniers devaient confirmer que les Juifs ne se considéraient pas comme une nation.

Quoi qu’il en soit, les idées de la Wissenschaft des Judentums, la Science du judaïsme, avaient gagné le monde intellectuel juif en France, avec Arsène Darmesteter (1846-1888). Les Juifs sont devenus des citoyens de confession juive. Cela n’apaisa pas les antisémites. L’Affaire Dreyfus va diviser les Français pendant des années. Puis, tout semble se calmer. Les Juifs de France connaissent une ascension sociale spectaculaire.

Entre les deux guerres mondiales, les Juifs émigrent massivement hors de ce qui fut la zone de Résidence de l’Empire russe, à la suite d’une vague de pogroms d’une ampleur inouïe qui feront 150 000 morts. Les Juifs de Pologne arrivent en France. Ils sont pauvres et s’installent dans des taudis entre Belleville et la République. Leurs activités politiques et culturelles sont importantes. Ils ne sont pas du tout appréciés par leurs coreligionnaires, que les Français désignent comme des israélites, des Français de confession juive.

Lorsque les premières mesures du statut portant sur les Juifs sont mises en œuvre, au mois d’octobre 1940, le père d’Hélène en est exempté, eu égard aux fonctions de direction qu’il occupe dans la firme Kuhlman.

Les Juifs sont éliminés de l’espace public. Le premier choc pour la famille et pour Hélène est donc l’obligation de porter l’étoile jaune, cousue bien visible, en haut et à gauche, sur la poitrine, de monter dans le dernier wagon du métro, de faire ses courses à des heures spéciales, à ne plus être autorisés à travailler, à subir la spoliation des biens. Hélène ne peut passer l’agrégation d’anglais, Vichy révoque la citoyenneté de 500 000 juifs naturalisés depuis 1927.

Le 8 juin 1942, Hélène Berr sort pour la première fois dans la rue, avec son étoile jaune, elle écrit dans son Journal :

« Mon Dieu, je ne croyais pas que ce serait si dur. J’ai eu beaucoup de courage toute la journée. J’ai porté la tête haute, et j’ai si bien regardé les gens en face qu’ils détournaient les yeux. Mais c’est dur. D’ailleurs, la majorité des gens ne regarde pas. Le plus pénible, c’est de rencontrer d’autres gens qui l’ont. Ce matin, je suis partie avec Maman. Deux gosses dans la rue nous ont montrées du doigt en disant : « Hein ? T’as vu ? Juif. » »

Beaucoup de Juifs étrangers n’ont pas porté l’étoile jaune, certains ont fui vers la zone libre et tenté de se cacher à la campagne, d’autres sont entrés dans les groupes armés de la MOI (groupes armés des Juifs étrangers, proches du Parti communiste), ont abattu des soldats allemands dans les rues de Lyon et de Paris, on fait sauter des trains, ou comme Romain Gary, Raymond Aron ont rejoint les Forces françaises libres du général de Gaulle.

L’Aufklärung de Moses Mendelssohn (1729-1786), en Allemagne, nommée en France Wissenschaft des Judentums − la science du judaïsme − dans le but de transformer le judaïsme en une religion moderne et rationnelle, fit oublier aux Juifs de vieille souche de France, que s’ils considéraient être si peu juifs, les antisémites ne les avaient pas oubliés.

Hélène, elle-même, ne l’a pas compris. L’idée du sionisme lui était fortement étrangère. Mais on peut se demander comment la famille qui disposait des moyens matériels suffisants, n’a pas songé à franchir la ligne de démarcation, puis de tenter de passer en Suisse. Du côté d’Annemasse, il y avait des passeurs.

Et même avant que les choses fussent devenues très difficiles à réaliser, pourquoi, après les premières rafles, ne pas avoir pris la décision de quitter Paris ? Pourquoi était-ce inconcevable ?

Pourquoi ne pas se diriger vers l’Espagne, vers le Portugal, ou simplement gagner Marseille où nombre d’artistes et d’intellectuels juifs ayant fui l’Autriche et l’Allemagne, ont finalement trouvé l’aide qui leur permit de gagner les États-Unis. Il est vrai que tout le monde n’a pas eu la chance de rencontrer le journaliste américain Varian Fry (1907-1967), fondateur de l’Emergency Rescue Committee qui sauva plusieurs milliers de Juifs et de résistants antifascistes en les aidant à quitter l’Europe, souvent via le Portugal, à l’époque neutre.

Le 8 mars 1944 à 7 heures 30, les policiers français arrêtèrent Hélène et ses parents. Conduits à Drancy, ils furent déportés au camp d’extermination de Birkenau le 27 mars 1944 par le convoi n°70. Le père d’Hélène fut assassiné au camp de Buna Monowitz, le complexe chimique qui faisait partie d’Auschwitz, parce qu’il était atteint d’un phlegmon au genou. Cela se pratiquait par une piqûre de phénol dans le cœur, injectée par un médecin. La mère d’Hélène fut gazée à Birkenau le 30 avril 1944.

Pourquoi les Berr sont-ils rentrés dormir chez eux ? Pourquoi se sont-ils conformés aux lois criminelles du maréchal Pétain ? C’est précisément en lisant le Journal d’Hélène Berr qu’on peut arriver à se figurer comment les Juifs français, devenus de fervents patriotes, ne pouvaient concevoir ce qui leur arrivait. Comment une jeune fille très pure, aussi intelligente, aussi cultivée, heureuse, aussi avertie qu’Hélène Berr, par crainte d’être lâche, par peur d’abandonner les enfants, déjà entre les mains de leurs bourreaux, est tombée dans le piège tendu par Vichy et les nazis.

Pour prolonger :

Le très beau documentaire de Jérôme Prieur : Hélène Berr, Une jeune fille dans Paris occupé, 2013.

