Aux Congos, la Sape, c’est bien plus que se faire beau. La Société des ambianceurs et des personnes élégantes, c’est promouvoir un art de vivre et de voir le monde. C’est aussi un acte politique, alors que ce mouvement est né au début du XXe siècle contre les puissances coloniales.

Des sapeurs congolais.  PHOTO / Tariq Zaidi / CNN

Écrit par Tariq Zaidi

Entre 2017 et 2019, je me suis rendu à Brazzaville, au Congo, et à Kinshasa, en République démocratique du Congo, pour rencontrer des familles entières de sapeurs*, de sapeuses* et de mini-sapes* en formation.

J’avais pour objectif de mettre en lumière le rôle que joue la Sape* dans la lutte qu’elles mènent contre leur situation difficile, le contraste saisissant qui existe entre l’élégance de leur tenue et la dureté de leur environnement. Les Congos sont parmi les pays les plus pauvres du monde et les membres de la Société des ambianceurs et personnes élégantes – la Sape – offrent donc un spectacle extraordinaire.

Chaussettes de soie et pipes ornées

Les Congolais sont connus pour se soucier de leur apparence, mais la Sape porte l’art de bien paraître encore plus loin. Papa Wemba, le chanteur de rumba congolaise célèbre pour son élégance qui a popularisé le look sapeur [mort sur scène en 2016], confiait que son inspiration venait de ses parents, qui étaient “toujours bien mis, toujours très chics” dans les années 1960.

Clementine Biniakoulou, femme au foyer de 52 ans et sapeuse depuis 36 ans, à Brazzaville, en 2017.  PHOTO / Tariq Zaidi / CNN

Clementine Biniakoulou, femme au foyer de 52 ans et sapeuse depuis 36 ans, à Brazzaville, en 2017.

Les familles de sapeurs sont traitées comme des célébrités. Elles apportent espoir et joie de vivre à une population ravagée par des années de violence et de conflit. Il peut sembler frivole de dépenser de l’argent pour des pipes finement ornées et des chaussettes de soie dans un pays comme la RDC, où plus de 70 % de la population vit dans la pauvreté, mais la Sape fait davantage que permettre aux gens d’oublier leurs problèmes : elle est devenue une forme subtile de militantisme social, un moyen de prendre sa revanche sur le pouvoir et de se rebeller contre la situation économique.

Élément vital du patrimoine

Le mouvement remonte aux années 1920. Les jeunes hommes congolais commencèrent à porter et imiter les vêtements français et belges pour lutter contre la supériorité coloniale. Les boys rejetèrent les vêtements usagés de leurs maîtres et se mirent à consommer par provocation, à dépenser leur maigre salaire mensuel pour acquérir les dernières modes extravagantes de Paris.

Maxime Pivot Mabanza, professeur de Sape de 43 ans, à Brazzaville, en 2017.  PHOTO / Tariq Zaidi / CNN

Maxime Pivot Mabanza, professeur de Sape de 43 ans, à Brazzaville, en 2017.

Après l’indépendance en 1960, Kinshasa et Brazzaville devinrent des centres où se réunissait une nouvelle élite africaine francophone. Nombre de Congolais allaient à Paris et Londres et en revenaient avec des vêtements de marque. Pour reprendre les termes de Papa Wemba,

L’homme blanc a inventé les habits mais c’est nous les Congolais qui en avons fait un art.”

Malgré des campagnes visant à interdire les sapeurs dans l’espace public dans les années 1980, la Sape connaît une résurgence depuis quelques années. Les sapeurs de tous âges se réunissent pour danser, discuter et décider de qui est le mieux habillé. Et ils jouissent d’un grand respect – ils sont considérés comme un élément vital et stimulant du patrimoine culturel congolais.

Dans ces pays déchirés par le colonialisme, la corruption, la guerre civile et la pauvreté, les ambitions vestimentaires – et la courtoisie de gentleman – des sapeurs peuvent permettre d’apaiser les luttes internes. “Je ne vois pas comment quelqu’un de la Sape pourrait être violent ou se battre. La paix est très importante pour nous”, déclare Séverin, 62 ans, dont le père était aussi sapeur.

Elie Fontaine Nsassoni, chauffeur de taxi de 45 ans, à Brazzaville en 2017.  PHOTO / Tariq Zaidi / CNN

Elie Fontaine Nsassoni, chauffeur de taxi de 45 ans, à Brazzaville en 2017.

 

Un art qui se décline aussi au féminin

La vraie sapologie*, c’est plus que des étiquettes de luxe : le véritable art du sapeur réside dans sa capacité à se constituer une élégance unique, propre à sa personnalité.

Même si la tradition se transmet habituellement par les hommes, les femmes se mettent, elles aussi, aux vêtements de marque et à devenir sapeuses. Elles défient ainsi la société patriarcale, inversent la dynamique du pouvoir et reviennent aux origines de la Sape. La Sape est un mouvement en constante évolution. Les jeunes défavorisés utilisent la mode pour accompagner l’évolution de leur pays vers un avenir plus cosmopolite et chargé de plus d’espoir.

Natan Mahata, 8 ans et sapeur depuis 3 ans, à Kinshasa, en 2019.   PHOTO / Tariq Zaidi / CNN

Natan Mahata, 8 ans et sapeur depuis 3 ans, à Kinshasa, en 2019.

  

* En français dans le texte

[Cet article, publié par CNN, est un extrait du livre du photographe Tariq Zaidi, Sapeurs. Ladies and Gentlemen of the Congo, publié en septembre 2020 aux éditions Collector’s, non traduit – hotos de l’auteur – source : http://www.courrierinternational.com]