Shlomo Venezia, un Juif italien, lui aussi survivant du Sonderkommando a publié son témoignage intitulé Sonderkommando, recueilli par Béatrice Prasquier et l’historien Marcello Pezzeti (Albin Michel, 2007). Fiilip Müller qui s’était caché dans une des cheminées du crématoire a publié un récit : Trois ans dans une chambre à gaz à Auschwitz. (Pygmalion, 1997).

On peut aujourd’hui lire une vaste littérature de récits, journaux qui ont été traduits en français.

Je suis le dernier Juif –Treblinka 1943-1944 de Chil Reichman, traduit du yiddish par Gilles Rozier et préfacé par Annette Wiewiorka, a paru en 2011 au Livre de Poche.

Journal du ghetto de Lodz 1939-1943, par David Sierakowiak, Editions du Rocher.

Du fond de l’abîme. Journal du ghetto de Varsovie. Hillel Seidman, Pocket 2002. Traduit de l’hébreu et du yiddish par Nathan Weinstock, accompagné par une documentation commentée par Georges Bensoussan et Micheline Weinstock.

Journal du ghetto, de Janusz Korczak, ce médecin et pédagogue qui avait fondé un orphelinat géré par les enfants dans le ghetto de Varsovie. Il aurait pu sauver sa vie. Quand il reçut l’ordre de livrer les enfants, il les accompagna sur l’Umschlagplatz, et mourut avec eux dans la chambre à gaz de Treblinka. (Pavillons Poche Robert Laffont, 2016).

Plus tardivement, après la guerre, un certain nombre de manuscrits furent retrouvés, notamment en Pologne, dans les ruines des ghettos. Tel Le Manuscrit retrouvé de Simha Guterman, découvert scellé dans une bouteille sous un escalier, à Radom.

 

[Source : http://www.nonfiction.fr]

À la croisée des années 1940 et 1950, Joseph Staline engage son pays et le bloc communiste aux côtés des juifs de Palestine en lutte pour un État aussi grand et «homogène» que possible. Simultanément, il développe une répression féroce contre les juifs d’URSS.

Portraits de Lénine et Staline sur un camion défilant pendant la fête du travail à Tel-Aviv, le 1er mai 1949.

 

Écrit par DOMINIQUE VIDAL 

Le 14 mai 1947, Andreï Gromyko, vice-ministre soviétique des affaires étrangères, monte à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU. Les « malheurs » et les « souffrances extraordinaires » du « peuple juif » pendant la guerre, l’impuissance de l’Occident à le défendre et le sort des survivants « sans patrie, sans abri et sans moyen de subsistance » expliquent, dit-il, « l’aspiration des Juifs à la création d’un État à eux ».

L’Union soviétique se prononce pour «  un État judéo-arabe unique avec droits égaux pour les juifs et les Arabes  » mais, enchaîne-t-il à la surprise générale, « s’il se trouvait que cette solution fût irréalisable en raison des relations de plus en plus tendues entre juifs et Arabes  », elle prônerait «  le partage de ce pays en deux États indépendants, un État juif et un État arabe »1. Selon le délégué de l’Agence juive, Nahum Goldmann, ce discours « suscita le plus grand étonnement, car les milieux juifs comme non juifs avaient pris l’habitude de considérer les Soviétiques comme les adversaires acharnés du sionisme »2. Le 29 novembre 1947, Moscou votera le plan de partage décidé par l’assemblée générale des Nations unies et, le 17 mai 1948, elle reconnaîtra Tel-Aviv.

Ambassadeur soviétique à Londres, Ivan Maïski fut en 1941 le premier à contacter l’exécutif sioniste : « Dans les années 1920, nous ne pouvions que considérer le sionisme comme une agence de l’impérialisme », écrit-il. « Maintenant, cependant, toute la situation a changé. […] Si la Russie soviétique veut s’intéresser au futur du Moyen-Orient, il est évident que les juifs avancés et progressistes de Palestine représentent plus de promesses pour nous que les Arabes retardataires contrôlés par les cliques féodales3. »

Quelle volte-face ! Polémiquant avec les autonomistes culturels du Bund, Lénine, dès 1903, assurait : « Absolument inconsistante au point de vue scientifique, l’idée d’un peuple juif spécial est, par sa portée politique, réactionnaire […] L’hostilité pour les couches allogènes de la population ne peut être éliminée que lorsqu’elles cesseront de constituer un élément étranger, se fondront dans la masse de la population4.  »

PEUPLE OU MINORITÉ ?

Portés au pouvoir par la révolution d’Octobre, les bolcheviks libèrent les juifs des discriminations qu’ils subissaient sous le tsarisme. Ils ne les considèrent toutefois pas comme un « peuple », mais comme une minorité nationale avec sa religion, ses traditions et sa langue, le yiddish, que 85 % d’entre eux parlent. Ils croient que l’égalité en droit et l’insertion dans la vie économique, sociale et politique socialiste vont « assimiler » cette population — à laquelle ils accordent néanmoins la « nationalité » juive pour signifier son égalité avec les autres peuples soviétiques.

Pas de « peuple » juif, donc pas d’État juif. « Dès l’avènement de la République soviétique internationale, déclare en 1921 Karl Radek, au nom du Komintern, aux représentants Poale Zion palestiniens, candidats à l’adhésion, les masses juives de chaque pays passeront au travail productif et ne seront pas obligées d’émigrer […] Le programme de Palestine est un résidu des vieilles conceptions chauvinistes5.  » En 1934, une sorte de « Palestine juive » verra cependant le jour à 6 000 km de Moscou, au Birobidjan, aux confins de la Chine. «  Les prolétaires juifs ont leur patrie, l’URSS, et un État national qui leur appartient en propre », déclare alors le président soviétique Mikhaïl Kalinine.

Aveu d’échec ? Ni l’égalité légale, ni la prohibition formelle du racisme, ni même l’intégration sociale ne déracinent un antisémitisme séculaire, présent jusque dans le parti bolchevik. Isaac Deutscher observe : « Le communiste qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez regardait souvent les Juifs comme les derniers survivants du capitalisme urbain, tandis que l’anticommuniste les considérait comme des membres influents de la hiérarchie dirigeante6. » De surcroît, la Yevsektsia, section communiste juive, multiplie les excès, sous couvert de combattre le sionisme et la religion. La répression étatique s’engouffrera dans la brèche. Les saillies antijuives des « procès de Moscou » (de 1936 à 1938) n’empêchent pas Staline de qualifier cyniquement l’antisémitisme de « survivance des pratiques barbares du cannibalisme » et donc de « phénomène profondément hostile au système soviétique7 ».

Les zigzags de Moscou entre les juifs de Palestine et d’URSS dans les années 1940-1950 ne surprennent que ceux qui négligent cette autre donnée essentielle : la politique extérieure soviétique obéit moins à l’idéologie qu’aux intérêts d’État de l’URSS, tels que Staline les conçoit dans cette période de transition entre la grande alliance antinazie et la guerre froide. Seule Hélène Carrère d’Encausse croit encore que le « Petit Père des peuples » espérait que l’État juif se joindrait au camp communiste.

DES ARMES POUR LES GROUPES SIONISTES

Dès août 1948, Staline observe comment David Ben Gourion, fondateur et premier ministre d’Israël, accueille le premier ambassadeur américain, James Grover McDonald : « Israël salue le soutien russe aux Nations unies, mais ne tolérera pas de domination soviétique, déclare-t-il. Non seulement Israël est occidental dans son orientation, mais notre peuple est démocrate et réalise qu’il ne peut devenir fort et rester libre qu’à travers la coopération avec les États-Unis8. » Cinq mois plus tard, aux premières élections, le Maki (communiste) et le Mapam (sioniste de gauche) — que Moscou rêve d’unifier — n’obtiennent respectivement que 3,5 et 15 % des voix…

C’est donc sans illusion que Moscou déploie son soutien aux forces armées sionistes, qui combattent pour un État juif aussi grand et « homogène » que possible — c’est-à-dire épuré de ses Arabes. Dans une vision essentiellement géostratégique, l’URSS mise sur elles pour chasser de Palestine — et, au-delà, du Proche-Orient — un Royaume-Uni épuisé par la guerre et incapable d’y entretenir 100 000 hommes, qui plus est aux prises avec le terrorisme sioniste.

Les Américains se fixent le même objectif, sauf qu’eux veulent et peuvent y prendre à terme la relève des Britanniques. Convergence et rivalité : c’est qu’en 1947 s’amorce la guerre froide, dont le « coup de Prague » donnera le signal en février 1948. Les deux ex-alliés et futurs adversaires se battent pour une région décisive, voie de communication entre trois continents, détentrice des plus grandes réserves de pétrole du monde et ceinture méridionale du « camp socialiste ».

La connaissance du soutien multiforme de Moscou aux dirigeants sionistes doit beaucoup à la plongée pionnière effectuée par Laurent Rucker dans les archives soviétiques pour son ouvrage Staline, les Juifs et Israël (PUF, Paris, 2001). Le soutien soviétique, montre-t-il, s’affirme d’emblée sur le plan diplomatique. Avec les « démocraties populaires », Yougoslavie exceptée, l’URSS contribue décisivement, le 29 novembre 1947, à la majorité requise des deux tiers pour l’adoption du plan de partage. Même lorsque Washington, au printemps 1948, paraît préférer une tutelle internationale, Gromyko tient bon : « Le seul moyen de réduire le bain de sang, c’est la création rapide et effective de deux États en Palestine9. »

Premier État à reconnaître de jure Israël, l’URSS se tient à ses côtés contre les interventions militaires arabes. Sa radio loue le soldat israélien « fermement convaincu qu’il combat pour une juste cause, pour la sauvegarde de ses droits, contre les Arabes qui sont les marionnettes de l’impérialisme britannique10 ». Moscou défend aussi Tel-Aviv face aux pressions internationales en faveur du plan du médiateur Folke Bernadotte (assassiné le 17 septembre 1948 par le Lehi), puis sur la question des réfugiés palestiniens — son représentant va jusqu’à ne pas voter la résolution 194 instaurant le « droit au retour ». La première divergence n’apparaîtra qu’en décembre 1949 : sur l’internationalisation de Jérusalem.

Diplomatique, l’engagement soviétique se présente aussi comme politique : le Kremlin impose le choix du partage au mouvement communiste, quitte à diviser les communistes palestiniens et les PC arabes. Mais surtout, à partir de la fin mars 1948, il fait livrer par Prague à la Hagana de grandes quantités d’armement, y compris des chars et des avions. Un pont aérien s’ouvre entre Zatec et Israël. Au total, estime Rucker, les forces juives acquièrent pour près de 22 millions de dollars d’armes. Dont David Ben Gourion reconnaîtra plus tard qu’elles « ont sauvé le pays […]. Je doute fort que, sans elles, nous aurions pu survivre les premiers mois11 ». Sur la suggestion du secrétaire du PC israélien Mikounis, ratifiée au sommet par Ben Gourion et le futur no. 1 soviétique Malenkov, une brigade de 2 000 volontaires arrive en décembre 1948 de Prague en Israël, qui sera dispersée et versée dans Tsahal.

Rucker a mis en lumière une autre dimension décisive de l’aide de Moscou, qui incite les « démocraties populaires » à laisser « leurs » juifs aller prêter main-forte à leurs « frères » en Palestine. « Environ 200 000 Juifs d’Europe orientale sont arrivés directement […] entre 1948 et 1951, soit un tiers de l’immigration en Israël », écrit-il. Bref, pour reprendre sa formule, Staline fournit aux juifs de Palestine ce dont ils avaient le plus besoin : « des hommes et des armes ». Paradoxalement, il déclenche en même temps contre les juifs d’URSS une répression féroce que seule sa mort, le 5 mars 1953, viendra interrompre.

VAGUE ANTISÉMITE

Pour Guillaume Ribot, auteur du documentaire Vie et destin du “Livre noir” (France 5, 13 décembre 2020), l’antisémitisme de Staline explique cette contradiction. Passé adolescent par le séminaire orthodoxe de Tiflis, il restait sans doute influencé par la prégnance des préjugés antijuifs dans l’Empire tsariste. Dès les années 1930, le procureur Andreï Vychinski ne manquait pas d’insister sur la judéité de nombre de dirigeants de l’opposition au Vojd. Mais l’antisémitisme populaire, même exploité par ce dernier, ne peut être la seule cause de la répression des années 1947-1953.

Pour comprendre celle-ci, il faut remonter à 1942, année de la constitution du Comité antifasciste juif (CAJ), à l’initiative du Politburo. Staline veut organiser le soutien avec le combat de l’URSS contre le nazisme et venir en aide aux juifs victimes du génocide nazi. Sur proposition d’Albert Einstein, deux de ses principaux dirigeants, l’acteur Solomon Mikhoels et le poète Itzik Fefer effectuent en 1943 une tournée triomphale aux États-Unis : ils y redorent l’image de l’Union soviétique et récoltent des sommes considérables.

Avec l’aval de la direction du Kremlin, le CAJ décide dès l’été 1943 de préparer un Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS occupée. Entre l’invasion hitlérienne du 22 juin 1941 et le départ du dernier soldat allemand en 1944, près de deux millions de juifs seront exterminés, des pogroms « spontanés » aux camions à gaz en passant par les fusillades de masse. Les historiens datent de l’été 1941 le passage du massacre au génocide : lorsque les Einsatzgruppen (groupes de tuerie mobile) commencent à liquider femmes et enfants…

Que les célèbres écrivains Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman coordonnent les recherches donne un écho considérable à un Livre noir appelé à souligner la spécificité du judéocide dans les crimes du nazisme et de ses collaborateurs autochtones. Autant de dimensions qui déplaisent à une direction communiste désireuse de mettre en avant l’héroïsme et l’unité des peuples soviétiques.

Le Livre noir devient le baromètre de la politique de Staline vis-à-vis des juifs — jusqu’en 1947, où il est interdit. Entre-temps, la répression antisémite prend de l’ampleur. Apparus dès 1943, les rapports hostiles au « nationalisme bourgeois » se multiplient à partir de 1946. Cette année-là, Andreï Jdanov, « idéologue » du Politburo, lance une vaste campagne « anti-cosmopolite ».

L’AFFAIRE DES « BLOUSES BLANCHES »

L’offensive finale débute le 13 janvier 1948 avec l’assassinat de Mikhoels. Dix mois plus tard, le Politburo dissout officiellement le CAJ et ferme son journal comme sa revue. Le 28 janvier 1949, la Pravda publie un article dénonçant « des cosmopolites effrénés et malveillants, des profiteurs sans racine ni conscience […] des nationaux non indigènes sans patrie qui empoisonnent avec leur puanteur […] notre culture prolétarienne. » Une vague d’arrestations et de tortures déferle.

L’escalade se poursuit avec le procès (secret) du CAJ, de mai à juillet 1952 : treize de ses dirigeants sont exécutés — sauf la chercheuse Lisa Stern. Suivent l’arrestation de nombreux écrivains juifs, la fermeture de journaux et de théâtres yiddish, le retrait des livres d’auteurs juifs des bibliothèques… Le 1er décembre, Staline déclare au Politburo : « Tout nationaliste juif est un agent des services secrets américains. » La purge va crescendo jusqu’à l’affaire des « Blouses blanches », ces médecins juifs accusés d’avoir comploté pour assassiner Staline. Seule la mort de ce dernier aurait empêché — selon des historiens russes des années 1990 — une déportation massive vers la Sibérie.

Reste un mystère dans ce grand écart entre aide aux juifs de Palestine et répression de ceux d’URSS : Staline a-t-il cru pouvoir séparer politiques extérieure et intérieure ? L’obsession du régime depuis les années 1930 : maintenir le caractère pyramidal du pouvoir. Sa hantise : empêcher toute minorité de conquérir son autonomie. A fortiori les juifs, car l’influence du CAJ en URSS comme en Occident préoccupe le Kremlin. D’instrument, il devient progressivement menace, surtout lorsqu’il s’enhardit jusqu’à demander la création d’une République juive en Crimée plutôt qu’au lointain Birobidjan.

Le tournant, c’est le 11 septembre 1948 : 20 000 juifs moscovites — au lieu des 2 000 fidèles habituels — fêtent à la Grande Synagogue la première ambassadrice d’Israël, Golda Meïr. Cette mobilisation se répète pour Rosh Hachana (le Nouvel An juif) et et Kippour (le Grand Pardon). Entre-temps, dans La Pravda du 21 septembre, le plus célèbre des intellectuels juifs, Ilya Ehrenbourg, pressentant le pire, met en garde ses « frères » : « L’avenir des travailleurs juifs de tous les pays est lié à celui du socialisme. Les juifs soviétiques, avec tout le peuple soviétique, travaillent à la construction de leur mère patrie socialiste. Ils ne regardent pas vers le Proche-Orient — ils regardent uniquement vers le futur. » Staline fait un exemple spectaculaire : l’épouse de son ministre des affaires étrangères Viatcheslav Molotov, qui s’est entretenue en yiddish avec la représentante d’Israël lors d’une réception officielle, est contrainte à divorcer, puis arrêtée et enfin déportée.

La répression antijuive trouve même des échos dans les « démocraties populaires ». En témoignent les procès qui s’y multiplient, de Budapest (1949) à Prague (1952), contre des dirigeants communistes, souvent juifs et désignés comme « sionistes » : Moscou les soupçonne, après la dissidence yougoslave, de velléités d’indépendance. En marge du procès Slansky seront aussi jugés Mordechaï Oren, dirigeant de l’Hachomer Hatzaïr (sioniste de gauche) et les autres organisateurs des ventes d’armes à Israël.

Le grand écart ne durera plus longtemps. Plus Israël s’arrime à l’Occident, notamment à l’occasion de la guerre de Corée, plus les relations avec Moscou se dégradent. Le 12 février 1953, après un attentat contre la légation soviétique, c’est la rupture. Trois semaines plus tard, Staline meurt.

Bientôt, les Soviétiques se tournent vers le monde arabe pour cueillir les fruits de l’effondrement de l’influence britannique : les révolutions qui renversent les monarques probritanniques d’Égypte (1952) et d’Irak (1958) amènent au pouvoir des dirigeants qui, « snobés » par l’Occident, s’allient pour un temps à l’Union soviétique. En 1971, le dernier soldat britannique quitte le golfe Arabo-Persique.

 

[Source : http://www.orientxxi.info]

 

Passaport de Chann Rachel Glucksman, descendent d’alguns dels protagonistes d’aquesta història © Yad Vashem.

Escrit per Enric H. March

Shtetl era el nom que rebien a l’Europa de l’Est, abans de l’Holocaust (Shoà), les localitats on la comunitat jueva representava un alt percentatge de la població total. Aquest territori europeu comprenia una zona repartida entre l’Imperi rus, Polònia, Lituània i Romania, i es concentrava sobretot a la regió històrica de Galítsia, avui repartida entre Polònia i Ucraïna. Sense ser exactament el mateix, un shtetl seria semblant al nostre concepte de call.

La invasió romana de Jerusalem, l’any 70 de l’era comuna, i la derrota dels israelites va propiciar la diàspora: bona part dels jueus d’Israel es van dispersar per la Mediterrània; d’altres es va assentar a la zona del Rin, entre Alsàcia i Renània, lloc al qual van anomenar Ashkenaz, topònim d’on deriva el terme asquenazita amb què s’anomena els jueus procedents del centre i est d’Europa, i avui repartits per diversos països del món. A partir del segle X, aquestes comunitats van emigrar Europa de l’Est (vegeu Els jueus de l’est d’Europa) i cal diferenciar-los dels jueus alemanys que, més o menys assimilats, es van quedar a Alemanya fins l’arribada de Hitler al poder.

Els jueus de l’Est van desenvolupar durant la seva estada en terres del Rin una llengua pròpia, el jiddisch (alemany medieval amb influències eslaves i hebrees, escrit amb caràcter hebraics), que encara parlen més de 3 milions de persones i que té un premi Nobel de literatura: l’escriptor nord-americà d’origen polonès, Isaac Bashevis Singer.

Com a terme cultural, “shtetl” s’utilitza com a metàfora de la forma tradicional de vida del segle XIX entre els jueus d’Europa de l’Est. Els shtetls eren comunitats observants del judaisme ortodox, socialment estables al llarg dels segles malgrat la influència externa o els atacs que, com no podia ser de cap altra manera, de tant en tant rebien dels seus propis veïns. Aquesta situació es la que es veu reflectida a la pel·lícula El violinista a la teulada (1971), de Norman Jewison. L’Holocaust (Shoà) va donar lloc a la desaparició dels shtetls i de tota la seva cultura, tant a través de l’extermini massiu com de l’èxode, sobretot cap als Estats Units i l’Estat d’Israel. Amb l’excepció de les comunitats sefardites de Grècia, la major part dels 6 milions de jueus exterminats pels nazis eren asquenazites (vegeu Chagall, Yósik i l’extinció del món i Quan l’Est End era la fi del món).

A vegades l’atzar, o aquesta meticulosa mania que tenen els jueus de preservar la memòria, fa que per art de màgia la vida torni allà on ni tan sols hi ha ningú que recordi els morts. Un petit documental familiar en color filmat a Polònia l’any 1938 produeix el miracle.

L’any 1921, 550 jueus vivien a la ciutat polonesa de Wielopole Skrzyńskie i constituïen aproximadament la meitat de la població local. Vint petites fàbriques i negocis de famílies jueves estaven en funcionament.

David Teitelbaum (1891-1972), un fotògraf aficionat que va néixer a Wielopole Skrzyńskie, va emigrar als Estats Units l’any 1900 i es va convertir en un pròsper home de negocis. Tornaria a la seva ciutat natal gairebé tots els anys per visitar la seva família. El 1938 va filmar el seu viatge. El juny o el juliol de 1939 va viatjar a Wielopole Skrzyńskie de nou, però només hi va romandre un curt període de temps perquè la guerra era imminent: el nazis són a punt d’envair Polònia. És possible que algunes seqüències de la pel·lícula fossin filmades en aquesta l’última visita. A la pel·lícula hi apareixen membres de les famílies Teitelbaum, Rappaport i Sartoria, els seus veïns i coneguts.

L’ocupació alemanya de Wielopole Skrzyńskie el setembre de 1939 va comportar un període de decrets antisemites, persecucions, treballs forçats, robatoris i assassinats. A la primavera de 1942, als jueus se’ls va prohibir viure en certes zones de la ciutat i es van veure obligats a desplaçar-se a una zona de carrers estrets on poder ser controlats. No era exactament un gueto tancat, però els residents van ser objecte de severes restriccions de moviment. El 26 de juny de 1942 els jueus de Wielopole Skrzyńskie van ser desallotjats i enviats al gueto de Ropczyce. Uns cinquanta jueus malalts i vells van ser assassinats abans de la sortida forçada. Algunes de les persones que apareixen a la pel·lícula estaven entre els assassinats aquell dia.

Aquestes persones han estat identificades pels seus familiars, en particular Channa Rachel (Helen) Glucksman, la neboda de David, que viu als Estats Units.

Les persones que apareixen a la pel·lícula reconegudes per Channa, són:

Oizer Teitelbaum, avi de Channa i un dels líders de la comunitat, assassinat el juny de 1942, i la seva dona Leah (nascuda Blattberg), àvia de Channa, que va morir malalta abans dels assassinats i les deportacions en massa, o va ser assassinada el mateix juny de 1942. Els seus noms estan inscrits en el memorial dels jueus assassinats a Wielopole Skrzyńskie.

Oizer i Leah van tenir nou fills: Raizel, Chiel (nascut el 1882, va emigrar als Estat Units), Sheindel (nascuda el 1889), David (nascut el 1891, va emigrar als Estat Units), Chaya Klara (nascuda el 1895, va emigrar als Estat Units), Shaya Sam (nascuda el 1896 o 1897, va emigrar als Estat Units), Gusi (nascut en 1904), Yankel (va emigrar als Estat Units), i Eliezer.

David, l’autor de la pel·lícula, també hi apareix. Igual que els seus germans: Chiel; Raizel, que va morir, i el seu marit, Moshe Sartoria (destí desconegut); Sheindel i el seu marit Moshe Aaron Rappaport (1887- ?), que presumiblement van morir, però no se sap on ni com.

Els fills de Sheindel i Moshe Aaron també estan identificats: Simcha (1914- ?), Chiel (1915 o 16- ?) i Shlomo (1917- ?), tots tres de destí desconegut; Channa Rachel (1919) va marxar als Estats Units mitjançant els tràmits de David durant la darrera visita, i va deixar Wielopole Skrzyńskie el setembre o l’octubre de 1938; Chaim (1921- ?), de destí desconegut; i Etla (1929- ?), que va desaparèixer sense deixar rastre. També s’identifiquen els fills de Raizel i Moshe, Shaya (destí desconegut), Chiel, i Sara i el seu marit (nom desconegut).

També apareixen, entre d’altres personatges anònims que passegen per la plaça del shtetl ignorant que l’horror era a punt d’arribar a Polònia, Juda Redel, veí d’Oizer i Leah, assassinat el juny de 1942, i la seva dona Eidel, que era la germanastra de Moshe Aaron Rappaport. I també Nathan Lipschitz (1918-2011), un supervivent, que era el fill del rabí de la ciutat, Yehuda Zindel Lipschitz, i nét del rabí hassídic Yitzhak Lipschitz.

El miracle del document que ens retorna els morts ens deixa un doble sentiment. D’una banda, recuperar per un instant la vida impossible als nostres ulls; però de l’altra, sabem que fora de la pantalla els mercats i les escoles són buits, que els músics ja no toquen pels carrers, que el sastre ja no fa vestits… Veiem com somriuen a la càmera, però tot s’ho va endur el fum de les xemeneies… Només ens queden les paraules d’Isaac Bashevis Singer, Der Nister, Sholem Aleijem, Joseph Buloff, la música klezmer, l’humor del Tren de la vida, els colors de Chagall… I això, malgrat tot, ens fa immortals.

Croquis del shtetl de Wielopole Skrzyńskie, fet per Herman Lenger © Yad Vashem

Croquis del shtetl de Wielopole Skrzyńskie, fet per Herman Lenger © Yad Vashem

 

[Font: enarchenhologos.blogspot.com]

 

 

Seul Isaac Bashevis Singer est connu du grand public, Nobel oblige. Éclairage sur six autres maîtres méconnus.

Écrit par Béatrice Kahn

Bien sûr, il y a Isaac Bashevis Singer. Sa langue et son humour irrésistibles. Ses héros du shtetl (la bourgade juive) ou tout juste débarqués à New York. Sa consécration avec le prix Nobel. Pourtant, lorsque Singer reçoit le prix de littérature, en 1978, la littérature yiddish moderne a déjà près d’un siècle d’existence. Et quelques auteurs qui comptent.

Sholem-Yankev Abramovitsh né en 1836 près de Minsk, considéré comme le grand-père de la littérature yiddish moderne. Maskilim, c’est-à-dire prometteur de la Haskala, le mouvement des Lumières juives, il écrit d’abord, comme tout intellectuel progressiste, en hébreu et en langue du pays d’insertion – russe pour lui – avant d’endosser l’habit de l’écrivain yiddish. Sous le pseudonyme de Mendele Moykher Sforim – Mendele, le colporteur de livres, par ailleurs nom d’un de ses personnages –, il signe une œuvre lucide et savoureuse où il critique autant les traditions juives rétrogrades que les difficultés de la vie dans la zone de résidence assignée aux Juifs par le pouvoir tsariste.

Extrait de La Haridelle, récit fantastique où le démon et une vieille haridelle (cheval maigre) doués de parole entraînent le jeune Isrolik dans une profonde introspection. La Haridelle met aussi en lumière les conditions de vie ostracisée des Juifs en Russie et pointe les limites de l’idéalisme.

« Balayla haze – cette nuit-là je suis devenu un sage, et dès lors que j’étais devenu un sage, cela va sans dire, je me suis mis à douter de tout. Et non seulement à douter des autres, à ne plus savoir qui ils sont ni ce qu’ils sont, mais aussi de moi, de ma propre honorable personne. Suis-je moi ou un autre ? Si ça se trouve, je suis aux mains d’une force étrangère qui vit en moi, ce n’est pas moi qui suis maître à bord de mon petit bout de corps et mène ma barque selon ma raison et ma volonté, mais l’autre qui règne sur moi et me force à faire ce qu’il veut, à mener ses affaires et son mode de vie comme auparavant. Je ne suis peut-être que matière brute, “telle la glaise dans la main du potier” – moi je suis la glaise et lui le potier, le grand faiseur – ou encore, moi je suis l’âne et lui le meneur d’âne ! Oui, mais alors qui réside en moi ? »

Audio : extrait de L’Echange, nouvelle de Mendele Moykher Sforim, lu en yiddish par Sara Blacher-Retter
Ce même extrait écrit en yiddish

Né à Pereyeslav, en Ukraine, en 1859, Sholem Aleikhem – pseudonyme de Sholem Rabinovitch signifiant la paix soit sur vous – est, comme Mendele Moykher Sforim, l’un des fondateurs de la littérature yiddish moderne. Son œuvre portée par une langue hilarante est sillonnée de personnages truculents luttant avec une formidable autodérision contre les vicissitudes de l’existence dans le monde en crise d’avant la première guerre mondiale.

Installé à New York à partir de 1905 pour fuir les pogroms perpétués en Russie, il y fut considéré comme le Mark Twain juif.

Extrait de Peste soit de l’Amérique, roman épistolaire mettant en scène les échanges irrésistibles de Menahem-Mendl, le luftmentsh – le songe creux – parti faire fortune à Varsovie, Kiev, Vienne et New York, avec sa femme restée à Kasrilevke, ville imaginaire d’Europe orientale. Ce roman est paru en feuilleton dans le quotidien yiddish de Varsovie Der Haïnt (Aujourd’hui) en 1913.

« Secondo, sache, ma chère épouse, que foin de cette terre bénie d’Amérique, de son Christophe Colomb, de sa liberté, de son olleraillete, de ses bâtisses hautes jusqu’aux nuages et de ses bisenesses – cela va beaucoup mieux pour moi, ici, Dieu aidant, qu’en Amérique, pourvu que cela dure. À savoir : ici, tu te lèves le matin, tu t’offres une bonne petite prière, et, ayant avalé quelque chose, tu prends ta canne et tu t’en vas tout droit à ton poste, à la rédaction. Au journal, tu es accueilli par les salutations de toutes parts : “Bonjour, Reb Menahem-Mendl ! ” “Bonjour, salut à vous”. Et tu t’en vas droit à ta table, et tu te mets à ton travail, t’occuper de “politique” »

Audio : extrait de Chez le docteur, nouvelle de Sholem Aleikheim, lu en yiddish par Sara Blacher-Retter
Ce même extrait écrit en yiddish

Troisième grand maître classique, Isaac-Leib Peretz, né en Pologne en 1852, dont l’œuvre protéiforme – essais, contes, théâtre – et à tendance socialisante est à la fois perméable aux influences européennes et vivement enracinée dans les valeurs spirituelles de la vie juive. « Sans le yiddish, nous n’avons pas de peuple… », a-t-il déclaré à l’issue de la conférence de Czernowitz (Bucovine), conférence organisée en 1908 qui fut le théâtre d’un combat entre yiddishistes et hébraïsants et qui fit du yiddish l’une des langues nationales du peuple juif.

Extrait de La Nuit sur le vieux marché, pièce en quatre actes poétique et fantastique peuplée de morts ressuscités, de statues qui parlent, d’un ouvrier et d’une fille de nuit affamés, d’un typographe aveugle ou d’un bouffon meneur d’ombres…

« L’Annonceur : la légende raconte… Hommes faibles et timorés, vous aimez bien les légendes et vous aimez y croire ! Tourmentés par la vie, vous vous réfugiez dans leur giron cherchant asile et consolation. Ce n’est pas sans danger ! Privé de soleil et sevré d’étoiles, l’œil a soif de chimères et l’oreille n’aspire qu’à entendre les vieilles choses, les vieilleries grisonnantes que racontent les légendes ! La légende raconte. La vie devient songe. Pas de labour dans son champ et pas non plus de moisson. Dans ses jardins pas un fruit ne mûrit. Seules des pousses pâlottes, fleurs d’ombre chétives au poison doux pour l’esprit et pour le cœur ! »

Audio : extrait de La Paix conjugale, nouvelle de Yitskhok Leybush Peretz, lu en yiddish par Sara Blacher-Retter
Ce même extrait écrit en yiddish

Né en 1900, très jeune orphelin, Isroel Rabon a vécu son enfance à Balut, faubourg misérable de Lotz. Assassiné à 42 ans à Ponary par les Nazis, il fut toute sa brève existence un marginal, tour à tour peintre, polémiste, vagabond, soldat de l’armée polonaise et grand écrivain.

Extrait de Balut, roman inachevé, tout à la fois onirique et réaliste, dont la langue – moderne, folle, inouïe – donne un visage halluciné à la misère de la vie polonaise d’avant-guerre.

« Au milieu de la rue poussent deux grands arbres, dont personne ne sait qui les y a amenés et plantés ni pourquoi. Les arbres sont, depuis toujours, noirs. Tels de noirs épouvantails calcinés, ils dressent vers le ciel leurs carcasses au regard vide. On n’y voit jamais de trace de verdure, ni printemps ni été. Ce sont non pas des arbres, mais des cadavres d’arbres. Pas une feuille. […] Un jour, les habitants de la rue Faïferuvké, affamés et gelés, sans se donner le mot, se mirent à casser les branches des deux « cadavres » pour chauffer les poêles de terre. Les esprits, eux, s’échauffèrent aussitôt, la colère monta : ces arbres étaient là depuis soixante ans – et maintenant en un rien de temps on allait leur régler leur compte ? Non, pas question ! Hershl Boutchik confectionna un écriteau avec des lettres imprimées comme dans un livre : Celui qui touchera ne serait-ce qu’une branche, est un homme mort. Hershl Boutchik. »

Né en Ukraine en 1884 dans une famille riche et très pieuse, il étudia au Heider, école traditionnelle privée pour garçons. Très tôt orphelin, il fut élevé par ses frères et vécut à Kiev et Odessa. Grand écrivain de la quotidienneté, et dont l’écriture sophistiquée, presque précieuse, est toujours restée loin du folklore oral, David Bergelson a épousé les idéaux communistes mais a scruté l’intime. Victime de la répression stalinienne, il fut exécuté  avec une dizaine d’autres écrivains yiddish le 12 août 1952.

Extrait d’Autour de la gare, nouvelle expressionniste qui relate la vie des marchands autour d’une gare pendant une année.

« Elle est haute la gare, rouge, à deux étages. Elle se dresse, elle se dresse là depuis longtemps, pétrifiée et morte. […] Un vieux messager borgne, aux cheveux gris, était assis seul sur un banc. Il tapait contre le quai de pierre avec sa vieille canne et s’ennuyait. Peut-être était-il là-bas le seul à ne plus supporter la nudité des environs, le seul qui eut voulu parler à quelqu’un de sa pauvreté, de son œil toujours ouvert mais toujours aveugle, de ses enfants en Amérique, de sa femme morte depuis des dizaines d’années, mais personne ne venait près de lui, personne ne le regardait. »

Audio : extrait de De Nuit, nouvelle de David Bergelson, lu en yiddish par Sara Blacher-Retter
Ce même extrait écrit en yiddish

Né en Russie en 1913, il s’installera avec sa mère dès 22 à Vilnius – appelée Wilno à l’époque. Il a 28 ans lorsque la « Jérusalem de Lituanie » tombe « dans les griffes de l’Allemand ». Il a déjà publié dans des revues en Pologne et New York et un premier recueil remarqué par la critique. Il continuera à écrire dans le ghetto et participa activement à la résistance. Il témoigna de la folie meurtrière nazie au procès de Nuremberg et en écrivant le récit du ghetto de Wilno. Après la guerre le poète s’installe en Israël où il fut à la tête de la revue littéraire yiddish, Di goldene keyt (Le Chaînon d’or), disparue aujourd’hui. Il s’est éteint à Tel Aviv en janvier 2010.

Extrait du Ghetto de Wilno, écrit dans l’urgence du témoignage, son récit retrace l’histoire du ghetto et sa liquidation. Il y rapporte tout ce qu’il peut. Ce qu’il a vécu et ce qu’on lui a raconté. Il cite des noms, retranscrit les histoires qu’on lui a rapportées, consigne ses souvenirs, emporté par le souci de tout dire au plus près les événements : l’horreur nazie, la vie malgré tout, la résistance.

« Le ghetto d’Oszmiana était bouclé par la police. Liza put quand même y entrer et elle commença son travail d’agitation : “Juifs ! On va vous mener à la mort ! Ces permis de travail ne sont faits que pour vous berner, fuyez !” Et elle arma des gens qui gagnèrent les forêts. À son retour d’Osiana, Liza ne cessa d’accomplir des missions à Wilno. Un jour, elle dut faire enregistrer ses faux papiers. Elle se rendit pour cela au commissariat allemand, mais on la reconnut et elle fut arrêtée. Elle fut torturée à la Gestapo pendant un mois. Ils la brûlèrent au fer rouge mais ne parvinrent pas à lui tirer le moindre mot. Elle réussit à envoyer une lettre de sa prison :

Je sais bien ce qui m’attend. Je ne pouvais pas vivre avec l’idée que l’on allait m’envoyer à Ponar. Je suis en paix. Je salue tous les camarades. Que se passe-t-il à Bialystok ?
Soyez forts !
Liza

En mémoire de Liza, ses camarades achetèrent un revolver. Borukh Goldstein subtilisa aux Allemands, à l’occasion du trentième jour après l’assassinat de Liza, un pistolet automatique qu’il rapporta au ghetto. C’est ensuite que l’état-major de la FPO [ndl: mouvement de la résistance juive] choisit, en cas de mobilisation, le mot d’ordre : Lize ruft, “Liza t’appelle !” »

 

À lire :

La Haridelle, de Mendele Moykher Sforim, traduit du yiddish par Batia Baum, éd. Bibliothèque Medem, 19 €.
Peste soit de l’Amérique, de Sholem Aleikheim, traduit du yiddish par Nadia Déhan, coll. Picollo, éd. Liana Levi, 11 €.
La Nuit sur le vieux marché, de Yitskhok Leybush Peretz, traduit du yiddish par Aristide Demonico et Alexandre Derczanski dans Théâtre yiddish, tome II, éd. de l’Arche, 21 €
Balut, d’Isroel Rabon, traduit du yiddish par Rachel Ertel, éd. Folies d’encre, 15 €
Autour de la gare, de David Bergelson, traduit du yiddish par Régine Robin, éd. L’Age d’homme, 14 €
Le Ghetto de Wilno, d’Avrom Sutzkever, traduit du yiddish par Gilles Rozier, coll. & d’ailleurs, éd. Denoël, 20,50 €.

[Source : http://www.telerama.fr]